Dossier

Le miroir vide

Francine De la Gorce
  • publié en novembre 1990
Résumé
  • Français

La représentation de soi dans la vie quotidienne se fait en confrontation  avec les images que véhiculent les différentes parties de la société. L’administration et les institutions sociales ont, de ce point de vue, et pour les pauvres, un poids déterminant. Affirmer qu’aucun homme n’accepte vraiment de vivre dans la misère est une condition indispensable pour permettre aux plus pauvres de prendre la parole.

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1990/4
Texte intégral

Et si, en me regardant dans la glace, je n’avais jamais vu de moi qu’une image monstrueuse et déformée ? Pire, si le miroir était toujours resté vide ? Comment m’imaginer alors que j’existe ? Et comment les autres vont-ils imaginer que j’existe ? Telle peut être schématisée la représentation des plus pauvres dans la vie sociale.

La représentation, ce n’est pas simplement avoir un siège dans telle ou telle institution de concertation démocratique ; ce n’est même pas simplement la faculté de s’exprimer, de se conformer ou de se confronter face à des interlocuteurs. C’est d’abord l’image que les autres ont de vous, au nom de laquelle ils vous respecteront, vous entendront, vous consulteront, vous traiteront en partenaires. Par conséquent, cela devient aussi l’image que vous avez de vous-même. A force de s’entendre dire qu’il est « bon à rien » ou sans droit, le pauvre finit par avoir cette image de lui-même, et l’image qu’il a des autres se trouve par là- même également déformée.

Chacun de nous a pu se sentir parfois dévalorisé, mésestimé, réduit à une image qui défigure. Bien que blessés ou humiliés, nous cherchons une compensation ailleurs : dans notre famille, dans notre vie associative ou culturelle. Les gens qui nous traitent ainsi, on s’arrangera pour les fréquenter le moins possible, pour ne pas avoir besoin d’eux… Le drame des plus pauvres, c’est qu’ils n’ont guère le choix de leurs relations sociales : leur accès ou maintien à un logement, à un emploi, la scolarisation de leurs enfants, leur accès à la protection sociale et aux solidarités publiques ou privées, et même leur vie familiale passent par le sas du regard des personnes qui ont reçu mandat de les assister, les contrôler, les éduquer. A l’égard de ses citoyens les plus démunies, la société se décharge volontiers en investissant les seuls travailleurs sociaux d’une responsabilité démesurée, sans offrir à ceux-ci les moyens de l’assumer, ne leur donnant ni pouvoir d’intervention, dans les domaines tels que le logement ou le travail par exemple, ni même probablement une formation adéquate.

Les Armand sont suivis depuis plusieurs années par la même assistante sociale qu’ils n’ont pas pu choisir, le droit actuel ne garantit nullement cette liberté du domaine de la vie privée. Venus vers elle pour une dette de loyer, ils n’ont pas collaboré au plan de résorption de la dette qu’elle leur proposait. « Comment voulez-vous qu’on fasse » explique Colette Armand. Il fallait commencer par payer trois mois de loyer, alors que nous étions tous les deux au chômage. »

Des allocations mensuelles ont été attribuées, mais la famille s’est est servie pour se nourrir plutôt que pour éponger la dette. M. Armand n’est pas « un bon pauvre », ni par sa moralité, ni par sa docilité : il ne cache pas qu’il lui arrive de se droguer, il a les avant- bras tatoués, il a fait de la prison. Georges Armand est de caractère emporté et indépendant : il n’accepte pas de se plier aux exigences d’un service social qui le convoque à des heures non compatibles avec ses travaux occasionnels. Il accepte difficilement de se « faire faire la morale » par une femme de dix ans sa cadette, qui n’a jamais connu « la galère » comme il dit : la misère, la vie à la rue où il a forgé sa jeunesse, l’angoisse, la honte, l’insécurité de ne compter pour personne. Une première compagne l’a abandonné avec son petit garçon, Mathieu, qui n’avait que quelques mois. Georges l’a arraché de justesse à la DASS ; puis il s’est mis en ménage avec Colette qui élève Mathieu, six ans, avec les enfants nés du nouveau couple : Annette, cinq ans, et Johny  qui vient d’avoir trois ans.

Curieusement, l’assistante sociale qui leur a obtenu des secours ne les a pas fait accéder à leurs droits : allocation parentale d’éducation, voire Revenu Minimum d’Insertion que lui demandait Colette.

En octobre 1989, toujours en dette de loyer, la famille est acculée à l’imminence de l’expulsion. Elle fait alors appel au Mouvement ATD Quart Monde. Il est bien tard pour intervenir : le concours de la force publique pour réaliser cette expulsion a été accordé pour novembre. Contact pris avec l’assistante sociale, celle-ci pense laisser faire enfin de séparer le couple et de confier Mathieu à la DASS : ainsi Colette pourrait se réfugier chez sa mère avec ses propres enfants. Quant à Georges qu’il se débrouille, il n’est pas intéressant.

La mère de Colette, qui a travaillé dur toute sa vie, avec son mari, pour élever tous ses enfants, est d’accord avec ce projet : elle veut bien héberger sa fille et ses enfants, mais pas Mathieu dont elle n’est pas la grand-mère, ni Georges qui, pour elle, est à l’origine des malheurs de sa fille.

La première fois que nous la rencontrons dans sa maisonnette aux vitres brisées, Colette est entourée des trois petits, d’un tas de linge à laver, de deux chiens assez terrifiants dont les aboiements font concurrence à la télévision. Elle paraît épuisée. Georges est en déplacement pour du travail. Elle arrive à expliquer clairement l’histoire de la dette et des propositions inadaptées pour les résorber, mais elle ne peut pas dire ce qu’elle souhaite pour l’avenir. Mathieu ? Oui, depuis le temps qu’elle l’élève, elle le considère comme son enfant, et les trois enfants se considèrent comme frères et sœurs. Georges ? C’est vrai qu’il n’est pas toujours à la hauteur. Peut-être serait-il mieux de se séparer ? « Il faudrait lui demander, à lui », ajoute-t-elle.

Cette apparente résignation, quand la misère vous prive de toute maîtrise de votre vie est une attitude que les plus pauvres adoptent fréquemment pour préserver un semblant de relations avec ceux dont ils dépendent. Mais ne cache-t-elle pas autant de souffrances et de refus qu’une révolte violente ? Aucun homme ne se résigne jamais à sa misère. Cela, le père Joseph nous l’a appris parce qu’il l’avait vécu dès sa propre enfance. C’est pour cela qu’en 1957, il s’est opposé à la soupe populaire et à d’autres formes d’aide caritative qui voulaient soulager les familles du camp de Noisy-le-Grand. A la place, il leur a proposé de créer une association, de construire un jardin d’enfants, une bibliothèque, un atelier. Tout le combat du Mouvement qu’il a créé est fondé sur le refus de la misère, de l’exclusion et de l’ignorance, que tout homme porte en lui ; et c’est à cause de cela sans doute que les familles du quart monde s’y reconnaissent. Mais pour atteindre ce refus, lui permettre de s’exprimer chez un être qui, comme Colette, est au creux de la vague, il faut du temps, du silence, du respect, de l’écoute.

Dans le miroir, Colette ne voit plus que l’image d’un couple aux abois, qui se déchire plus qu’il ne s’épaule. Aspire-t-elle à la séparation ? Sa mère dit qu’elle n’ose pas l’avouer, par peur de son compagnon. Pourtant, Colette a suggéré que l’on interroge Georges. Qui lui a demandé son avis jusqu’ici ? Et le petit Mathieu, qui déjà tout petit a été abandonné par sa mère et a frôlé le placement ? Et les deux autres qui le considèrent comme leur frère ?

Quelques jours plus tard, Colette nous fait savoir qu’elle est hospitalisée. Peut-être serait-ce l’occasion de parler avec elle sans les enfants, sans les chiens ?. Mais, bourrée de calmants, elle arrive à peine à tenir les yeux ouverts, à articuler une phrase. A la maison, Georges est revenu. Il a tout nettoyé et se montre accueillant. Pour lui, il n’est pas question de se séparer de Colette et des enfants ; quant à son fils Mathieu, qu’on ne vienne pas y toucher !

Comment trouver les conditions d’un vrai débat, avoir le temps de réfléchir avec les deux membres du couple ?

Nous demandons au sous-préfet de surseoir à l’expulsion, étant donné l’état de santé de Colette. Le sous-préfet accepte, l’expulsion est reportée au 25 juillet 1990. (Notons au passage que l’état de maladie est une représentation beaucoup plus aisée à faire reconnaître que l’état de misère. Souvent, pour une famille du Quart Monde, la longue maladie, le handicap deviennent une sorte de carte de visite qui force le respect ou à la compassion.)

Depuis que la maladie a frappé, le couple Armand s’est resserré. Georges à son tour est gravement atteint, pour tous deux le diagnostic est sombre. Il n’y a aucune équivoque quant à leur volonté commune de continuer ensemble, tant qu’ils en auront la force. Pourtant, l’assistante sociale qui connaît la famille depuis plus longtemps en reste à l’idée qu’elle s’est faite, elle a été formée à analyser ce genre de situations et à considérer le type de solution qu’elle propose comme le plus adapté. Son mandat confère, comme il est normal, un certain poids à l’image qu’elle donne de la famille face aux instances impliquées.

Mais cette image fait perdre tout crédit, toute légitimité aux points de vue que Georges et Colette nous ont exprimés. La représentation devient pour tout le monde celle d’un cas, d’un problème à résoudre, et non plus celle de sujets, de citoyens ayant des droits et des responsabilités, et avec lesquels il faut s’accorder pour vivre. Et bientôt chacun devient inconsciemment complice de cette réduction des personnes à des problèmes.

Ainsi le maire décrète dans un premier temps « dans de telles situations, il faut être chirurgical » ; l’agence représentant le propriétaire fait état de la mauvaise volonté de la famille à résorber sa dette, malgré les secours reçus à cet effet ; une association nationale de défense des droits de l’homme et des libertés refuse son appui, non sans avoir consulté le service social dont le rapport pèse bien plus que le témoignage du Mouvement ; le curé se bute à l’image de Georges « qui a fait de la prison et qui se drogue. » Cependant, la Caisse d’allocations familiales qui a pu échapper à la nécessité de jugements moraux sur la famille s’emploie à la rétablir dans ses droits. Cela prend du temps et n’évitera pas l’expulsion. Mais la dette sera en partie épongée par les arriérés d’allocation logement et la famille pourra récupérer deux années d’allocation parentale d’éducation pour s’installer dans son nouvel appartement..

Car à force de nous faire le porte-parole des Armand, de leur projet quasi désespéré de continuer à vivre ensemble, une association accepte de leur fournir un logement à partir du mois d’août. Cette solution va en quelque sorte rendre crédible ce que nous tentions de faire admettre aux uns et aux autres : si M. et Mme Armand on t une pensée personnelle sur leur avenir, c’est qu’il y a de l’humanité en eux.

On voit alors le maire intervenir personnellement auprès du sous-préfet pour différer l’expulsion jusqu’au relogement, afin d’éviter à la famille l’humiliation des cartons sur le trottoir. Ce dernier accepte, maintenant qu’il y a une solution, car il a été sensible au projet de la famille. Mais il se sent par ailleurs redevable de défendre les droits du propriétaire, et surtout des derniers publics qui se substituent à la famille depuis que le concours de la force publique a été accordé. Avant même que l’appartement ne soit trouvé, le commissaire de police avait affirmé sa répugnance à expulser deux parents malades et trois enfants de moins de six ans. Au téléphone, il dit : « Moi, je ne la ferai pas cette expulsion », ce qui, constate l’huissier, est illégal : « Il sera bien obligé d’obéir. » Mais il est des moments où la conscience exige que l’humanité prime les lois. L’huissier lui-même est très gêné par cette situation. Jusqu’à notre intervention, il avait sur sa table un dossier, parmi d’autres, de mauvais payeurs. Et voici que ce dossier prend figure humaine : c’est une famille, avec une histoire faite de chômage, de maladie, de mauvaises relations suscitées par des sursauts de fierté et d’indépendance quand il fallait se soumettre ou quémander. Bien qu’il n’y croit pas étant donné l’heure tardive, il nous conseille quelque recours en justice qui arrêterait peut-être l’exécution de la sanction. Même l’employée de l’agence immobilière se montre désolée : « Si vous m’aviez téléphoné il y a encore un mois, j’aurais peut-être pû faire quelque chose. Mais le dossier est clos, je l’ai rendu à la direction. Si j’interviens à présent, c’est moi qui risque de perdre mon emploi. »

Ainsi, à partir du moment où le Mouvement ATD Quart Monde fait exister les Armand en tant que personnes capables d’avoir un avis, une sensibilité, un projet de vivre ensemble, et surtout lorsque la solution pointe à l’horizon, tous les interlocuteurs modifient leur comportement. Il faut bien dire que cela ne simplifie pas leur tâche ! Tour à tour, ils sont amenés spontanément à s’interroger sur leur fonction, et sur leur propre conscience.  Comme l’a dit le père Joseph, la parole des plus pauvres instaure enfin un débat contradictoire où chacun détient un morceau de vérité, défend des droits et des responsabilités, et où, ensemble on accède à une justice qui respecte tous les hommes. Mais peut-être oublie-t-on souvent que le débat démocratique authentique est tout sauf confortable ?

Redonner figure, parole humaine : est-ce cela la représentation ? Sans doute en partie, mais pas exclusivement. Car au nom de sentiments humanitaires on peut également aboutir à des abus de pouvoir redoutables.

La représentation de l’enfance maltraitée en est actuellement un exemple. On ne représente que l’enfant et la violence qui lui est faite, en en censurant le contexte, comme la violence de la misère subie quotidiennement par sa famille. En ne représentant jamais cette famille on peut aboutir à des aberrations comme celle de retirer des enfants à leurs parents, parfois même dès la naissance, sans que ces parents aient pu exprimer leur volonté de les élever et de les aimer, et exposer leurs difficultés.

Ce morcellement pervers de la représentation n’est d’ailleurs pas totalement absent de l’histoire des Armand. Le miroir donnait aux enfants, et à la rigueur à leur mère, un visage humain, et la difficulté de trouver pour cette famille un chemin  juste tenait au refus de se représenter aussi M. Armand comme un être à part entière.

Faire émerger la parole des plus faibles, les considérer comme des partenaires, suppose également que leurs interlocuteurs existent autour d’eux, avec leur parole et leurs exigences. Lors de l’instauration des contrats d’insertion dans le cadre du Revenu Minimum d’Insertion, une assistante sociale demandait notre concours en disant : « Des familles, nous ne connaissons que les demandes de secours ou les dangers encourus par les enfants. Nous ne savons pas quoi leur proposer comme insertion, ni quelles sont leurs aspirations. » Une des mamans concernées rêvait de passer son permis de conduire pour aller vendre sur les marchés. L’assistante s’écrie : « Mais pourquoi ne me l’a-t-elle pas dit ? » Et lorsqu’on posa la question à la maman, elle répondit : « Les assistantes sociales, c’est seulement pour les sous et pour les enfants. » Ainsi, le miroir déformant renvoyait à un autre miroir déformant. Si M. Armand avait eu de son assistante sociale une autre image, il lui aurait vraisemblablement donné à voir une image plus positive de lui-même.

Rassemblant tous les hommes autour des plus pauvres, le père Joseph n’a jamais réclamé des droits spécifiques, mais une attention privilégiée pour que les plus pauvres accèdent aux droits de tous. Il n’a jamais prétendu que les plus pauvres détenaient la seule vérité, mais qu'ils étaient experts en société puisqu'ils étaient les premiers à subir les conséquences de ses dysfonctionnements ou de ses insuffisances. Il n'a pas réclamé le pouvoir pour les pauvres, mais le partenariat avec eux. Et c’est peut-être le plus difficile, car les reconnaître comme partenaires, n’est-ce pas aussi accepter qu’à leur tour ils nous tendent le miroir où nous allons découvrir notre propre visage ?

Pour citer cet article Francine De la Gorce, « Le miroir vide », Dossier, Les plus pauvres, sont-ils représentés ?, Revue Quart Monde, Année 1990, mis à jour le : 20/11/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/3813.
Auteur

Francine De la Gorce

Francine de la Gorce, volontaire du Mouvement Quart Monde depuis avril 1960, date à laquelle elle a rejoint le père Joseph au camp de Noisy-le-Grand. Vice-présidente du Mouvement, chargée de la « Famille. » Elle est l’auteur de « La gaffe de Dieu » (1981) et « Famille, terre de liberté » (1986), publiés aux Editions Quart Monde.

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