Dossier

Les plus pauvres sont-ils représentés ?

Louis Join-Lambert
  • publié en novembre 1990
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1990/4
Texte intégral

Pourquoi poser la question de la représentation des plus pauvres ? Les deux premiers articles aident à répondre à cette question en empruntant deux points de vue.

D’abord celui de la vie quotidienne des très pauvres donné par Francine de la Gorce. Des voisins, les services sociaux, d’autres… parlent d’eux, comme c’est le cas pour chacun d’entre nous. Mais, à l’égard des plus pauvres, ils contribuent à donner des images souvent dépréciatives de ce qu’ils sont. Quel est le pouvoir d’intervention des intéressés pour redresser ces images, se faire comprendre, en particulier lorsque ces images doivent débaucher sur des décisions les concernant ?

L’autre point de vue est exprimé par Anne Sourdel. Elle a lu les travaux du colloque de Caen : « Du quart état au quart monde. Les plus pauvres dans la démocratie hier, aujourd’hui, demain » (Cf. la présentation de ce colloque, en encadré, dans son article.) Elle ne se situe pas en spécialiste mais, comme une partie de nos lecteurs peut-être, découvre grâce aux travaux d’historiens que cette question de la représentation n’implique pas seulement les plus pauvres mais toute une société qui ne veut pas les voir.

Comment se pose la question de cette représentation ? Sur les mêmes documents, Michelle Perrot apporte, dans une communication de synthèse au colloque de Caen, le recul de l’historienne munie d’une profonde connaissance des deux derniers siècles : comment se pose la question de la représentation pour l’historien, particulièrement depuis la Révolution française ?

Ensuite un professeur de droit du travail, Pierre-Yves Verkindt, explique à quels types de représentation a abouti aujourd’hui l’expérience des relations de travail et de la condition ouvrière. Il nous a semblé que le droit du travail, plus que d'autres branches du droit, devait nous aider à clarifier la question. En effet, le droit du travail s’est bâti en se confrontant à la relation déséquilibrée entre salariés et employeurs. Déséquilibrée parce que les premiers sont en dépendance des seconds. Il leur est donc difficile de se présenter vis-à-vis d’eux comme porteurs de droits et de responsabilités qui dépassent la relation immédiate de travail et s’imposent à elle. Pour cette raison, le droit de la sécurité sociale est profondément articulé avec le droit du travail. Il restera évidemment à revenir avec des syndicalistes sur la contribution actuelle des syndicats à la représentation des plus défavorisés.1

Le dossier s’appuie aussi sur d’autres expériences de représentations. Elles sont moins institutionnalisées mais font découvrir de plus près des contributions de populations en grande pauvreté à une démarche de représentation.

Martine Courvoisier montre comment des adultes extrêmement pauvres de Manille, aux Philippines, ont pris en charge, au titre de délégués, de représenter encore plus pauvres qu’eux. Cette démarche prenait place dans un ensemble qui la rendait possible et dont il faut souligner ici deux aspects. D’une part, l’engagement de personnes reconnues aux côtés des plus pauvres. Il est indispensable à la crédibilité de ceux qui sont trop généralement victimes de la méconnaissance et du mépris. D’autre part, la préparation de ceux qui auront à entendre ces délégués. Tout aussi indispensable pour surmonter la méconnaissance, cette préparation demande souvent autant d’énergie que de soutenir la confiance en soi de populations maltraitées par la misère. Ces deux aspects ne sont guère développés dans cet article.

Ils apparaissent davantage dans celui de Carl Egner qui reprend succinctement certains aspects de l’histoire d’une équipe du Mouvement ATD Quart Monde à partir d’un quartier très défavorisé de New York2. On y voit que la volonté de ne pas enfermer cette population dans le traitement social d’un quartier conduit l’équipe, malgré son manque de moyens, à être très sensible à la « demande de représentation » émanant de certains citoyens, particulièrement des enfants. Une histoire à laquelle les plus hautes instances de l’Unicef se sont associées.

La représentation des plus pauvres ne concerne-t-elle qu’eux seuls ? N’a-t-elle pas à voir avec la santé même de la démocratie ? Le fait qu’ils soient les plus dépourvus de pouvoir donne-t-il un sens particulier et une importance prioritaire à la recherche de leur pleine participation au système de représentation ?

Telles sont les questions qui retiennent l’attention des deux derniers auteurs du dossier. Philippe Busquin, leader politique en Belgique, y avait déjà été attentif dans un livre récent,3 et il a prolongé ici sa réflexion d’élu.

J’ai moi-même tenté de comprendre à nouveau pourquoi le père Joseph Wresinski refusait de se plier à la fonction d’expert dont tant d’institutions nationales ou internationales se seraient satisfaites. Affirmer, comme il l’a fait concrètement, la citoyenneté des plus pauvres conduit à redécouvrir et à mettre à jour les cadres de la vie publique.

Notes

1 « Le syndicat, quelle représentation des travailleurs les plus défavorisés », Pierre-Yves Verkindt, Revue Quart Monde, n° 121.

2 L’histoire de cette action vient d’être publiée en anglais : « The Human Face of Poverty, a Chronicle of Urban America. » Vincent Fanelli, the Bootstrap Press, New York. Disponible aux Editions Science et Service Quart Monde.

3 « Une dynamique nouvelle », à l’initiative de Philippe Busquin. Ed. Labor, 1988.

Pour citer cet article Louis Join-Lambert, « Les plus pauvres sont-ils représentés ? », Année 1990, Revue Quart Monde, Les plus pauvres, sont-ils représentés ?, Dossier, mis à jour le : 20/11/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/3815.