"La sueur que je mets dans le champ de mon voisin..."

Philippe Hamel and Alexie Gasengayire

References

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Philippe Hamel and Alexie Gasengayire, « "La sueur que je mets dans le champ de mon voisin..." », Revue Quart Monde [Online], 202 | 2007/2, Online since , connection on 03 August 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/836

Une contribution des auteurs au séminaire de Montréal (mai 2006) au nom des « groupes d’amis d’ATD Quart Monde » du Rwanda

Index géographique

Rwanda

Il existe deux « groupes d’Amis d’ATD Quart Monde » dans la région du sud du Rwanda.

Celui de Cyanika (district de Karaba), qui regroupe actuellement cent soixante seize ménages pauvres, a été créé en 1991 à l’initiative d’un médecin coopérant belge et de quelques personnes travaillant dans un centre de santé accueillant de jeunes enfants dénutris. Ayant identifié des familles vivant dans une extrême pauvreté, ce médecin les a réunies dans le but de trouver avec elles des ébauches de solutions à leurs difficultés et aux précarités multiples qu’elles rencontraient. Il a proposé à l’Association Belgique-Rwanda (ABR) 1 de l’épauler dans la mise sur pied de cette action. Dans cette zone, la population est composée à 45% de personnes vulnérables (veufs, indigents, orphelins du génocide dont certains sont chefs de famille, sans-abri). Le groupe de Kiruhura a été créé en 2004 en s’inspirant de l’expérience de Cyanika. Il regroupe actuellement plus de cent vingt familles.

L’objectif principal de ces « groupes d’Amis » n’est pas de récolter ni de distribuer de l’argent aux populations pauvres, mais plutôt d’amener celles-ci à refuser une vie de dépendance. L’ABR leur assure un encadrement surtout social et n’intervient financièrement que pour renforcer les efforts individuels et collectifs des populations.

Dans chaque lieu, deux mères de famille, vivant sur place ou issues de la communauté, ont été formées pour assurer un travail « d’assistante sociale ». Elles vont visiter les personnes les plus en difficulté. Elles les soutiennent dans diverses démarches comme, par exemple, pour se faire soigner gratuitement ou profiter de la mutuelle santé. Ces assistantes sociales marchent une bonne partie de la journée pour encourager ces familles à travailler ensemble, à se soutenir, par exemple, en transportant un malade au dispensaire. Elles encouragent chacun à sortir de son isolement.

Vaincre l’isolement : un long chemin

Beaucoup de familles vivent un isolement multiple.

Tout d’abord les habitations sont très dispersées. Il n’y a pas vraiment de village, sauf le centre de la commune. De plus, traditionnellement, chacun a appris à se débrouiller seul. L’entraide existe mais demeure souvent limitée à la famille. La plupart cultivent un morceau de terre qui est rarement suffisant pour faire vivre toute une famille. Tout se fait à la houe, sur des terrains souvent en pente.

Ensuite, il y a l’isolement, la honte à cause de la misère. Certains ne sont visités par personne. Certains n’ont même pas de houe pour cultiver ou n’ont pas de terre. Ils ne peuvent vivre qu’en louant leurs bras.

Enfin, il y a toute une confiance à regagner après les massacres du génocide de 1994 qui ont tellement marqué le peuple rwandais. Beaucoup d’hommes sont morts ou sont encore en prison et ce sont souvent les femmes qui doivent cultiver, s’occuper des enfants et nourrir un fils ou un mari qui attend d’être jugé.

Vaincre tous ces isolements demande un travail énorme, surtout pour créer la confiance préalable à toute initiative.

 « Auparavant, personne n’entrait chez moi car j’étais très pauvre. Il m’est arrivé de perdre un enfant et personne n’est venu m’aider. Le corps a passé deux jours sans être enterré alors que j’avais averti mes voisins. Il a été finalement enterré par des gens qui venaient faire l’umuganda (travaux communautaires) »

 « Avant de faire partie des Amis d’ATD, je pensais que j’étais la seule à vivre la misère. Mais je découvre que ce n’est pas vrai. Mon enfant voit comment je suis maintenant épanouie, et lui aussi l’est devenu. En cas de problème, je peux aller voir les assistantes sociales et je suis sûre qu’il y aura quelqu’un pour me comprendre. »

Bâtir une solidarité concrète

Chaque mois, les deux « groupes d’Amis » se réunissent. Chaque membre apporte une cotisation minime pour la caisse de solidarité qui permet de prendre en charge des besoins urgents. Ils décident ensemble qui doit bénéficier d’un chantier de solidarité ; souvent, il s’agit de construire ou de réparer une maison ou une étable, de cultiver la parcelle d’une famille hospitalisée, de s’occuper des orphelins délaissés par une veuve. Chacun apporte sa part : outil, matériel, main d’œuvre ou encouragement. Ils font aussi le point des activités économiques.

Au fil des années, avec le soutien de l’ABR, a été mis en place un système de « crédit petit bétail » (surtout des chèvres) ou de semences (avec un grenier de stockage). Certaines familles ont reçu des houes. Des champs collectifs ont été obtenus auprès des autorités et le fruit des récoltes est partagé entre les membres. Par rotation, des familles participent à des travaux communautaires rémunérés à la demande de certaines ONG. Depuis peu, des jeunes très démunis sont soutenus pour les frais de scolarité dans l’enseignement secondaire et d’autres peuvent bénéficier d’une formation qui donne accès à un travail salarié ou à la création d’un emploi rémunérateur (menuiserie,couture... )

« Le fait de se rencontrer une fois le mois constitue un atout. Avant, personne ne venait jamais me rendre visite. Quand j’étais malade, je restais au lit sans que personne ne vienne me voir. Mais avec les réunions d’ATD, j’ai acquis des amis qui me rendent visite »

« La solidarité est très importante car elle vous permet de sortir de la solitude. Quand vous rejoignez les autres, quand vous êtes ensemble, vous arrivez à beaucoup de choses. J’ai compris que la solidarité vous permet de retrouver votre intelligence, vous redevenez calme, vous avez la paix du cœur, vous comprenez que vous êtes comme les autres, que vous êtes sur le même pied d’égalité. »

« Je vivais sous un arbre avec mes trois enfants. Plus tard, je me suis construit une hutte en paille mais je ne suis pas arrivée à faire le crépissage. Je fermais à l’aide d’une vielle natte déchirée. La nuit, nous souffrions beaucoup du froid. Maintenant, les Amis d’ATD m’ont refait les murs de la hutte et m’ont aidée à acquérir une porte»

Donner la priorité aux plus pauvres

Les « Amis d’ATD » ont réussi à créer un accord entre eux autour de cette priorité à donner aux plus pauvres pour les actions communautaires en particulier. Ils ont repris à leur compte les quatre « catégories » de pauvres identifiées par une étude sur la pauvreté réalisée sur l’ensemble du pays (Programme UBUDEHE)

Tout d’abord, il y a les indigents : ceux qui doivent mendier pour survivre. Ils n’ont pas de terre ni de bétail et manquent de logement, de vêtements et de nourriture. Ils tombent souvent malades et n’ont pas accès aux soins médicaux. Leurs enfants sont mal nutris et ils ne peuvent pas les envoyer à l’école. Ils sont prioritaires car ils ont absolument besoin des autres pour survivre.

Ensuite, il y a les très pauvres : ceux qui sont physiquement capables de travailler la terre possédée par d’autres, même s’ils n’ont pas eux-mêmes de terre ou de très petites exploitations et pas de bétail.

Puis les pauvres : ceux qui ont de la terre et un habitat convenable; qui vivent du fruit de leur travail et de leur production, qui peuvent manger à leur faim, même si souvent ce n’est pas très nutritif, et qui n’ont pas de production excédentaire à commercialiser. Les enfants ne vont pas toujours à l’école et bien souvent, ils n’ont pas les moyens d’accéder aux soins de santé.

Enfin, les pauvres qui se débrouillent : ceux qui ont en plus un petit bétail et dont les enfants fréquentent l’école primaire.

Préparer le 17 octobre avec la communauté

La Journée mondiale du refus de la misère est célébrée à Cyanika depuis 1991 et à Kiruhura depuis 2004. Cette journée, préparée avec joie, permet aux familles pauvres de se rencontrer, de paraître en fête, d’échanger des idées en public avec d’autres citoyens et de se sentir comme toutes les autres personnes.

Elle est précédée par des chantiers de solidarité décidés par chacun des groupes (construction de huttes, réparation de toitures, défrichage de champs, etc.) pour soutenir des familles très pauvres. C’est une démarche essentielle pour renforcer les liens au sein de la communauté et faire en sorte que personne ne soit exclu de cette « fête ». Il y a aussi une collecte de sorgho auprès des membres des « Amis d’ATD », chacun donnant un kilo, qui servira à la préparation de la bière. Les membres se partagent ensuite les activités de cuisine, la préparation de la messe et des boissons. Ils invitent leurs voisins à partager la bière de sorgho.

La fête : partage et écoute

Bien souvent, cette journée de fête commence par une messe en hommage aux victimes de la misère. Une occasion, dans ce pays essentiellement catholique, d’associer les paroissiens à cette journée.

Ensuite, tous les amis d’ATD se rassemblent avec leurs invités. Parmi ces invités, souvent il y a le maire du district, des adjoints, le curé, des membres de l’ABR, des agronomes, des représentants du dispensaire, du monde scolaire et des services administratifs.

Les célébrations se poursuivent par un repas pris en commun. Un vrai repas de fête avec de la viande et des boissons. Une partie de la bière de sorgho est mise de côté pour être partagée aux villageois qui n’ont pas pu se déplacer.

Différentes interventions redisent le sens de la journée et soulignent l’importance de cette solidarité autour des plus pauvres.

Les responsables des « Amis d’ATD » ont l’occasion de rappeler ce que signifie vivre dans la misère, voir ses enfants pleurer des nuits entières à cause de la faim, ne pouvoir les scolariser faute de moyens ou les voir partir au loin. Ils redisent la souffrance d’être trop souvent dénigré publiquement ou de voir des voisins périr faute de moyens de se payer des soins médicaux. Ils soulignent surtout le courage et les efforts de chacun pour vivre dignement et développer la solidarité.

Lorsque les autorités prennent la parole, c’est souvent pour témoigner de leur soutien moral, soulignant combien elles apprécient l’esprit de partage et de solidarité qui anime les « Amis d’ATD » et qui rejaillit sur toute la communauté. Certains promettent d’appuyer des initiatives. Cela a été le cas en supprimant les pénalités pesant sur les familles qui tardent à faire enregistrer leur enfant à la naissance ou en donnant la gratuité pour les mariages.

Cette journée de fête se termine souvent par des chants et des danses, chacun oubliant temporairement tous ses problèmes, content aussi d’être avec des personnes qu’il n’a pas l’habitude de côtoyer.

Rencontrer des citoyens qui refusent la misère

Pour beaucoup de familles pauvres et très pauvres, le 17 octobre est l’une des occasions rares dans l’année où l’on peut se rassembler, causer allègrement et sans aucune crainte avec la population, adresser librement des messages aux autorités administratives et religieuses. Chacun peut se présenter sous son meilleur jour.

Plusieurs disent que la présence des invités et des responsables « rehausse notre moral ». « On retourne chez soi en étant déterminé à lutter de toutes ses forces et de toute son âme contre la misère qui nous déshumanise »

Certains responsables soulignent que le 17 octobre est un des rares moments de l’année où ils peuvent rencontrer des pauvres à égalité, au-delà de leur dénuement et même se faire inviter par eux à partager un repas et à échanger. Ils peuvent acquérir des idées nouvelles pouvant leur permettre d’orienter leurs actions en matière de lutte contre la pauvreté et la misère.

En 2005, plusieurs participants ont eu l’impression que certaines vieilles personnes, considérées comme très fatiguées, avaient comme rajeuni. D’autres ont été impressionnés par le fait que les « Amis d’ATD » aspiraient à faire l’élevage des vaches. Ce qui est un réel indicateur du développement car c’est un élevage plus exigeant que celui des chèvres. Cela témoigne du désir de ces familles d’évoluer et de s’engager encore plus sur le chemin du développement.

Enfin, certains groupements s’approchent des « Amis d’ATD » pour mieux comprendre sur quoi repose leur solidarité et s’inspirer de leur mode de fonctionnement qui fait participer chacun des membres à égalité.

Bâtir la réconciliation

Pour les « Amis d’ATD », le 17 octobre est certainement un moment fort dans toute cette démarche de réconciliation, portée par tout le pays. Pour eux, cela ne peut pas passer uniquement par la parole. Au moment du génocide, les médias ont tellement propagé de haine et la parole a été à l’origine de trop de massacres pour suffire dans cet effort de réconciliation. Aujourd’hui encore, les populations se méfient des discours des politiciens et des gens d’Eglise sur ce sujet. Ils croient beaucoup plus aux gestes où la fraternité se manifeste concrètement.

« La sueur que je mets dans le champ de mon voisin vaut plus que toutes les paroles que je pourrais lui dire »

Cette manière de bâtir le 17 octobre avec tous les travaux et gestes communautaires qui unissent les gens, qui retissent les liens dans la communauté, donne du sens à cette journée où les familles pauvres peuvent fêter avec d’autres leur courage, leur dignité, leurs efforts communs face à la misère et où elles sont fières « d’offrir » la fête à d’autres.

Aujourd’hui, certaines ONG internationales, des Eglises de pays du Nord viennent en Afrique pour organiser des sessions de formation à l’éducation à la paix, aux stratégies non-violentes pour la résolution des conflits. Elles exportent une méthodologie qui a été expérimentée ailleurs et viennent « l’enseigner ». Il serait important qu’elles puissent aussi s’inspirer de l’expérience des « Amis d’ATD » au Rwanda. En s’unissant autour des plus pauvres de leur communauté, ceux-ci nous montrent des chemins nouveaux pour bâtir cette réconciliation. Il y a tout un travail à faire pour faire reconnaître ces expérimentations, ces engagements et surtout que les plus pauvres sont des artisans de paix.

S’ouvrir sur le monde

En 2004, les « Amis d’ATD » de Cyanika ont envoyé une délégation à ceux de Kiruhura pour les encourager dans la réalisation de leur premier 17 octobre. De nouveaux échanges ont eu lieu entre Cyanika et Kiruhura en 2005 autour du 17 octobre, à la fois pour vivre la journée ensemble et se partager des expériences.

Par ailleurs, chaque 17 octobre, les « Amis d’ATD » du Rwanda reçoivent des témoignages, des exemples de solidarité vécus ailleurs dans le monde et tout particulièrement en Afrique. Ces témoignages sont partagés à la population le jour même. Les « Amis d’ATD » disent que c’est important pour eux de savoir qu’en d’autres lieux, de par le monde, des gens vont comme eux à la rencontre des plus petits, des plus exclus et qu’ensemble, ils cherchent des gestes pour témoigner de leur refus de la misère.

Enfin, cette manière de vivre le 17 octobre est partagée dans différents pays africains. En 2005, les membres du Mouvement ATD Quart Monde en Centrafrique se sont inspirés de cette démarche et ont mis l’accent, durant tout le mois d’octobre, sur la réalisation de chantiers communautaires pour aider des familles très pauvres à reconstruire leurs maisons démolies par des inondations.

1 Créée en 1966 pour promouvoir la compréhension mutuelle et la coopération entre la Belgique et le Rwanda, par des jumelages entre communautés
1 Créée en 1966 pour promouvoir la compréhension mutuelle et la coopération entre la Belgique et le Rwanda, par des jumelages entre communautés belges et rwandaises.

Philippe Hamel

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Alexie Gasengayire

Philippe Hamel, volontaire, est délégué régional du Mouvement ATD Quart Monde pour l’Afrique. Alexie Gasengayire est l’auteur d’un mémoire de sociologie « La solidarité des personnes démunies dans la lutte contre la misère. Cas des Amis d’ATD du district de Karaba, de 1994 à 2005 »

CC BY-NC-ND