N° 171, 1999/3   •  Risquer l'empreinte de l'autre
Dossier

Risquer l’empreinte de l’autre

Louis Join-Lambert
  • publié en septembre 1999
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1999/3
Texte intégral

L’importante question de l’égalité entre les êtres humains ne se résout ni en égalité de revenus, ni même en égalité des chances d’apprendre. Elle ne se résout pas, elle se ressource. Où ? Dans l’égale dignité. Egale, paradoxalement, parce que la dignité ne se mesure pas, ne se compare pas : elle est irréductible. La dignité d’autrui ne se réduit pas à la mienne et réciproquement. Mais la sienne et la mienne pour s’exprimer doivent être également respectées, également libres, également servies, également liées.

Ce lien a bien sûr des traductions matérielles. Qu’on affirme la liberté, l’égalité, la fraternité, qu’on reconnaisse à autrui le droit de chercher le bonheur, d’avoir une opinion signifiante, de choisir où il entend s’établir et s’insérer dans un monde commun à des humains, chacune de ces affirmations implique des conditions matérielles de réalisation. Mais le lien qui les précède et qui les fonde, c’est l’esprit. Des humains séparés par la langue, la culture et la représentation religieuse du monde, séparés par les peurs, à commencer par celles de la mort, et par les blessures mutuelles du malheur parviennent pourtant à se rejoindre.

Seul l’esprit permet aux humains de se rejoindre. Et, dès lors, d’être, personnellement. Par un travail difficile, dont Elie Wiesel suggère magnifiquement dans un passage du « Mendiant de Jérusalem » qu’il est infini : « Qui dit moi, a tout dit. De même que chaque homme contient tous les hommes, ce mot contient tous les mots. C’est le seul que, sur le mont Sinaï, Dieu ait laissé échapper de ses lèvres. Seulement, il faut savoir le dire comme Lui. Lui dit moi et cela signifie : vous qui êtes en moi, avec moi. Nous disons moi et cela signifie : vous qui êtes opposés à moi. Son moi désigne la plénitude, le nôtre, le déchirement. Dans sa bouche, moi veut dire amour, dans la nôtre aussi, mais il ne s’agit pas du même amour. C’est qu’il est facile de s’aimer les uns les autres, il est même facile d’aimer nos ennemis ; plus facile que de s’aimer soi-même. »1

Comment dire plus clairement à quelle dimension spirituelle nous confronte l’exclusion sociale ? Un homme n’est jamais par essence un exclu de l’humanité. Mais dans les rapports entre humains, il est des situations où ce que veut dire moi est mis à l’épreuve. Et la rencontre de l’exclu en est une, pour lui qui doit tant pardonner, espérer et rebâtir une confiance si souvent déçue, comme pour l’autre. L’exclu fait ordinairement l’expérience que personne ne lui dit moi en pensant : vous qui êtes en moi. Et pourtant, bien sûr, des hommes vont plus ou moins loin et certains très loin, dans leur capacité de dire moi en mettant tout homme en eux. Quelles que soient leurs voies culturelle et spirituelle, ces hommes-là atteignent à une universalité que toute la famille humaine reconnaît comme précieuse pour elle, comme contribution toujours à refaire pour apprendre l’homme.

Ce sont en général ces personnes-là que l’on regarde. Le père Joseph Wresinski qui a fondé cette revue en était et c’est pourquoi, depuis son décès, comme nous le faisons encore une fois, nous n’avons jamais craint de nous référer à sa pensée, à sa vie.

Mais ce dossier ne fait pas parler des personnalités particulièrement reconnues dans ce domaine. Il interroge des personnes qui, par expérience, sont convaincues que cette question n’est pas un en-plus réservé à ceux qui s’affirment d’une foi religieuse. Prendre ainsi les choses serait cantonner l’interpellation issue de la souffrance des exclus et que madame Leroy dit ainsi : « Pourquoi pense-t-on que les plus pauvres n’ont pas d’esprit ? » Pour se faire comprendre sans orienter trop la manière de chaque auteur, l’équipe de la revue a proposé à chacun d’eux de partir de ce questionnement. On ne s’étonnera pas de trouver plusieurs volontaires permanents du Mouvement ATD Quart Monde parmi les auteurs. Leur idéal commun est de se rendre libres pour mettre en eux-mêmes les plus humiliés, - s’associer avec eux, atteindre les plus pauvres et se laisser atteindre par eux - et leur engagement mutuel est de se soutenir dans les exigences que cela implique. Ils ne ressentent nullement l’échange reflété par ce dossier comme un monopole mais comme une recherche proposée à toute personne. Recherche essentielle alors que de plus en plus de voix s’élèvent de par le monde pour réaffirmer la primauté de l’homme : que signifierait pareille primauté si elle abandonnait les plus défigurés par la souffrance et l’humiliation au lieu de travailler à ce que leur apport soit reçu ?

Les contributions évoquent des chemins par lesquels on s’ouvre à cet apport, risquant l’irruption de la vie qui l’accompagne. Et cette irruption des déchirements humains laisse une empreinte imprévisible sur un chemin rarement aisé de recherche de plénitude.

Notes

1 Wiesel Elie, Le mendiant de Jérusalem. Le Seuil, Paris, 1968

Pour citer cet article Louis Join-Lambert, « Risquer l’empreinte de l’autre », Revue Quart Monde, Année 1999, Risquer l'empreinte de l'autre, Dossier, mis à jour le : 02/07/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2625.