Faire plaisir

Louis Join-Lambert

References

Electronic reference

Louis Join-Lambert, « Faire plaisir », Revue Quart Monde [Online], 128 | 1988/3, Online since 05 February 1989, connection on 15 November 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3967

Index chronologique

2008/3

Cent soixante mille bouteilles de grands crus sont vendues par le restaurant Ledoyen fondé en 1792 en bas des Champs Élysées : « la vente du siècle ! », écrivent les journaux.

C’est l’occasion de rapporter un petit fait relaté par Vicky et de faire connaître un texte déjà ancien qui nous a été amicalement transmis.

Vicky vient de Londres. « Je connais, a-t-elle raconté, une famille très pauvre qui vit dans une grande insécurité. La récente naissance d’un troisième enfant a été un moment très important pour les parents. Pour la fêter avec eux, je suis allée dans un magasin de luxe acheter des chocolats fins.

Comme je portais en badge les mots « justice au cœur », un homme m’a demandé de quoi il s’agissait. Je lui ai parlé de l’histoire de la famille pour lui expliquer.

- J’espère que vous n’allez pas donner ces chocolats à cette famille, m’a-t-il dit.

- Pourquoi pas ?

- Ce sont des chocolats d’exception !

- C’est précisément pourquoi je veux leur en faire cadeau. »

Cette histoire n’est pas totalement nouvelle :

« Si je ne puis prétendre à avoir aimé les pauvres plus que le font d’ordinaire les riches dévotes, je crois quelquefois les avoir aimés mieux. Singulière croyance aux yeux des belles dames qui m’entouraient, je jugeais que les pauvres cachaient sous leurs haillons des goûts, des dégoûts et des caractères propres à chacun, qu’il fallait respecter. Il me semblait même qu’un pauvre a le droit de temps à autres d’être aussi déraisonnable qu’un riche et que c’est le propre de l’homme de rêver du superflu quand il manque du nécessaire.

Ainsi, je me souviens que quelques paysannes que j’aidais par mes aumônes à avoir du pain me dirent un jour que rien ne leur ferait plus de plaisir que de faire grande chair une fois dans leur vie. Je les fis venir un soir au château de Fontainebleau et leur fis servir un souper de princesses dans des assiettes d’argent. Leur joie me donna un plaisir immense. Quelques bonne âmes, ayant su cette folie, me blâmèrent. Mais je croyais en savoir plus long qu’elles sur la misère » conclut l’épouse du Roi-Soleil, Madame de Maintenon, née en prison d’un père en fréquent état d’arrestation et qui avait, pour cette raison, appris ce que manquer veut dire.

Qui sait si, des 160 000 bouteilles et des fêtes dont elles participeront, certaines ne concourront pas à la joie des plus pauvres. Qui sait ?

CC BY-NC-ND