Toutes les jeunesses dans le même bateau

François Guillot

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François Guillot, « Toutes les jeunesses dans le même bateau », Revue Quart Monde [Online], 138 | 1991/1, Online since 01 October 1991, connection on 16 April 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3781

Un des plus solides obstacles au partenariat avec les plus pauvres, vient de ce qu’ils sont rencontrés pour leurs problèmes, par des personnes qui n’ont jamais eu la chance de les rencontrer simplement à titre amical ou en poursuivant avec eux des objectifs de type associatif. Une telle rencontre n’est-elle pas possible ? En particulier entre des jeunes dont on souligne aujourd’hui le fossé qui les sépare ?

En France, au dernier trimestre de l’année 1990, la jeunesse a pris le devant de la scène, dans les médias, l’opinion publique, et peut-être aussi dans les préoccupations du monde adulte. La jeunesse ou des jeunesses qui ont trouvé les moyens de se faire entendre.

La jeunesse des lycées s’est engagée dans une mobilisation quasi générale des lycées pour revendiquer de meilleures conditions d’étude. Les jeunes lycéens ne manifestaient pas en opposition au système éducatif, mais pour obtenir les moyens d’y réussir et de trouver une place dans la société de demain.

Ce mouvement d’une grande ampleur a été l’expression d’une génération prenant la parole, s’organisant une fois de plus hors des structures politiques ou militantes. Mais cette fois-ci, le mouvement est né de jeunes issus des cités et des quartiers populaires, scolarisés pour la plupart dans des lycées professionnels. Des jeunes pour qui l’égalité des chances n’a pas été, et n’est toujours pas, une réalité et dont les chances d’insertion sont les moins grandes.

Ont-ils rassemblé les autres lycéens autour d’eux ? Ont-ils créé autour de leurs revendications un élan de solidarité ? Leurs questions, et pour certains leur angoisse, face à l’avenir ont trouvé un écho dans l’ensemble de la jeunesse. C’est ce qu’a montré cette mobilisation lycéenne.

Au-delà des revendications portant sur leur vie scolaire, les jeunes ont-ils voulu exprimer aux éducateurs, aux adultes, d’autres messages, d’autres appels ? Sûrement. Ce n’est pas seulement autour de la demande de meilleurs locaux, de plus de subventions ou de professeurs qu’un tel mouvement s’est développé. Des questions plus fondamentales liées à la recherche d’identité, spécifique au temps de la jeunesse, sont en arrière-plan : quel sens donner à la vie, à ma vie ?

Une autre jeunesse, hors des lycées, a beaucoup fait parler d’elle. Si les jeunes lycéens ont su se coordonner pour formuler des demandes, établir un dialogue avec les responsables adultes et obtenir des satisfactions, cette autre jeunesse n’a pas pu mettre ce dialogue en place. Des jeunes des banlieues défavorisées, en région lyonnaise ou parisienne, ont commis des actes de violence, de révolte contre des forces de l’ordre et contre des lieux de consommation.

De nombreuses personnes ont essayé de connaître les origines de ces jeunes qui mettaient en cause la cohésion sociale et de comprendre le sens de leurs actes. Les analyses convergent pour dénoncer la non-intégration dont ils sont victimes. Des termes comme misère, exclusion sont souvent employés pour dépeindre l’univers des banlieues où ils vivent. Si ces analyses ne partent pas des jeunes qui vivent le plus durement ces conditions, c’est tout de même à juste titre qu’elles ont mis en avant le mal vivre, le mal être, la désespérance de ces jeunes en situation d’exclusion.

Certains commentateurs des événements présentent ces jeunes comme les plus exclus et donnent une vision négative, sans espoir, de leur avenir. Ils seraient les plus engagés sur une voie de marginalisation d’où l’on ne reviendrait plus. Ainsi se créeraient des groupes de jeunes irrécupérables, « un noyau dur » rebelle à toute intégration et dont il faudrait craindre qu’il ne perturbe les autres jeunes, mettant en cause leurs possibilités d’insertion.

Tous les jeunes n’ont pas les mêmes chances d’avenir et une certaine dualiste existe au sein de la jeunesse, c’est évident. Néanmoins, nous ne pouvons accepter un tel fatalisme et une telle présentation des jeunes défavorisés. En effet, avec le mouvement Jeunesse Quart Monde1 nous rencontrons les jeunes défavorisés et leurs familles. Nous découvrons leur aspiration à une unité entre jeunes et à l’établissement de relations ne niant pas les différences, mais faisant de celles-ci l’occasion de partage, source d’ouverture et d’enrichissement pour chacun.

Anna l’exprimait ainsi : « Ce serait bien si les étudiants rentraient dans le mouvement Quart Monde. On serait amis. Il n’y aurait pas deux groupes, quoi. Déjà, ils nous apprendraient ce que nous, on ne sait pas, et nous, on leur apprendrait des choses que, eux, ils ne savent pas. »

Et Alain : « Il existe des situations anormales, comme des jeunes qui n’ont pas de formation, pas de travail, qui sont dans la misère. Je n’accepte pas cela. Ensemble, on essaie de trouver des solutions, mais cela demande du temps. »

Comment notre société donne t-elle les moyens à ces jeunes de réaliser ces aspirations ? Quels sont les lieux qui leur permettent de se rencontrer, de sortir du cloisonnement, aussi bien dans le monde scolaire, que dans celui du travail, de l’habitat et des loisirs ?

Un de ces lieux proposés par le mouvement Jeunesse Quart Monde est le club du savoir et de la solidarité2, espace de rencontre et d’expression des jeunes de tous les milieux. L’un de ces clubs du savoir est ouvert à Paris dans une péniche sur la Seine. Une fois par mois, une soixantaine de jeunes de quartiers très défavorisés d’Ile-de-France s’y retrouvent avec des jeunes d’autres milieux, porteurs des mêmes aspirations.

« Je vais à la péniche pour rencontrer plein de jeunes, savoir ce qui se passe dans les autres pays, dit Sylvie. On apprend à se parler entre jeunes qui ne se connaissent pas. On parle de thèmes comme le racisme ou les voyages et on peut connaître l’avis des autres. Moi je suis là pour lutter contre les injustices et j’apporte ma parole. »

« J’ai été poussé à aller à la péniche, continue Franck, quand des gens m’ont expliqué qu’ils voulaient lutter contre la misère, la pauvreté. Cela m’intéressait parce que je ne veux pas que d’autres gamins vivent ce que j’ai vécu. Je voudrais que s’efface toute cette galère des jeunes qui ne peuvent pas avoir un emploi ou on métier. A la péniche, je vois que je ne suis pas tout seul à me battre. La première fois que je suis venu, je n’étais pas rassuré. On ne sait jamais la réaction des gens. Mais il y a une ambiance qui est super. Maintenant dès que je rentre, tout le monde me connaît. Ceux que je ne connais pas, ça me permet de me faire plus d’amis. Je sais que si j’ai besoin de conseils, je pourrai me confronter à d’autres. La péniche, c’est un lieu où l’on se sent respecté. »

Franck ne dit pas ce qui fut nécessaire pour que la confiance s’installe, que les craintes se dissipent et que la rencontre entre jeunes ne se côtoyant pas d’ordinaire puisse se faire. Il a fallu d’abord que quelqu’un s’investisse auprès d lui, de ses copains et de leurs familles, en se rendant présent dans leur rue, pour leur faire connaître la péniche et le projet qui s’y rattache.

La première fois, Franck et ses copains s’y sont risqués, forts d’être en groupe et pourtant sur leurs gardes, craignant d’être humiliés s’il fallait se placer sur le terrain de la parole, se présenter à des inconnus qui, probablement, vivaient tout autre chose qu’eux et les comprendraient mal. Parmi ces inconnus, d’autres jeunes du Quart Monde n’étaient guère plus rassurés.

Quant aux jeunes d’autres milieux, ils craignent eux aussi d’être placés sur un terrain inhabituel de comportements plus directs et parfois un peu rudes. Ils sont mal assurés à l’idée d’être entraînés hors du « droit » chemin de leur éducation. Ils doivent apprendre à écouter, à comprendre.

Les jeunes responsables des clubs du savoir ont dû créer aussi les conditions d’une vraie encontre en garantissant toujours le respect de chacun, ce qui rend un climat d’amitié possible. Ils ont inventé des jeux pour accueillir les jeunes, proposé des groupes, des ateliers d’expression, utilisé le théâtre-forum qui met en scène des situations vécues par les jeunes et favorise aussi les prises de conscience des uns et des autres. Mais ce qui permet vraiment de rapprocher les jeunes des différents milieux, c’est le refus de la misère et de l’exclusion. Et donc la recherche de nouvelles relations pour construire une société plus juste, plus fraternelle.

Quand les jeunes les plus démunis sont libérés de « la honte », ils osent prendre la parole. Ainsi, par exemple, Christophe. Quand il lui fut proposé de participer à un week-end de formation au Centre de rencontres et de formation du mouvement Jeunesse Quart Monde à Champeaux, il était très hésitant. Plusieurs obstacles se dressaient : partir loin, hors de sa famille, sans copains. Très soutenu par un volontaire, il vaincra ses réticences.

Lors du week-end, malgré ses peurs face à des jeunes qu’il ne connaît pas, il osera prendre la parole dans les groupes et témoigner de ce qu’il vit. Il passera beaucoup de temps à échanger avec une Autrichienne et un Allemand. En rentrant chez lui, il dira qu’il s’est fait des amis et qu’il retournera à Champeaux. Il se sent plus responsable de ce mouvement de jeunes auquel il commence à participer. La preuve n’est-elle pas dans l’effort qu’il a fait pour retransmettre le contenu du week-end au groupe de son quartier ? Malgré ses difficultés à écrire, il a tenu à passer trois heures, seul, pour transcrire ce qu’il voulait rapporter.

Le mouvement Jeunesse Quart Monde est ainsi témoin que ces différentes jeunesses, souvent mises sur des voies parallèles, aspirent malgré tout à bâtir ensemble des relations d’amitié et de solidarité. Leur action s’exerce en direction des enfants habitant les quartiers les plus défavorisés, à travers les bibliothèques de rue et d’autres actions culturelles de partage du savoir. Le rêve des jeunes du Quart Monde – que leurs petits frères et sœurs, et les enfants en général, ne vivent pas ce qu’eux ont vécu – rejoint là celui d’autres jeunes s’engageant aussi pour donner un avenir aux enfants. Leur refus commun de la misère et de l’exclusion est source d’un engagement qui rassemble.

Ces jeunes de divers milieux pourront, adultes, continuer à vivre en partenaires. Car ils auront eu un lieu pour se découvrir mutuellement et s’apprendre ensemble à lutter contre la misère et l’exclusion. Dès 1987, le rapport Wresinski, plaidant pour l’avancée de la démocratie, présentait plusieurs propositions concernant la jeunesse. Il recommandait en particulier d’améliorer l’information des jeunes sur la nature et l’ampleur des situations de grande pauvreté et sur les mécanismes qui y conduisent, afin de développer les capacités de solidarité. Il a aussi proposé d’ouvrir aux jeunes la possibilité d’un temps de coopération intérieure au service des plus défavorisés. La Commission armée-jeunesse a d’ailleurs souligné l’intérêt d’étudier une telle proposition. Il y a urgence à appliquer ces recommandations si l’on refuse de laisser se creuser encore le fossé entre les jeunes. Les manifestations lycéennes et les actes de violence de l’automne ouvrent cette chance d’inviter les lycéens à réfléchir à cette question essentielle : jusqu’où seront-ils solidaires ?

1 Branche jeune du Mouvement ATD Quart Monde

2 Voir « Les clubs du savoir et de la solidarité », collection Passeport pour l’action, éd. Quart Monde, 1990, Paris

1 Branche jeune du Mouvement ATD Quart Monde

2 Voir « Les clubs du savoir et de la solidarité », collection Passeport pour l’action, éd. Quart Monde, 1990, Paris

François Guillot

François Guillot, français né en 1951, marié, 5 enfants. Après des études d’éducateur spécialisé, il rejoint le volontariat ATD Quart Monde en 1974. De 1976 à 1986, il est responsable de l’action jeunes à Reims. Il fait ensuite partie de l’équipe de volontaires qui anime le mouvement Jeunesse Quart Monde.

CC BY-NC-ND