N° 132, 1989/3   •  Nord-Sud : un autre dialogue
Dossier

Être pauvre en Europe ou en Afrique, c'est tout comme

Joseph Wresinski
  • publié en août 1989
Résumé
  • Français

Lors du séminaire « Familles, extrême pauvreté et développement » en juin 1987, à l'Unesco, le père Joseph Wresinski racontait comment le Mouvement ATD Quart Monde, agissant dans le Nord a refusé de laisser à leur grande pauvreté les milliers d'êtres humains qui la subissent partout dans le monde

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Index chronologique

1989/3
Texte intégral

Le mouvement est né en France au bidonville de Noisy-le-Grand en 1957.

Ce sont ces familles misérables qui vivaient dans la boue, le mépris et le désespoir, que tout le monde considérait comme des « catalogues de problèmes » qui l'ont créé en mobilisant des hommes et des femmes dans la durée.

Très vite, il s'est étendu en Europe, puis en Amérique du Nord. De fait, nous sommes devenus le Mouvement qui, dans les années 60, fut le premier à alerter l'opinion et les gouvernements que les progrès économiques ne mettraient pas fin à la grande pauvreté ; qu'au-delà du bien-être de plus en plus généralisé, les plus pauvres demeuraient oubliés dans des conditions de vie intolérables.

En ces années 60, nous ne pensions pas qu'un jour nous partirions vers d'autres continents. Nous avions tant à faire ici, en Europe. La tâche était d'autant plus dure que ni l'opinion, ni les gouvernements ne voulaient entendre parler de grande pauvreté. Ceux qui demeuraient pauvres dans nos pays riches étaient considérés comme coupables, accusés de mauvaise volonté ou de peu d'intelligence.

Pourtant, ces familles n'étaient ni de mauvaise volonté, ni paresseuses, ni débiles. Au début du siècle, leurs grands-parents avaient été pauvres, leurs parents n'avaient pas pu surmonter la crise des années 30. Ces familles accablées, affamées par la seconde guerre mondiale, n'avaient aucune réserve physique ni aucune possibilité intellectuelle pour participer à la reconstruction et au progrès économique de l'après-guerre.

Ce que nous apprirent les plus pauvres dans nos pays riches

En vérité, ces familles si décriées nous apprirent combien les droits humains peuvent être bafoués dans les pays en développement, si les gens pauvres sont laissés de côté. Ces familles les plus pauvres d'Occident apprirent aux volontaires à se faire veilleurs dans la nuit. Veilleurs aux confins de la richesse, du bien-être, veilleurs quand un pays se développe, veilleurs vigilants surtout dans les zones où commence la grande pauvreté oubliée.

Ces mêmes familles nous apprirent que le développement pour les plus pauvres exige un autre développement pour tous, une autre politique générale, d'autres programmes nationaux. Une autre école qui accueille tous les enfants, même ceux qui sont à la rue. Un autre marché de l'emploi qui accueille tous les travailleurs même si les plus pauvres ont besoin d'une autre formation.

Le développement pour les plus pauvres exige des institutions médicales et hospitalières qui atteignent tous les citoyens, même s'il faut, pour cela, aller avec sa trousse à travers les villages, les slums, les quartiers, offrir des soins à ceux qui n'en ont jamais reçus. Enfin, ces familles les plus pauvres des pays industrialisés ont appris aux volontaires qu'une population trop longtemps humiliée, laissée pour compte, a besoin, pour reprendre confiance en elle-même et dans l'humanité, que des hommes et des femmes viennent partager sa vie et son espérance, au jour le jour.

N'importe quel développement en soi ne met pas fin à la misère. Aucun développement ne peut profiter aux plus pauvres s'il n'est accompagné par des hommes et des femmes engagés...

Tout cela, nous l'avons appris en Europe dans les années 50 et 60. Et je crois que c'est parce que nous l'avions appris chez nous que des amis d'Asie, d'Afrique, d'Amérique latine ont commencé à demander de venir les rejoindre en leur propre pays.

La naissance d'un mouvement dans le monde

Il est évident en effet que si nous sommes partis en d'autres continents, ce fut parce que des amis nous y ont appelés.

Peut-être, à ce stade, faut-il que nous abordions une question qui nous est encore souvent posée : « Où sont les priorités ? ». Pour qui devons-nous nous engager ? La misère en Europe, la misère dans nos pays industrialisés s'étend. Nous devons bien sûr la combattre avec toute notre énergie, mais doit-on pour autant laisser à leur grande pauvreté les milliers d'êtres humains qui la subissent ?

ATD Quart Monde pense que les plus pauvres en pays industrialisés et les plus pauvres en pays en voie de développement, c'est tout comme. Ils doivent être rejoints et accompagnés pour obtenir les droits humains.

Les familles du quart-monde en nos pays nous ont poussés à agir chez nous mais aussi à aller dans le monde pour mettre en garde les hommes soucieux de solidarité afin qu'ils ne fassent pas l'erreur que l'Occident a faite, celle de laisser en arrière des populations trop épuisées pour suivre le développement.

Tôt ou tard, nous devions aller partager notre expérience. Mais comment détecter, comment atteindre les plus pauvres ? Comment réaliser des politiques et des programmes sans exclure le plus grand nombre d'habitants, les plus faibles ? Les Américains ont appelé ce refus de l'exclusion le refus de l'écrémage. « Vous refusez d'écrémer les quartiers comme nous-mêmes le faisons », nous disaient nos adhérents aux États Unis dans les années 60.

Un Forum permanent à la recherche des populations oubliées

C'est ainsi qu'est né le Forum permanent des défenseurs des plus pauvres à travers le monde. Ce forum a toujours été à la recherche des populations oubliées et de ceux qui se sont portés à leur secours. Très tôt dans notre histoire, la recherche de tous ceux qui, quelque part sur terre, rejoignent leurs frères les plus démunis nous est apparue importante.

Le Forum permanent, c'est cette histoire toute simple de volontaires qui voulaient que toutes les forces se rejoignent, que personne ne se décourage dans la solitude, et que nous apprenions ensemble comment tenir, comment avancer.

Tout cela, parce que les plus pauvres vivent des situations intolérables et que les rejoindre est très difficile.

Pour les plus pauvres l'état d'urgence doit être déclaré. Il n'est plus possible que l'humanité accepte encore longtemps le gâchis humain, le gâchis de ce capital incalculable qu'est la femme, qu'est l'homme, qu'est l'enfant, que sont l'intelligence, l'amour, l'espérance d'êtres humains. L'état d'urgence, nous ne pouvons pas le déclarer au nom de la communauté internationale, intergouvernementale. Mais nous pouvons le déclarer en votre nom personnel de citoyens, au nom des O.N.G. que nous sommes. Nous avons la certitude que la communauté des États ne restera pas sourde, que nous pourrons toucher les esprits et les cœurs de ceux qui détiennent les moyens des décisions politiques.

Pour citer cet article Joseph Wresinski, « Être pauvre en Europe ou en Afrique, c'est tout comme », Revue Quart Monde, Année 1989, Nord-Sud : un autre dialogue, Dossier, mis à jour le : 16/07/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/4137.