Terrain commun, terrain des autres

Claude Ferrand

References

Electronic reference

Claude Ferrand, « Terrain commun, terrain des autres », Revue Quart Monde [Online], 138 | 1991/1, Online since 05 August 1991, connection on 16 April 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3784

A toutes les mesures qu’il proposait, le rapport Wresinski associait la dynamique du partenariat avec les plus pauvres. Quelle est cette dynamique ?

Dans un effort pour dessiner un politique cohérente globale et prospective de lutte contre la pauvreté, le Conseil économique et social français avait demandé au père Joseph Wresinski d’apporter sa compétence de trente ans pendant lesquels il avait mobilisé contre la grande pauvreté tant des personnes et des familles du quart monde que des citoyens et des institutions de toute nature. En réponse, le père Joseph a eu le souci permanent de faire connaître les plus pauvres comme les partenaires premiers de toute lutte contre la misère.

« D’avoir vécu moi-même la plus extrême pauvreté, m’avait appris que ces hommes, mes frères, au plus profond d’eux-mêmes, ne voulaient pas vivre ainsi. Qu’ils n’attendaient pas non plus la charité publique, mais la reconnaissance de leur dignité. Ceci malgré leur apparence et leurs comportements d’hommes façonnés par la misère. La chance de savoir cela change littéralement tout l’effort à entreprendre. Cela conduit à faire appel directement aux familles, avant même de se tourner vers le monde environnant, pour les aides et la solidarité à obtenir. »1

Rejoindre leur terrain

A ses yeux, une politique globale contre la grande pauvreté nécessite de rejoindre les plus pauvres dans leur refus de la misère et de soutenir la réussite de leur effort. Ils ne nous ont pas attendus pour se battre contre une misère qui les détruit. Ils on besoin d’une politique de développement culturel et social qui « s’appuie sur l’expérience de leur vie et la pensée qu’ils en tirent, sur les multiples liens d’entraide spontanée qu’ils tissent. Cette politique doit garantir la défense de leurs intérêts et créer les conditions de leur participation et de leur représentation. »2

Ainsi, la lutte contre la grande pauvreté souffre d’une carence grave chaque fois que les plus pauvres sont tenus de rejoindre les dispositifs de lutte souvent inventés sans eux et impropres à les renforcer dans le combat qu’ils livrent à la misère. Telle est en quelques mots la raison de ce que le père Joseph Wresinski appelait de ses vœux en parlant de partenariat avec eux.

Devant la perspective d’une Europe nouvelle, il écrivait : « Nous n’allons pas attendre l’achèvement de nos mutations économiques pour nous ranger aux côtés de ces êtres humains qui souffrent de leur état d’infériorité extrême. D’autant moins que ces mutations réalisées sans eux et sans tenir compte de leur expérience ne les serviront pas après. La grande pauvreté que nous emmenons vers une société nouvelle ne disparaît pas ainsi comme par enchantement. Il faut nous en défaire par la construction même de cette société, sinon elle sera à nouveau comme incrustée dans ses murs. »3

Convier nos sociétés à un tel développement, c’est les inviter d’abord à apprendre ce partenariat. Le père Joseph savait bien la difficulté de chaque dispositif à atteindre les plus pauvres pour leur proposer des mesures nouvelles et de nouvelles chances. Comment communiquer avec eux alors que leur vie, leur histoire collective, leur pensée sont tellement ignorées qu’ils ne peuvent en parler ?

Le partenariat avec les plus pauvres implique donc de quitter notre propre terrain pour rejoindre le leur, de taire notre propre langage pour écouter le leur. D’où les exigences quotidiennes du Mouvement qu’il a lancé, pour susciter des espaces communs d’action et de prise de parole. Si les droits civiques et politiques des plus pauvres ne sont pas mis en œuvre, c’est bien faute qu’existe cette sorte de vie publique à leur portée. Une vie publique qui leur permet de dire ce qu’ils sont et se déploie en direction de tous les autres citoyens. C’est pourquoi le père Joseph recommandait si souvent de ne pas enfermer les familles du Quart Monde dans le social. Elles ont droit au livre comme à une porte ouverte pour se comprendre et comprendre le monde. Elles ont également le droit à l’art et à la poésie qui révèle leur aspiration intime au beau et les relie à cette quête de l’humanité entière. Elles ont droit aussi à l’entreprise moderne parce qu’elles participent à l’ambition d’être personnellement utiles et de contribuer à l’avenir commun.

En recommandant d’inventer et d’expérimenter avec les plus pauvres une lutte cohérente, globale et prospective contre la grande pauvreté au niveau de dix départements pilotes français, il espérait que de tels partenaires, pas uniquement « sociaux », pourraient s’y trouver. Qu’ils pourraient partager avec les plus pauvres un mandat d’innovation assez crédible pour interpeller l’ensemble des citoyens.

Le prix de la dignité

Néanmoins, ayant personnellement éprouvé que s’aventurer en partenariat avec les plus pauvres conduisait à voir le monde autrement, il était aussi conscient du prix que certains devaient payer pour que cela fût possible.

Se faire partenaire, c’était à ses yeux vouloir communiquer assez profondément pour que toute la manière d’agir en soit influencée. C’était ressentir assez les raisons d’agir des plus pauvres pour leur restituer dans toute action le moment de l’initiative et de la responsabilité même s’ils ne peuvent réussir seuls. C’était apprendre à ne pas devancer, éduquer et conscientiser, mais à se faire compagnon à leurs côtés afin que ce qu’ils entreprennent réussisse. Il l’avait personnellement appris en écrivant quotidiennement sur ce que l’être le plus enfermé dans nos codages, le plus disqualifié, voit, juge et fait. Cette écriture conduit à lever les malentendus en percevant les contraintes de ses conditions de vie, la résistance qu’elle lui demande à tous les instants et, par exemple, quand on le taxe de paresse, la somme de démarches obscures qui témoignent de son aspiration à travailler pour être quelqu’un. Une écriture qui ne le fait pas entrer dans nos catégories et nos dossiers d’aide, mais remodèle notre regard, notre jugement et notre manière d’agir, en sorte qu’il y reprenne sa stature d’homme debout, sa parole d’homme expert en fraternité parce qu’exclu de la famille humaine, ses gestes d’homme assoiffé des gestes nouveaux qui rompent avec la fatalité de l’humiliation des petits.

Ce partenariat ne saurait évidemment se passer de l’aide des lois pour proclamer les droits de chacun à une sécurité d’existence, au droit d’habiter la terre humanisée par les générations précédentes, à celui de parler et d’agir avec ses contemporains pour être soi-même dans le monde commun à tous les hommes. Mais il prend racine au-delà de la lettre des lois, dans l’exigence de la dignité de chacun.

Un partenariat innovateur

Cette dignité est le fondement de la globalité. Et la mise en œuvre des droits un à un s’arrête là où commence la misère. Car lorsque celle-ci représente un danger pour « l’ordre, la santé ou la morale publique », alors des discriminations légales sont appliquées à l’encontre de certains droits fondamentaux. Là, la protection de la famille paraît entrer en contradiction avec la protection de l’enfant. Là, la protection des droits des travailleurs reconnus paraît entrer en contradiction avec la reconnaissance des plus pauvres comme travailleurs. Et on invente indéfiniment des nouveaux statuts qui confinent ceux-ci à l’écart des autres travailleurs.

Plusieurs mesures de grande importance ont été inspirées par le rapport Wresinski, la question de l’accompagnement social a été considérée par le législateur jusque dans une mesure comme le Crédit-Formation individualisé (CFI.) Pourtant, en considérant la situation des personnes et familles en grande pauvreté, on peut douter que la dynamique globale contenue dans le partenariat avec les plus pauvres ait été enclenchée.

L’abandon de la stratégie des départements pilote a éloigné les conditions d’une réflexion et d’un investissement sérieux sur cette question du partenariat. Car si le mot est partout prononcé, c’est dans un tout autre sens : il désigne le partenariat des différentes instances publiques et privées entre elles. Le souci légitime de cette coordination est devenu davantage présent. Mais il ne garantit en rien, ni que les plus pauvres disposeront des moyens les plus prometteurs, ni qu’ils auront en face d’eux, individuellement et collectivement des interlocuteurs en position d’inventer avec eux les actions, de requérir les partenaires et les moyens nécessaires à ce que le refus de la misère tel que le portent les plus pauvres soit mis en œuvre avec toute la force d’innovation qu’il recèle.

Peut-être est-ce faute d’étudier cette force d’innovation avec le sérieux qu’elle mérite qui empêche de comprendre ce partenariat ? Mais, là encore la démarche du père Joseph peut nous éclairer. Il a eu le constant souci non pas d’imaginer le malheur des plus pauvres mais de les interroger pour comprendre la souffrance qu’ils refusaient. Car, à ses yeux, c’est là que prennent racine les idéaux de libération des hommes et la force de faire du nouveau dans les relations entre eux. Il a sans cesse cherché à traduire avec eux en action ce refus. Proposer aux pères de famille du camp de Noisy-le-Grand de construire de leurs mains un jardin d’enfants et de créer aussi une bibliothèque était une façon de mettre en acte leur refus de l’humiliation quotidienne que la soupe populaire venait encore renforcer. Il a aussi eu le souci et l’art de mettre les moyens les plus inattendus, qui se présentaient à lui, au service de ce refus. Ainsi, cette comédienne, cette diplomate, ce céramiste, etc…, à qui il demande d’exercer leurs arts avec les familles du quart monde ou au service de leur association. Pour bien des gens la volonté de rejoindre le refus des plus pauvres a ouvert la possibilité d’innovations profondes et marquantes dans leur métier.

Il reste que toute cette nouveauté introduite par les plus pauvres ne fait pas encore l’objet d’un repérage, d’une évaluation avec eux, d’une décantation pour comprendre ce qu’elle porte de changement véritable à leurs yeux, pour comprendre aussi les conditions de cette innovation qui devraient être permanentes.

Le malheur des politiques qui ont cours dans les différents domaines est que justement elles ne parient jamais sur la confrontation aux situations les plus extrêmes, sur le partenariat avec les plus pauvres pour poser les questions de fond. Comment les citoyens défavorisés peuvent-ils se saisir de tel instrument d’une politique de l’éducation pour imposer à un appareil éducatif l’ambition qu’ils ont pour leurs enfants ? A un appareil de soins, l’ambition d’un bien-être qu’ils n’ont peut-être jamais connu et qui n’est probablement pas celui d’un médecin ou d’une infirmière sportif. Ces politiques des différents domaines au lieu d’aller jusqu’aux plus défavorisés les laissent de côté.

Les choses se passent comme si le législateur n’avait pas encore cerné ce qu’est une politique de lutte contre la grande pauvreté et quels liens elle entretient avec une dynamique d’application des grandes politiques à tous les citoyens. Implicitement, aujourd’hui, une politique de lutte contre la grande pauvreté reste une politique du ressort de l’action sociale comme l’a montré la manière dont est gérée l’insertion du RMI. Quel est le sens de prétendre insérer avec des moyens d’action sociale ceux que l’on a commencé par exclure dans les politiques de l’habitat, de l’éducation, de la formation professionnelle, de la compétitivité économique à court terme, etc.

Mais il y a un préalable à cette réflexion sur une stratégie de refus de la grande pauvreté. Il faut que la Nation affirme qu’elle refuse la grande pauvreté et qu’elle sache ce que cela veut dire. La misère n’est pas un malheur privé. C’est le lien social qui est rompu, le pacte du respect mutuel des citoyens qui est brisé. En rappelant que la misère est une violation des droits de l’homme, le père Joseph Wresinski a rappelé qu’accepter la misère parmi nous, c’est accepter que tout homme n’ait pas droit aux moyens et aux responsabilités de sa dignité. C’est s’habituer à ce que les bases mêmes du droit des gens et de la démocratie soient quotidiennement sapées du côté de ceux qui ont moins de pouvoir.

Une perspective cohérente, globale et prospective de lutte contre la grande pauvreté doit s’inscrire dans la loi comme une sauvegarde essentielle des bases de la démocratie. La loi ne peut être crédible que sure la base des leçons tirées du partenariat. Elle doit proclamer haut et fort que le refus de la misère est d’abord porté par ceux qui vivent la misère et qu’il n’y a pas de politique possible en ce domaine sans cerner beaucoup plus précisément, les droits et libertés qui doivent leur être garantis et qui sont encore loin de l’être aujourd’hui en France.

1 Père Joseph Wresinski : « Une histoire précieuse et révélatrice », revue Quart Monde n° 125
2 P.100 du rapport Wresinski.
3 In introduction de « Passeport pour une société démocratique fondée sur les droits de l’homme ».
1 Père Joseph Wresinski : « Une histoire précieuse et révélatrice », revue Quart Monde n° 125
2 P.100 du rapport Wresinski.
3 In introduction de « Passeport pour une société démocratique fondée sur les droits de l’homme ».

Claude Ferrand

Claude Ferrand, volontaire permanent du Mouvement depuis 1968, a créé et longtemps animé, avec sa femme Françoise Ferrand, le mouvement Alternative 114-Jeunesse Quart Monde. Depuis le décès du père Joseph Wresinski, il occupe la fonction de délégué général au sein du Secrétariat général du Mouvement international ATD Quart Monde.

By this author

CC BY-NC-ND