N° 132, 1989/3   •  Nord-Sud : un autre dialogue
Dossier

Nord-Sud : un autre dialogue

Louis Join-Lambert
  • publié en août 1989
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1989/3
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Le développement pour les plus pauvres exige pour tous un autre développement. Voilà ce que les plus pauvres du Nord nous ont appris. Cet autre développement s'amorce et se confirme chaque fois que les plus pauvres sont rejoints et accompagnés pour obtenir les droits humains.

Une prise de conscience analogue a donné naissance au dialogue Nord-Sud à l'échelle de la planète : les développements pertinents pour les pays du Sud exigent des pays du Nord qu'ils en tiennent compte dans leurs propres développements. Comment réussir des développements adaptés au Sud et compatibles avec ceux-là au Nord ? Faut-il attendre que le malheur quotidien de certaines populations du Sud aboutisse au désespoir et à la violence contre elles-mêmes ou contre d'autres ? Il reste l'espoir du dialogue auquel la plus grande partie de l'humanité veut croire.

Que peut un dialogue contre l'inégalité de puissance qui règne entre les pays et entre les firmes, contre leurs conflits d'intérêts, disent certains. Mais, peut-on autrement que par le dialogue entre faibles et forts reprendre utilement l'aspiration à un monde de droit (par analogie avec l'État de droit). Ce dialogue ne doit pas seulement être discussion d'experts sortant des mêmes universités ou négociations sur les moyens des États.

Les peuples, les groupes, les personnes sont les vrais acteurs du développement. Seul pèse ce qui les fait agir. Le refus de la misère et de la violence, a ce poids-là lorsqu'il s'exprime en volonté de rencontre et d'engagement mutuel.

Le dialogue présenté dans ce dossier est de cette veine-là. Il se caractérise par trois traits :

Un premier trait de ce dialogue entre Nord et Sud est qu'il s'agit d'un soutien mutuel dans une recherche propre à chaque partenaire et pourtant commune. Recherche dans chaque pays au Nord comme au Sud, dans chaque zone, chaque communauté, d'un développement auquel tout homme soit associé comme acteur. Quelle responsabilité peut-il y prendre ? Quelle contribution peut-il y faire ? Et quels droits lui ouvre ce développement ? Ce n’est ni un marché de concessions mutuelles ni un catalogue de propositions d’aide à un sens unique.

Deuxième trait : un dialogue qui se noue d'abord à la base. Les personnes de terrain, les plus pauvres eux-mêmes si possible, en priorité, y ont leur place, souvent grâce à de petites organisations ou initiatives. À eux d'abord (et non pas à eux seuls) d'élaborer ce qu'ils ont à dire et à requérir pour que le développement devienne la chance de tout homme.

Enfin, ce dialogue génère une culture de mise en œuvre des Droits de l'homme. S'encourager à rejoindre et tenir avec les plus « détressés » (Amadou Hampaté Bâ), s'interroger mutuellement sur leurs souffrances et leurs espoirs, les risques à prévenir et les chances à saisir avec eux, sur les exclusions ou les solidarités de tel quartier, telle entreprise, tel ou tel groupe ethnique ou professionnel, n'est-ce pas apprendre les moyens et les méthodes du respect de la dignité de tous. Les instances internationales de coopération ont besoin de se nourrir de cette culture des Droits de l'homme pour la diffuser.

Ces trois traits ne sont pas coupés l'un de l'autre comme on le verra dans les articles qui suivent, même si le dossier comporte deux ensembles dont les accents sont complémentaires.

Un premier ensemble, introduira le lecteur dans la démarche du Forum international « Extrême pauvreté dans le monde ».

Un texte de 1987, du père Joseph Wresinski y introduit par l'histoire qui l'a fait naître.

Philippe Hamel rend compte d'une démarche mise en œuvre dans l'Afrique de l'Ouest pour découvrir comment des Africains se solidarisent avec les populations « les plus fatiguées ».

Susie Devins qui est au nœud du réseau de correspondants du Forum montre que cette démarche touche aussi les autres continents. Elle illustre la préoccupation de ne laisser personne se décourager face à la misère.

Au Burkina-Faso, Eugénie Cassalom, en Côte d'Ivoire, Koffi Gnagoran et, au Zaïre, Bakumba Nteba introduisent cet autre dialogue dans la description de leurs expériences avec des populations non seulement pauvres mais parmi les plus pauvres. Leurs réflexions contribuent à préciser le dialogue nécessaire. Elles se prolongent ensuite dans l’appel qu'avec d'autres représentants du Forum ils ont lancé au séminaire Nord-Sud de Porto Novo, en septembre dernier.

Trois autres articles, avec l'appel déjà mentionné, contribuent à situer cet « autre » dialogue dans les courants de la réflexion et de l'action pour le développement.

Gabrielle Nanchen y voit une contribution précieuse pour changer les regards portés par le Nord sur le Sud et vice versa.

Albert Tévoédjré, en 1989 et Amadou Hampaté Bâ, en 1981 lient ce dialogue au développement de l'Afrique et à son apport. Le premier, prônant des contrats de solidarité est soucieux que l'Afrique puisse vivre sa libération définitive de l'humiliation. Le second invite les Africains à ne pas craindre un dialogue sur la place des « détressés » dans le développement. Il est dans la tradition et l'identité africaines.

Nous remercions le Conseil de l'Europe et l'Organisation de l'Unité Africaine organisateurs du séminaire Europe Afrique sur l'interdépendance et la solidarité Nord-Sud à Porto Novo (Bénin) qui nous ont aimablement autorisés à reprendre certaines contributions avec le concours de leurs auteurs.

Pour citer cet article Louis Join-Lambert, « Nord-Sud : un autre dialogue », Revue Quart Monde, Année 1989, Nord-Sud : un autre dialogue, Dossier, mis à jour le : 09/02/2010,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/4128.