N° 171, 1999/3   •  Risquer l'empreinte de l'autre
Dossier

Traverser l'insoutenable

Marie-Jeanne Notermans-Lemaire
  • publié en septembre 1999
Résumé
  • Français

Comment approcher, au creux de la souffrance des plus pauvres, leurs aspirations et se sentir en résonance avec celles-ci ? Comment vivre dans la rencontre ce qui nous fait devenir plus humains ensemble ? L’auteur transmet ici son expérience et sa réflexion.

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Index chronologique

1999/3
Texte intégral

Hier soir, j'étais avec mon fils handicapé de 23 ans à une réunion pour préparer une semaine de vacances avec ses semblables vers l'Autriche. Une fois de plus, au milieu de cette cinquantaine d'adultes handicapés, j'étais confrontée au sens de la vie, au sens de notre humanité qui porte tant de variétés d'être et de faire au sein de sa communauté. Une fois de plus, moi qui ai tendance à construire ma propre vie, à la penser et à l'organiser pour le bien de mes proches et de moi-même, j'étais confrontée à l'autre, à d'autres, tellement différents que je ne pouvais pas ne pas me poser de questions.

Une fois de plus …

Avant d'être volontaire du Mouvement ATD. Quart Monde, j'étais institutrice. Ce qui me passionnait le plus était la classe du cours préparatoire. A la fin de l'année, je pouvais visiblement voir les résultats de mon travail. Mes élèves savaient lire, écrire et compter.

Depuis il y a eu le Mouvement ATD Quart Monde, le père Joseph Wresinski et les pauvres. Dans l'idéal, j'aurais aimé inventer une méthode de plus pour apprendre à lire et à écrire à tous ces enfants pauvres que je rencontrais, scandalisée que j'étais de leur difficulté de s'adapter à l'école telle qu'elle était. Scandalisée des injustices que cela engendrait en comparaison des autres enfants que j'avais connus et qui avaient trouvé d'emblée leur place, chacun à sa manière, dans ce bain de partage de la culture qu'est l'école. Pour tous ces enfants qui réussissaient, la différence, les différences étaient acceptées. Elles étaient même stimulées, voire provoquées. En fait, nous bâtissons nos sociétés sur la différence, et plus on peut se démarquer de l'autre pour créer, plus on est intéressant, plus on a de prestige.

J'aurais pu continuer mon chemin de volontaire dans ce sens-là : partager la culture et le meilleur de celle-ci au cœur des quartiers défavorisés, chercher les plus beaux livres pour ces enfants qui en étaient privés. J'aurais pu penser partager avec eux le meilleur de mes vacances. Il y a tant d'injustices que j'aurais bien pu trouver un biais pour lutter et supprimer l'une d'entre elles… Il faut sûrement le faire. ATD Quart Monde se situe aussi à ce niveau concret du faire nécessaire, de l'action directe.

Mais un jour, pour moi, tout a basculé. Nous nous trouvions en famille à La Haye, dans un quartier dit à problèmes. Je n'étais pas dans mon pays, je ne parlais pas la langue. La misère que je rencontrais chaque jour me sautait aux yeux, mais je ne subissais que les côtés extérieurs de la vie difficile et insupportable au quotidien de la misère d'hommes, de femmes et d'enfants qui étaient pourtant aussi mes semblables. Et même quand j'ai commencé à parler un peu plus le néerlandais, je ne pouvais pas me situer au niveau de systèmes scolaires, de partis politiques, de partage de la culture ou de changement de la société au même titre que les gens du pays. Je ne pouvais rester qu'au niveau de l'interrogation, de l'apprentissage. Ma relation et ma rencontre avec les pauvres ont basculé. Petit à petit, « par obligation », je les ai rencontrés au niveau de ce qui les faisait hommes et femmes, de ce qui leur faisait dire : « Mais nous ne sommes pas des chiens ! Nous aussi nous sommes des humains ! » J'étais confrontée à cette femme, presque voisine, qui venait chez nous chercher refuge parce que son mari l'avait battue : « Juste une nuit, disait-elle, demain, je retournerai, il me bat mais au fond il ne le veut pas. Demain cela ira mieux. » Je me souviens aussi de cet homme ayant une expression radicalement raciste et qui voulait mettre tous les étrangers à la porte. Je découvrais, en vivant dans le même quartier, l'injustice autant pour les étrangers que pour les autochtones de vivre ensemble dans une telle promiscuité. L'entassement des personnes ne permet aucune intimité aux habitants qui, en plus, n'ont pas choisi leur quartier. Le monde extérieur les perçoit généralement de manière négative. Quel sens prenait là la liberté de penser de tout homme ?

Et le jour où un homme en grande pauvreté avait été mis à la morgue, après sa mort en route vers sa femme internée dans un hôpital psychiatrique, personne n'avait pensé à prévenir d’abord sa femme. Nous voulions qu'il soit enterré avec dignité. Mais la drogue, l'alcoolisme, les bagarres faisaient dire à certains : « Pourquoi prendre tant d'énergie avec cet homme, il n'en vaut pas la peine ! » Cet homme m'avait dit un jour du père Joseph : « Si je l'avais connu plus tôt, il m'aurait donné du courage, il aurait changé ma vie. Maintenant il est trop tard ».

L'amour, la mort , les espoirs et les forces intérieures des pauvres ont pris place première dans ma vie de volontaire. Le sens de leur liberté, de leur existence, le sens de leur vie, de leur foi en Dieu ou de leur refus de croire en Lui ont donné petit à petit sens et question à ma vie, à la vie. Au travers de l'action que j'avais l'habitude de mener, par exemple apprendre à lire et à écrire, ou promouvoir le livre en milieu très pauvre, je vivais par moment des rencontres très profondes au niveau humain avec ceux que je rencontrais dans mes lieux d'action. Je pense que c'est ce que nous cherchons avec tous ceux qui veulent construire le Mouvement ATD Quart Monde.

La rencontre est action

Mais aujourd'hui, cette manière de faire s'est renversée, par la force des choses. Je découvre que la rencontre en elle-même est déjà action. La rencontre est déjà action parce qu'elle remet en cause la position réciproque des partenaires qui se rencontrent… La rencontre : celle qui me fait rencontrer l'autre et en même temps moi-même et les autres. Celle qui me fait rencontrer le pauvre, les pauvres, moi-même et le reste de la société et peut-être quelque chose qui me dépasse, qui nous dépasse et que l'on peut appeler Dieu. La rencontre qui me fait rencontrer mon fils Thomas, qui me fait rencontrer les handicapés et moi-même et tous ceux qui acceptent ou non l'existence d'hommes ou de femmes qui n'ont rien à voir avec les calculs de rentabilité en vigueur dans notre système économique.

Les pauvres : une référence

L'homme, s'il veut s'expliquer, se comprendre, se penser, se bâtir, ne peut le faire que par rapport à un autre homme. « Tout seul, le moi se trouve dans un état de déchirement et de déséquilibre » nous dit Levinas1. Nous nous bâtissons par rapport à autrui qui est autre et qui, pourtant, nous aide à comprendre qui nous sommes et notre être ensemble. Mais les pauvres ? Sont-ils et peuvent-ils être une référence pour moi ? Croyons-nous à leur pensée et voulons-nous l'écouter quand l'une des leurs nous dit : « Pourquoi considère-t-on que les pauvres n'ont pas d'esprit ? »

« Qui mieux que ce peuple peut savoir, pour l'avoir vécu, ce qui opprime l'homme, ce qui le détruit ? Si nous écoutions les familles des cités sous-prolétariennes (…), leur expérience pourrait nous enseigner ce qu'est vraiment la justice, la liberté (…) Les hommes les plus paralysés par la misère ont une contribution unique à offrir à notre pensée et à nos pratiques par rapport à la démocratie, au partenariat, aux affaires de Dieu et du monde. (…) Les pauvres sont nos maîtres. Des maîtres à servir, certes, mais aussi des maîtres à penser. Ceux que nous avions déclarés dépourvus d'esprit ont un enseignement unique à nous transmettre. »2

Mais comment écouter la pensée des pauvres, en faire nos « maîtres à penser » ? Le père Joseph ne nous lance-t-il pas là un grand défi ? Pour exprimer une pensée, ne faut-il pas en avoir les moyens ? Et les pauvres ne s'expriment-t-ils pas trop souvent par des cris du cœur ? Leurs sentiments ne sont-ils pas tellement à fleur de peau qu'il est difficile de les comprendre, de les écouter même ? N'avons-nous pas tendance à remplir leur silence, à croire que nous savons exprimer pour eux ce qu'ils n'arrivent plus à dire ? Et combien de fois ne rencontrons-nous que des hommes et des femmes tellement cassés par la misère que nous avons plus envie de fuir que de regarder ! L'homme que j’évoquais plus haut venait à nos réunions et ne pouvait que crier : « Tous les étrangers dehors ! » Ses paroles nous étaient insupportables !

Seule la rencontre peut changer quelque chose. Le père Joseph nous a révélé l'humanité des plus pauvres. Il avait vécu lui-même la honte, le départ de son père qu'il n'a jamais revu mais dont il a compris plus tard toute l'humiliation, la lutte incessante de sa mère pour l'avenir de ses enfants. Il nous a parlé des pauvres qui ont une histoire, un cœur, un esprit. Il ne nous a pas parlé seulement des pauvres qui ont faim et qu'il faut vêtir. Derrière le « tous les étrangers dehors », il fallait décoder. Car, en pays de misère, le soi-disant absurde cache souvent une pensée pertinente et profonde, même ce qui est cassé, tronqué. Cet homme très pauvre que nous connaissons bien était-il raciste ? Son expression l'était sans aucun doute, mais n'exprimait-il pas plutôt toute l'impuissance de sa vie au cœur d'un quartier où lui-même, autochtone, devait partager sa vie avec des hommes et des femmes venant d'ailleurs et aussi pauvres que lui ?

Le regard négatif porté par la société ne pousse-t-il pas les personnes qui en sont frappées à se détacher de leur entourage, à se désolidariser de leur milieu ? Tout geste et toute parole posés au quotidien pour survivre coupe l'individu de son environnement naturel, de son milieu. C'est d'ailleurs souvent la seule manière de se valoriser qui reste aux personnes exclues.

Comment permettre la rencontre entre des cultures et des langues si différentes quand, seule, la misère les relie ?

Créer un lieu de rencontre

Que les pauvres et les non pauvres se rencontrent dans la spiritualité, « la vie de l'esprit et de l'âme » comme le définit le Larousse ! Mais si l'on veut faire droit à « ceux que nous avions déclarés dépourvus d'esprit », il faut aussi créer des lieux où tout ce qui a pour objet la vie spirituelle puisse s'exprimer.

« Celui qui a de l'éducation se forge toujours une spiritualité, quelle que soit sa croyance. Il trouve par conséquent des raisons de vivre qui le dépassent et le grandissent : l'homme, la justice… Les plus pauvres n'ont aucun moyen d'échafauder ainsi une vie, une sécurité intérieure. De ne pas partager notre éducation, notre spiritualité, notre Dieu avec les pauvres est bien la pire des oppressions. De cette oppression, nous sommes tous responsables. »3

Nous vivons tous d'une spiritualité, vie de notre esprit qui réfléchit au sens des choses et de la vie, qui médite et contemple pour chercher une certaine perfection. Cette spiritualité nous met en relation avec les autres, elle est le bain de nos actions. Il suffit de regarder l'histoire de l'humanité pour découvrir la somme innombrable de penseurs, de philosophes, de théologiens qui ont changé la vie de ceux qui les ont rencontrés et même l'histoire du monde. L'accès à la culture et la spiritualité n'est pas la même pour tous. Les pauvres vivent des miettes ramassées ici et là au festin de nos réflexions ou de nos vies religieuses. Mais ils ramassent ces miettes parce que, de toute évidence, eux aussi aimeraient participer au festin.

Ils veulent partager leur humanité avec leurs semblables. Et si, dans ce partage, on se rendait compte que les pauvres ne reçoivent pas seulement mais qu'ils nous apprennent leurs valeurs d'être et de penser, et qu'ensemble nous pouvons nous retrouver dans une humanité commune, des aspirations communes de justice et de paix ? Et que, qui plus est, dans ce dialogue nous puisons ensemble force, courage, espoir ? N'est-ce pas là la base même de la lutte contre l'exclusion ? Nous retrouver frères et sœurs en humanité parce que nous nous retrouvons au niveau de ce qui fait l'essentiel de nos vies. Ensemble nous essayons de nous comprendre, de nous accepter dans nos différences. Les pauvres, eux aussi, se posent des questions sur leur existence : « Nous aussi, nous sommes des humains » disent-ils. Telle madame Hoofs : « Mais souvent, je me pose la question : pourquoi ? Pourquoi moi ? Déjà à cinq ans je devais ramasser des pommes de terre dans les champs… Cela été décisif pour le reste de ma vie. Mais qui de nous a voulu venir au monde ? Personne d'entre nous n'a décidé tout seul de venir sur terre dans telle ou telle condition de vie ! »

Question de fond qui pourrait bien nous remettre en cause chaque fois que nous accusons les pauvres de leur pauvreté, ou les riches de leur richesse. L'histoire nous a tous placés à un endroit que nous n'avons pas choisi nous-mêmes. Dans cette recherche de perfection de tout homme, le chemin est différent pour chacun… Et si l'on a conscience de l'importance de l'autre pour avancer dans ce chemin, comment ne pas être interpellé par madame Bella Innemee : « Je suis peut-être née pour le malheur ! Est-ce qu'un jour je ferai partie de la vie ? Il n'y a personne qui m'attend. »

Dieu est aussi une grande question pour les pauvres : « Quand je lis le journal ou quand je regarde la télé, je le dis en moi-même : pourquoi laisse-t-il faire tout cela ? » Et que penser quand monsieur Cor Sars nous dit : « Ce n'est pas Dieu qui m'aliène, mais ce sont mes frères et mes sœurs, mes voisins qui me laissent tomber » ?

C'est peut-être cela la culture du refus de la misère : avoir intériorisé la nécessité absolue de vivre chacun grâce aux autres, grâce à tous les autres. Notre humanité personnelle ne s'épanouira qu'en communication avec tous les humains, à commencer par les moins écoutés d'entre eux.

Notes

1E.Levinas, « Difficile liberté », Albin Michel, 1976. (p. 32).

2Père Joseph Wresinski, cité dans « Père Joseph, un chemin d'unité pour les hommes », Alwine de Vos van Steenwijk, éd. Quart Monde, 1992 (p. 29-30).

3Père Joseph Wresinski, op. cité (p. 27-28).

Pour citer cet article Marie-Jeanne Notermans-Lemaire, « Traverser l'insoutenable », Revue Quart Monde, Année 1999, Risquer l'empreinte de l'autre, Dossier, mis à jour le : 02/07/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2631.
Auteur

Marie-Jeanne Notermans-Lemaire

Française et Néerlandaise, institutrice, mariée, trois enfants, Marie-Jeanne Notermans est volontaire depuis 1971. Elle a travaillé auprès des enfants dans une cité de promotion familiale de la région parisienne. Avec son mari, elle a longtemps soutenu le ATD Quart Monde aux Pays-Bas. Tous deux ont créé la Maison Joseph Wresinski à Heerlen. Des familles très démunies y forment depuis des années le noyau dur de tous les efforts de réflexion, de rencontre pour permettre à chacun de relire ses expériences à la lumière de la spiritualité du père Joseph Wresinski.

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