Sur le terrain, le dialogue

Philippe Hamel

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Philippe Hamel, « Sur le terrain, le dialogue », Revue Quart Monde [Online], 132 | 1989/3, Online since 05 February 1990, connection on 26 October 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4139

Une des résolutions du séminaire « Extrême pauvreté et exclusion en Afrique » de mai 1981 était la demande des Africains rassemblés par le Mouvement de créer en terre africaine un lieu où les personnes engagées avec les populations les plus pauvres pourraient échanger leurs expériences, s'encourager, mais aussi découvrir d'autres initiatives à travers le monde. Un lieu où la vie, les espoirs des plus pauvres seraient toujours présents et toujours à l'origine des actions. C'est ainsi qu'en mai 1982, le Mouvement a confié à Philippe et Elisa Hamel, la mise en place d'une antenne régionale pour l'Afrique de l'Ouest à Dakar.

Index de mots-clés

Afrique, Partenariat

Index géographique

Sénégal

Dans un premier temps, nous avons repris contact avec quelques amis africains, leur demandant conseil et soutien. Nous avons aussi recherché ceux qui, seuls ou organisés, ont tenté quelque chose avec les populations défavorisées. Mais ils avaient du mal à comprendre que nous venions sans moyens, sans projet classique de développement, que nous venions les rencontrer pour apprendre, pour les soutenir et marcher avec eux. Et puis parler d'extrême pauvreté dans un pays globalement pauvre, est-ce que cela n'est pas pris comme une nouvelle manière d'humilier les gens, d'accuser leurs conceptions de l'homme, de la famille, de la solidarité ? Mais, quand ils ont commencé à nous connaître et, à travers nous, à découvrir la misère et le courage des plus pauvres en Occident, à connaître l’engagement des volontaires à leurs côtés, alors, ils ont commencé à parler.

Nous avons observé, écouté, noté au jour le jour, tout ce qui touchait la vie des plus pauvres, leurs projets. Et plus particulièrement au Sénégal, à travers la vie quotidienne, le marché, les artisans, à travers le découpage de la presse et surtout l'apprentissage du wolof, une des langues nationales.

Écoute de ceux qui se battent pour survivre, pour élever une famille dans le dénuement, le manque de considération, et qui tentent malgré tout de participer à la vie du pays :

« J'ai cinquante ans et huit enfants à charge dont le père est décédé. Je suis handicapée physique et malgré cela je fais chaque jour des kilomètres pour assurer à mes enfants la nourriture. Mon mari était aveugle et bien avant son accident je partais avec lui pour mendier. Je le conduisais. Un jour, je suis tombée et, étant pauvre, je ne connaissais ni l'hôpital, ni le dispensaire pour soigner ma fracture. J'ai perdu l'usage de ma jambe gauche. Je m'en suis remise à Dieu.

Mon mari est mort en me laissant la charge des enfants. Personne ne pouvait m'aider dans ma famille, ils sont trop pauvres. Alors j'ai continué à mendier. J'ai une fille mariée. Mais les garçons n'ont rien appris et n'ont pas de travail. Malgré cela j'ai foi en Dieu. Je me bats pour élever mes enfants ».

« Nous attendons que les gens aient fini de prier le soir, pour nous faufiler dans la mosquée pour y passer la nuit. Autrement nous ne connaissons que la rue. Je crois qu'il faut agir au niveau des enfants qui traînent dans les rues pour relever nos parents et leur donner espoir ».

Au niveau du quartier, du village, nous sommes les témoins d'actions de solidarité dans tous les domaines : alphabétisation, initiation au métier, santé pour tous, entraide, etc.

Certains efforts restent totalement ignorés et pourtant ils prouvent l'acharnement d'un peuple à refuser l'abandon des plus faibles. En voici quelques illustrations :

« J'ai appris beaucoup au foyer de promotion féminine, maintenant je reçois des filles dans ma cour pour leur partager ce que j'ai appris ».

« Au village, lorsque certaines familles sont vraiment fatiguées et qu'elles n'arrivent pas à cultiver correctement leur champ ou recouvrir leur case de paille nous nous regroupons pour les aider ».

« Pour moi le vrai problème ce n'est pas d'étaler la misère des gens, mais de leur laisser la parole, savoir ce qu'ils pensent vraiment.

Il faut beaucoup de patience. Nous découvrons ainsi que les plus pauvres veulent avoir l'étiquette d'être humain. Nous essayons de nous joindre à eux, de leur donner notre voix et de chercher à toucher le cœur de ceux qui nous entourent. Cela m'a poussé à aller voir le chef de notre quartier pour le relogement de certains sans-abri ».

Regard enfin sur les grands projets nationaux comme les campagnes de vaccination, de promotion de l'emploi non salarié, de distribution gratuite de fournitures scolaires, etc. Atteignent-ils les plus pauvres ? Quelles en sont les répercussions dans la vie des très pauvres ? Toutes ces connaissances sont mises en forme pour être accessibles aussi bien à l'homme de terrain qu'au responsable public à travers une documentation écrite et audiovisuelle (dossiers, revue de presse, diaporamas, vidéos, albums photos, etc.).

Une rencontre qui renforce l’engagement.

Dans le contexte actuel de crise sociale et économique, les efforts sont orientés d'abord vers ce qui est le plus rentable à court terme. Cela explique en partie que les plus pauvres et ceux qui sont engagés avec eux se retrouvent encore plus isolés. Certains nous ont confié leur solitude : « Aidez-nous à tenir le coup, car nous sommes trop seuls à croire que les plus pauvres peuvent avoir un rôle actif dans nos associations, nos structures. Nos parents, nos amis, ne voient pas ce que cela peut nous apporter d'être l'ami des très pauvres ».

L'antenne est devenue un lieu de rencontre où se renforce l'engagement de chacun.

« Je suis manœuvre et nous sommes tous pauvres dans notre communauté. Avant je n'aurais jamais osé aller visiter une famille très pauvre les mains vides, mais le Mouvement m'a poussé à oser rencontrer ceux qui cachent leur misère avec mon cœur, à trouver des mots d'amitié pour les faire venir dans notre communauté. Dernièrement, un de nous a pris un homme très pauvre avec lui pour fabriquer des briques, il lui a même prêté son moule pour qu'il gagne un peu quelque chose. Cet homme-là, il relève la tête, il a pu inscrire un enfant à l'école et a pu aller voir la directrice d'école sans honte pour lui dire : « Ne renvoyez pas mon fils, je vais payer bientôt ».

Après chaque rencontre à l'antenne, on en reparle entre nous, cela nous donne le courage de continuer dans cette voie difficile. J'ai réussi à convaincre un médecin à venir dans notre quartier de sable pour soigner gratuitement un pauvre en train de mourir.

Avant je n'aurais pas pu aller comme ça vers les riches... »

« Je suis professeur et handicapé physique, mais ma situation est très différente de tous ces handicapés mendiants qui se traînent dans les rues. J'essaye d'aller vers eux, de les comprendre et de leur donner une vraie place dans notre association d'handicapés moteurs. Je les aide à réfléchir à leurs droits, à défendre leurs intérêts, à connaître les lois et à bâtir des projets de formation et de travail. Le Mouvement me soutient dans cette option pour les plus oubliés et nous menons quelques actions en commun »

Actuellement, près de trois cents personnes (Sénégalais en majorité, Africains de passage, fonctionnaires, travailleurs sociaux, animateurs ruraux, enseignants, coopérants, responsables d'associations, d'ONG ou de mouvements de jeunesse, mais aussi simples citoyens dont une majorité de chômeurs) sollicitant de l'aide et proposant leur service fréquentent l'antenne chaque année. Sept cents personnes reçoivent le bulletin « Information Quart Monde » qui fait le lien avec tous les amis sur l'ensemble du territoire. Elle est aussi en lien, principalement par courrier, avec les amis du Mouvement dans une quinzaine de pays africains. La « Lettre aux amis du monde » est envoyée à près de huit cents amis en Afrique dont un bon nombre font partie du Forum permanent « Extrême pauvreté dans le monde ».

Sensibiliser et mobiliser

Toutes ces observations et ces rencontres ont conduit l'antenne vers un autre objectif : faire connaître partout les expériences, les initiatives des populations mais aussi des États africains pour lutter contre l'extrême pauvreté. Il s'agissait prioritairement de se faire les porte-parole de ceux qui survivent dans l'ombre en cachant leur misère.

Cet homme nous rappelait l'importance de la liberté d'expression : « Si vous êtes à la charge de quelqu'un, vous êtes obligé d'être du même avis que lui. Il ne viendrait à personne l'idée de vous demander votre avis... Et pourtant l'homme peut mourir pauvre mais sa pensée ne l'est jamais... »

L'immense souffrance des pauvres provoque le plus souvent des réactions immédiates de pitié et d'aumône. Encore faut-il en permettant certaines prises de conscience, les transformer en attitudes de solidarité ; en engagements dans la durée avec de réels savoir-faire.

En juin 1983, la participation du Mouvement au comité sénégalais de l'Année internationale de la jeunesse fut l'occasion d'avancer dans cette démarche de sensibilisation et de mobilisation.

Pendant un an, près de cinquante jeunes ont rassemblé des faits, des témoignages.

« Nous sommes allés rencontrer les jeunes, là où ils se débrouillent pour survivre et aider leurs familles, dans les quartiers les plus reculés, les marchés, les gares routières : pendant la saison des pluies certains sont retournés au village pour y cultiver avec eux. Nous avons fait des tournées dans les villages où la mobylette des services administratifs ne va pas. Nous avons tenu des causeries sur le Mouvement et à force de patience certains jeunes très démunis nous ont confié leur vie. De tous ces témoignages de jeunes (plus de quatre cents en huit langues) nous avons fait un grand album avec des photos, du théâtre et un diaporama pour faire entendre leur voix jusqu'au BIT (Bureau International du Travail) à Genève en 1985. Dix jeunes délégués sénégalais participaient à ce rassemblement de Jeunesse quart-monde sur le thème : « Toutes les mains sont utiles pour transformer la Terre ».

Depuis, près de cinq mille personnes ont vu ce diaporama (en français et en wolof) aussi bien dans des enceintes officielles (au Sénégal et dans plusieurs pays africains), que dans les quartiers pauvres. Dans la rue, les projections attiraient souvent une foule nombreuse. Une personne le commenta ainsi : « Tout cela ne nous fait pas oublier nos difficultés ; mais de voir des pauvres comme nous qui relèvent la tête, qui parlent de ce qu'ils font pour s'en sortir avec les autres, cela nous éveille et nous redonne de l'espoir. » Ce diaporama a suscité de nombreux engagements bénévoles dans des milieux très différents (écoles, associations de quartier, services publics, centres sociaux, etc.).

En 1987, le ministre sénégalais du développement social a participé au séminaire « Famille, extrême pauvreté et développement » qui réunissait une majorité de gens de terrain à l'Unesco, à Paris. Précédé d'un temps de rencontre avec des familles très pauvres de France, cette manifestation a permis de mieux comprendre la dimension mondiale de la lutte contre la misère, montrant qu'elle peut servir de base à un dialogue Nord-Sud de qualité.

En août dernier, l'antenne et six représentants du Forum « Extrême pauvreté dans le monde » (de six pays différents) furent invités à faire part de leur expérience au séminaire Europe-Afrique sur l'interdépendance et la solidarité Nord-Sud à Porto-Novo (Bénin).

Promouvoir l'engagement des jeunes

« Ce qui te fait mal, racontait un jeune, c'est quand les gens te disent : « Tu n'as rien à dire, tu ne sais rien faire ». Pour eux nous sommes seulement des catalogues de problèmes, alors que nous sommes comme tous les jeunes, nous voulons être utiles aux autres pour que notre vie serve à quelque chose ».

Depuis ses débuts, le Mouvement ATD Quart Monde s'est basé sur cette soif des plus pauvres d'apprendre et de participer à la vie de leur pays.

Mais pour cela, il faut qu'ils rencontrent des hommes et des femmes qui acceptent de les rejoindre là où ils vivent et de partager le meilleur d'eux-mêmes et de leurs compétences.

Pour aider les plus pauvres à se mobiliser, le Mouvement compte d'abord sur les hommes eux-mêmes. Voici quelques exemples.

Depuis deux ans, des jeunes, dont certains de familles pauvres, accueillent chaque matin à l'antenne des enfants très pauvres ne sachant ni lire ni écrire et souvent obligés de mendier pour vivre. Ils racontent des livres en wolof qu'ils prolongent par des jeux éducatifs et des activités manuelles et artistiques. Cela permet à ces enfants de s'ouvrir aux autres, au monde, de découvrir peu à peu leurs possibilités, et de déboucher parfois sur un vrai dialogue avec leurs parents.

Forts de cette expérience, ces jeunes, soutenus par les volontaires de l'antenne, sont intervenus au moment des évènements tragiques entre le Sénégal et la Mauritanie en mai 1989. Ils ont participé à l'accueil des rapatriés, aux secours d'urgence, aux soins d'hygiène aux petits enfants, au soutien moral des plus éprouvés, cherchant comment introduire la paix et l'espoir de l'avenir dans le cœur de tous.

Avec le soutien d'autres mouvements de jeunesse, un lieu de partage du savoir a été créé sous une tente intitulée « Tous amis pour apprendre », dans deux camps militaires où étaient rassemblés les réfugiés. Ils ont aussi encouragé des temps de prière inter-religions pour la paix. Cette démarche a permis de sensibiliser de nombreux jeunes désorientés par tous ces évènements et de les engager au service de leurs frères les plus fatigués.

À une autre occasion, nous avons découvert un groupe de filles handicapées obligées de mendier pour aider leurs familles. Elles s'étaient regroupées autour de l'une d'elles qui avait appris la couture, mais elles n'arrivaient pas à vendre leur production. A la demande de l'Association Nationale des Handicapés qui disposait d'un petit financement, les jeunes ont réalisé pour elles, au cœur d'un grand marché populaire, un petit centre de formation, de couture et une mini-boutique.

Ces chantiers ont permis à des jeunes très démunis (dont certains jeunes de la rue) d'apprendre à se servir pour la première fois d'un marteau, d'une scie, d'une truelle, mais surtout, de casser leur isolement, de découvrir d'autres milieux, d'apporter leur soutien à des causes justes, comme n'importe quel citoyen et enfin de reprendre confiance dans leurs possibilités.

Ces actions de solidarité ont attiré l'attention de certaines associations locales et d'ONG nationales et internationales, qui nous ont poussé à créer un groupe de travail pour développer ensemble ce genre d'initiative. Il y avait des associations de quartier, des ONG et quelques structures d'État. Beaucoup de choses nous divisaient : certains avaient des véhicules, d'autres n'avaient même pas les moyens de se payer le ticket de bus pour venir aux réunions. Les uns avaient tout un secrétariat, des relations avec les ministères, des budgets de fonctionnement, les autres, leurs propres cotisations et pratiquement aucune ouverture en dehors du quartier.

Mais peu à peu nous avons découvert que nous étions tous aussi démunis dans notre volonté de mettre les plus pauvres au cœur de nos projets et de nos préoccupations et cela nous a soudés. Nous avons pu mettre en commun des moyens humains et techniques pour des projets de formation utiles sur le terrain et des travaux d'utilité collective.

ATD Quart Monde en Afrique

L'antenne de Dakar travaille en étroite collaboration avec les équipes du Mouvement qui ont rejoint certaines populations parmi les plus pauvres au Burkina, en Côte-d'Ivoire, en Centrafrique et plusieurs centaines d'amis africains dans plus de quinze pays.

Après trente trois années d'engagement avec les plus pauvres sur quatre continents et dans toutes les couches de la société, le Mouvement ATD Quart Monde ne prétend pas aboutir à quoi que ce soit par lui-même en Afrique, il espère seulement :

- Aider les familles les plus pauvres à prendre conscience qu'elles sont éminemment dignes et capables.

- Soutenir ceux qui les ont rejointes car ils détiennent eux aussi une part du trésor de l'humanité pour promouvoir un développement qui ne laisse aucun homme de côté.

Philippe Hamel

Né à Lille (France) en 1950, marié, père de deux enfants, il est ingénieur de formation. En 1973, il devient volontaire du Mouvement ATD Quart Monde. Il travaille à Nancy, puis au secrétariat des alliés à Pierrelaye à partir de 1979. De 1982 à 1989, il est responsable de l'antenne ATD Quart Monde pour l'Afrique de l'Ouest à Dakar (Sénégal)

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