Ce qui fait de nous la jeunesse

Joseph Wresinski

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Joseph Wresinski, « Ce qui fait de nous la jeunesse », Revue Quart Monde [Online], 142 | 1992/1, Online since 05 August 1992, connection on 21 November 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3640

En mai 1985, à l’occasion de l’Année internationale de la Jeunesse, le père Joseph avait demandé au BIT (Bureau international du Travail) d’inviter mille jeunes de tous les continents, de tous milieux. A ces jeunes dont certains vivent à la rue dans des grandes villes, il s’était adressé en même temps qu’au Directeur général et aux fonctionnaires du BIT. Il exhortait les uns et les autres à témoigner et à s’inspirer de la voie de paix que proposent les jeunes parce qu’ils portent le rêve séculaire des hommes.

Index chronologique

1992/1

Index thématique

Jeunesse, Enfance, Petite enfance

« Qui es-tu ? » « Je suis un homme »

Nous, les jeunes, malgré nos différences de cultures, de croyances et de classes, nos différences d’âge et de sexe, nous ne sommes pas plusieurs jeunesses. Nous avons une identité commune, nous sommes la jeunesse unie par tout ce que les hommes possèdent de plus important : le cœur, les aspirations profondes, l’esprit qui cherche à comprendre et à s’enrichir, la personnalité qui bâtit l’amitié et la solidarité. Voilà ce qui nous lie et fait de nous la jeunesse.

Beaucoup parlent de nos problèmes, beaucoup croient que nous sommes un problème, que nous avons des problèmes, selon nos ethnies, nos cultures, nos religions, nos classes sociales, notre âge et notre sexe, mais aussi selon les pays et les continents d’où nous venons. Ce n’est pas ainsi que nous-mêmes nous voyons. Ce ne sont pas des problèmes qui nous caractérisent. Ce qui nous caractérise, ce sont les questions que nous posons à nous-mêmes et aux aînés.

Et notre première question est celle-ci : sommes-nous en ce monde quelqu'un pour les autres ? Nos mains, nos intelligences et nos cœurs, sont-ils encore utiles ? Nous qui avons déjà vu tant de souffrances dans notre vie ou dans celle de nos camarades, qui sommes-nous pour les autres ?

Et nous posons cette question pour aujourd’hui, mais aussi pour demain : pourrons-nous être, demain, des adultes, des femmes et des hommes pour les autres ? Que nous soyons forts ou faibles, intellectuels ou manuels, sportifs, enthousiastes ou réservés, notre appel est le même, celui de toute la jeunesse. Nous demandons si, aujourd’hui et demain, le faible pourra dire au fort, le handicapé dire au jeune athlète : « Ne garde pas ta force pour toi : tu es fort, aide les autres à marcher. » Le cœur déçu pourra-t-il dire au joyeux : « Donne-moi ta joie », le sceptique à l’optimiste : « Tu me dois ton espérance » ?

Puis nous, la jeunesse, questionnons encore les aînés : « Pourquoi nous dites-vous que le monde est mal fait ? Que le monde ne marche pas ? En ce monde, n’est-ce pas à nous de semer la fraternité et l’amitié ? »

Beaucoup parmi nous qui sommes là, devant vous, avons connu la grande pauvreté dès l’enfance. Pourtant, nous sommes témoins que le monde peut bien à marcher, si nous sommes des amis les uns pour les autres. Si les forts peuvent insuffler de leur force aux faibles, si les ignorants peuvent recevoir des instruits un savoir qui appartient à tous. Si les manuels peuvent apprendre aux intellectuels un art de vivre et de travailler, s’ils peuvent les libérer des idéologies et leur faire découvrir un sens des réalités, le respect des hommes plus que les idées.

Souvent, nous nous interrogeons entre nous : pourquoi les aînés nous apparaissent-ils fatigués, pessimistes ? Nous croyons, nous, que la fraternité nous rend libres, que ceux qui luttent pour la justice et la vérité peuvent convaincre les autres et que, grâce à eux, l’humanité porte un dynamisme insoupçonné, que l’optimisme donne au monde toutes ses chances de progrès.

Nous qui, pour beaucoup, avons déjà dû tant lutter pour vivre, oui, nous osons dire que le monde est bien fait. Si nous étions tous les mêmes, personne n’aurait rien à transmettre aux autres, rien à recevoir d’autrui, personne n’aurait à rappeler aux autres ce qu’est un homme, pour quoi, pour qui, nous sommes des hommes.

Certains nous font dire, à nous les jeunes travailleurs moins bien armés que les autres : « Pourquoi les autres ont-ils reçu instruction, métier, avenir, pourquoi pas nous ? » D’autres nous font dire, à nous qui avons davantage reçu : « Pourquoi tout pour moi, pourquoi rien pour eux ? »

Entre nous, ce n’est pas comme cela que nous posons la question. Notre question à nous est déjà une réponse : « J’ai beaucoup reçu, c’est vrai, mais ce n’est pas pour moi. Comment vais-je m’investir auprès de mes camarades ? » », ou encore : « Je n’ai rien reçu de ce que possèdent les autres. Comment vais-je leur rappeler qu’ils ont l’obligation de m’aider à être l’égal de tous les hommes ? »

Je suis un homme, nous sommes la jeunesse

Paysans, travailleurs manuels, étudiants venus de tous les continents, nous disons aujourd’hui à Genève : nous voulons ensemble nous bâtir en hommes mais pas en n’importe quels hommes, nous voulons nous bâtir en hommes libres, en hommes sincères, en hommes de paix.

« Où habites-tu ? » « J’habite la terre »

Nous habitons une terre sur laquelle les nôtres ont travaillé dur, une cité, un quartier où nos parents ont souffert et se sont aimés, un slum où les familles ont été humiliées, un terrain vague d’où nous risquons d’être chassés. Mais nous sommes citoyens d’un pays, d’une patrie, d’un continent.

Nous, les jeunes, ne sommes pas des citoyens à part. Nous sommes déjà coresponsables, avec nos parents et tous les aînés, du bon usage de la terre, du bon vivre pour tous sur cette terre. Enfants, déjà, nous aidions nos parents à travailler. Beaucoup parmi nous étions au travail dès le plus jeune âge, pour soutenir notre famille et l’aider à se nourrir. Aujourd’hui, nous voulons faire plus. Avec ceux d’entre nous qui ont eu plus de chance, reçu plus de santé, plus d’instruction, nous sommes au côte à côte, pour qu’autour de nous, tout le monde puisse vivre sur cette terre et être respecté.

Nous qui venons de partout, nous savons que la terre est bonne, qu’elle est nourricière, qu’elle peut faire vivre dans la dignité toutes les familles. Nous sommes témoins qu’il n’y a pas de problèmes insurmontables de l’environnement. Nous qui avons cherché, avec nos parents, le bois, la nourriture, le travail, la sécurité, nos yeux ont vu et nous savons. Le seul vrai problème des hommes est de répartir à tous, et de les en faire profiter, les biens qu’offre notre terre équitablement. Nous-mêmes nous nous battons pour que, dans notre famille, notre village, notre quartier, les petits, les moins forts, aient leur place, pour que personne ne soit exclu.

Nous avons commencé à apprendre, les uns des autres que nous sommes non seulement américains, asiatiques, africains, européens, mais que la terre fait de nous des citoyens du monde. Et cette terre que nous habitons, nous la voulons sans frontières. Sans frontières sociales ni culturelles, ethniques ni religieuses. Nous voulons répondre à la vraie question de l’humanité : « Comment pourrons-nous vivre sur cette terre en paix avec notre prochain ? Le temps est-il venu, où nous pourrons nous regarder les yeux dans les yeux sans honte de nos disputes, de nos rancœurs et jalousies, de nos mensonges et carnages ? Nous dire, en vérité, que nous sommes des frères ? »

Nous-mêmes abaissons déjà les frontières entre pays et peuples. Notre présence ici le prouve. Nous avons voulu par nous-mêmes sortir de nos champs, de nos slums et ghettos, de nos murs, de nos lieux de travail. Nous avons voulu nous rassembler ici, jeunes travailleurs de tous les peuples et de tous les milieux professionnels et sociaux, pour rappeler que les mains, l’intelligence et le cœur de tous les hommes doivent pouvoir travailler, collaborer, construire, permettre à la terre de donner du pain à tous les hommes, à la ville de donner un logement, une école, un hôpital à toutes les familles.

Aujourd’hui, plus qu’hier, la misère est inacceptable et incompréhensible. Puisque les hommes ont les moyens techniques de la détruire. Nous voulons croire que l’avenir est à une terre où la robotique, l’informatique, la bureautique seront au service de la destruction de la misère. Ce sera le temps d’une nouvelles justice.

La terre nourricière doit, en effet, offrir du travail à tous.

Tous les jeunes, tous les hommes ont besoin et ont le droit de tirer leur dignité de leur travail.

S’il est vrai que des frontières faites par les hommes empêchent la terre de fournir du travail à tous, d’établir la paix entre les hommes, de repenser la vérité, de vivre la liberté, de nous libérer de l’oppression et de l’exploitation, alors nous, la jeunesse, voulons être, dès à présent, des passeurs de frontières, ceux qui les abaissent aujourd’hui et les feront disparaître, demain. C’est ce que nous disons, par notre venue au Bureau international du Travail à Genève. Que les frontières disparaissent pour que les mains d’aucun homme ne se sentent plus inutiles pour faire fructifier la terre.

« Que fais-tu ? » « Je bâtis le monde »

Même si nos mains, nos intelligences, nos cœurs sont inutilisés dans le monde d’aujourd’hui, le travail reste de notre droit et de notre âge. L’optimisme aussi est notre droit, car nous sommes la jeunesse du courage et de l’espoir.

Après nos aînés qui ont creusé les sillons, tracé les routes, élevé les murs de nos villes et ouvert les usines, avec les enfants nés après nous, nous voulons bâtir un monde où chacun puisse vivre dignement, ne plus avoir faim, ne plus être assisté. Nous voulons pouvoir offrir notre effort, notre peine, notre sueur. Nous ferons du monde un chantier où personne ne se moque de plus faible que lui, où personne ne puisse être persécuté parce qu’il n’a pas la même peau, la même religion que les autres, pas le même langage, les mêmes sensibilités, la même culture, ni la même instruction. Nous ferons du monde entier une école, un atelier, une université de paix, où tous puissent apprendre à lire et à écrire, à réfléchir et à exercer un métier. Il faut que, dans dix ans, il n’y ait plus un seul analphabète ni un seul jeune sans profession.

Nous les jeunes, nous  apprendrons à ceux qui, n’ont pas pu apprendre, pour des raisons personnelles ou parce qu’il y avait trop de misère autour d’eux.

Dans ce monde nouveau, chacun aura la parole. Même s’il a peu d’instruction il pourra s’exprimer. Car nous les jeunes, nous serons là pour lui apprendre à parler, à réfléchir avec ceux qui l’entourent et subissent comme lui l’injustice, à parler aussi à ceux qui ont eu plus de chance, afin qu’ils ne gardent pas par-devers eux leurs privilèges. Nous créons déjà un monde solidaire, où la parole de celui qui est privé d’instruction est entendue et respectée, parce qu’il a connu plus d’humiliation et subi la honte plus qu’aucun autre homme et qu’il sait des choses que d’autres ignorent.

Nous, les jeunes travailleurs de tous les continents, rassemblés devant le Bureau International du Travail, nous sommes témoins par notre expérience et tout ce que nous avons vu autour de nous, que nous ne pourrons devenir des hommes et des femmes libres et égaux que si nous savons parler et si nous sommes écoutés.

Nous sommes témoins que nous serons toujours traités en inférieurs, assistés, exploités, si notre intelligence n’est pas exercée au langage et à la réflexion. Par contre, nous avons confiance que, si nous avons le courage d’apprendre et si le monde nous aide à apprendre, notre pari sera gagné. L’Année internationale de la Jeunesse nous y fait croire. Le BIT qui accueille aujourd’hui notre rassemblement ne sera plus jamais comme avant. Les syndicats, les entreprises, les patrons, les gouvernements ne pourront plus faire fi de la force de nos corps, de l’habileté de nos mains, de notre savoir-faire.

Le BIT, nous le croyons, sera l’allié des jeunes pour les décennies à venir. Il voudra construire avec nous un monde qui n’impose plus de frontières entre les bâtisseurs de richesse et de paix et où il n’y ait plus d’exclusion, plus aucun homme, aucun peuple exclu.

Le BIT a toujours été d’accord avec nous pour affirmer que le chômage est un non-sens dans une société humaine. Aussi, si aujourd’hui, nous sommes, pour beaucoup, des jeunes travailleurs de droit, demain nous serons également des travailleurs de fait. Si nous savons, avec le BIT, relever de nouveaux défis pour le monde, poser des actes nouveaux, il y aura du travail pour toutes les mains et toutes les intelligences des hommes. Puisque pour trouver la voie d’une humanité nouvelle, nous aurons aussi bien besoin des plus de quatre milliard de cerveaux qu’elle comporte. Pour développer vraiment toutes les ressources que nous réserve toujours la terre, pour les gérer et les démultiplier dans la paix, le cerveau et les mains d’aucun homme ne doivent nous faire défaut.

Notre défi a nous, la jeunesse, est là : dans notre confiance que nos mains sont utiles, que notre savoir est utile. Et notre espoir est que vous-même, Monsieur le Directeur général, Francis Blanchard, avez aujourd’hui transformé la devise de l'ONU pour l’Année internationale de la Jeunesse.

L’ONU voulait, en proclamant cette Année, dire le droit des jeunes à la participation, au développement, à la paix que construisent les aînés. En nous recevant, aujourd’hui, vous nous donnez l’espoir que le monde ira plus loin, qu’il se fera un devoir de suivre les jeunes dans la voie de la participation, du développement, de la paix telle que, eux, la proposent.

Quant à nous, nous allons retrouver nos amis, nos camarades, nos frères et sœurs. Nous savons mieux encore qu’auparavant, que le monde a besoin de nous pour créer des villes nouvelles et faire rendre à la terre toutes ses richesses. Nous savons que cette terre a besoin d’hommes libres et nous serons de ceux-là. Nous habiterons la terre, nous  bâtirons le monde sans exploitation, sans oppression , le monde de paix dont les hommes rêvent depuis des siècles.

Joseph Wresinski

Fondateur du Mouvement ATD Quart Monde

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