De la boue au Parvis des libertés et des droits de l'homme

Gabrielle Erpicum

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Gabrielle Erpicum, « De la boue au Parvis des libertés et des droits de l'homme », Revue Quart Monde [Online], 202 | 2007/2, Online since 05 November 2007, connection on 08 August 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/917

Inaugurée en 1987 au Trocadéro, à Paris, la dalle affirmant la misère comme une violation des droits de l'homme, gravée là même où fut proclamée la Déclaration universelle de ces mêmes droits, marque l’aboutissement de toute une vie. L’auteur en retrace ici quelques étapes

En 1972, le père Joseph Wresinski est en Israël, un pays où les signes de mémoire sont particulièrement nombreux : arbres plantés, plaques commémoratives, monuments, musées. De là, il m’écrit :

« L’autre jour, je passais par Stains, je ne reconnaissais même plus l’emplacement du bidonville, ni celui de la cité. Pourtant, que de larmes ont mouillé ce sol, que de souffrances ont enduré des centaines de familles sur ces lieux ! Que de cris ont percé le ciel ! Aucune stèle, aucun monument n’a été élevé, aucune plaque commémorative n’a été posée... Seule la chair des hommes en porte la cicatrice.

Pourtant, en ces lieux, l’humanité a souffert (...)

Nous avons vu des enfants mendier, couverts de honte. Nous avons vu des grands, humiliés...

Qui le saura ? Qui en témoignera ? »

Qui témoignera des familles terrées dans les hôtels meublés de New York, des enfants de Manille qui grandissent dans les cimetières ou sous les ponts des autoroutes, des familles installées près des décharges au Guatemala ou à Madrid, des hommes qui vivent dans les épaves de bateau en Tanzanie, et aussi sous les ponts à Londres ou à Paris... ?

Qui l'écrira ? Qui leur permettra d’en parler ? Car un peuple sans mémoire est un peuple sans histoire.

Un lieu pour proclamer le refus de la misère

En 1985, François Mitterrand prend l’initiative de donner à l’esplanade du Trocadéro, à Paris, le nom de Parvis des Libertés et des Droits de l’Homme. Joseph Wresinski, comme membre du Conseil économique et social français, est invité à l’inauguration de cette nouvelle dénomination à laquelle il ajoutera toujours « et du citoyen. » Pour lui, il ne suffit pas de se battre pour des idées, il s’agit de s’engager pour la dignité de la personne, de bien marquer son appartenance à la cité, à la société.

Je me souviens d’un jour où, traversant Paris en voiture, le père Joseph nous a proposé un arrêt sur ce Parvis. Il nous a posé la question de savoir si ce ne serait pas le lieu par excellence où pourrait être proclamée l’éminente dignité des pauvres – là où fut signée en 1948 la Déclaration universelle des droits de l’homme. Ne serait-ce pas le site idéal pour y faire dresser un monument à la mémoire de tous ceux qui sont détruits par la misère ? Le temps n’est-il pas venu de proclamer haut et fort notre responsabilité commune de parvenir à mettre fin à la misère et de rassembler tous ceux qui luttent déjà à leur façon contre ce fléau ?« De la boue au Parvis des libertés et des droits de l’homme et du citoyen, vous vous imaginez ! Quel chemin parcouru si nous arrivions à proclamer le refus de la misère en ce lieu ! dit-il. Pouvez-vous imaginer le sens profond et l’avenir de cette démarche ? »

Ensuite le père Joseph s’est tu. L’émotion était profonde. Cet arrêt sera décisif : il faut gagner ce droit des pauvres d’être entendus et reconnus.

Une rencontre inattendue

En février 1987, nous nous rendons, le père Joseph et moi, au Guatemala.

Dans l’avion, je discute avec mon voisin. J’apprends qu’il est directeur d’une entreprise de marketing. J’en arrive à lui parler de notre projet sur l’esplanade du Trocadéro. Il en est abasourdi. Il prend sa serviette, en sort un dépliant qu’il vient de réaliser présentant le logo du président de la République et l’inscription gravée à sa demande, dont son bureau de marketing a été le concepteur. Y figure le texte du premier article de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

Il me demande alors si nous avons l’idée d’un texte à graver. Je rejoins le père Joseph et lui rapporte cet échange. Sur un bout de papier il griffonne un projet. Je l’entraîne avec moi pour lui présenter mon voisin. Le fluide passe entre les deux hommes. Cette rencontre totalement inattendue sera providentielle puisque l’entreprise ira jusqu’à graver « notre » dalle. Mieux encore, elle fera de la réalisation de cette œuvre sa propre contribution au combat contre la misère.

Le message de toute une vie

Le premier texte qui surgira alors que nous sommes encore dans l’avion est celui qui ensuite deviendra le chant du 17 octobre : « Quelles que soient ses chaînes, dans le cœur de chaque homme est écrit le mot liberté. Quelle que soit l’injustice de son sort, dans le cœur de chaque homme est écrit le mot égalité. Quel que soit le mépris qui l’écrase, dans le cœur de chaque homme est écrit le mot fraternité »

Lorsqu’en juin 1987 nous devrons envoyer le texte définitif au ministère de la Culture, le père Joseph m’en donnera le contenu au téléphone avec quelques indications de choix possibles de mots : « La misère est un déni des droits de l’homme. Elle recule partout où les hommes s’unissent pour les faire respecter. Là où des hommes sont acculés (condamnés) à vivre dans la misère, (ou dans l’indignité ?) les droits de l’homme sont violés. S’unir pour les faire respecter est une ardente obligation, (ou une incontournable obligation ?)(ou une incontestable obligation ?) » Il se reprendra pour dire avec force : Non ! c'est plus que cela ! C'est « un devoir sacré »

Il me demande de faire circuler ce projet de texte parmi les volontaires et de lui communiquer leurs réactions. L’accord est général, sauf en ce qui concerne les mots « violés » et « sacré ». Il ne lâchera pas ces mots. Ces temps derniers, en classant des archives, j’ai retrouvé un bout de papier, daté de 1967, écrit de sa main : « Le sacré n’est pas une création, il est un fait établi une fois pour toutes qu’il faut, comme l’amour et par l’amour, accomplir. »

Pour le père Joseph, le sens de la commémoration est inscrit dans le texte même gravé dans le marbre. Il concerne à la fois toutes les victimes de la misère et ceux qui s’engagent auprès d’elles : « A travers cette commémoration, dit le père Joseph, nous créons l’histoire, nous fixons la place des plus pauvres dans l’humanité. »

C’est cela la commémoration du 17 octobre : témoigner des personnes vivant dans la grande pauvreté, de leur vie et de leur combat, afin de permettre à ceux qui sont rassemblés de réfléchir d’abord sur eux-mêmes et non sur les autres.

La dalle est un espace d’où doit émaner une grande force. Cette force vient de l’authenticité de ce qui s’exprime et se vit là. Le but est que celui qui se cache encore à cause de sa trop grande misère sache que ce lieu est d’abord le sien.

Le 1erjanvier 1987, c’est à dire dix mois avant ce qui deviendra la Journée mondiale du refus de la misère, le père Joseph exprime son désir de voir démarrer cette année comme « une année de réflexion, une année de redécouverte des familles en grande pauvreté et de prise de conscience de nos responsabilités par rapport à elles. »

Toute la préparation de son intervention du 17 octobre se fera en ce sens.

Son témoignage est en prise directe avec la réalité de vie, de souffrance, d’espoir exprimée par les familles les plus abandonnées du monde entier.

Il chargea Francine de la Gorce, une volontaire, de demander aux permanents engagés sur tous les continents de recueillir des témoignages auprès de gens très pauvres, tant leur propre témoignage que celui de personnes qu’eux seuls connaissent et qui se cachent de honte.

De notre côté, chaque jour, nous allions, le père Joseph et moi-même, à la rencontre de familles très pauvres. Nous prenions du temps pour leur parler de cette future Journée du refus de la misère. Nous en cherchions le sens profond avec elles.

Rassemblés pour un pacte d’alliance

Le 17 octobre est une journée de la dignité vécue avec les très pauvres.

La dalle du Trocadéro sera un lieu à l’honneur des plus pauvres de tous les temps et de tous les continents, un lieu où est affirmé le refus de l’inacceptable condition faite aux plus pauvres, un lieu de rassemblement et de fraternité où tous peuvent renouveler leur engagement à agir pour que les droits de toute personne soient respectés.

Il s’agit donc bien d’un engagement simple et concret proposé à chacun dans sa vie quotidienne et dans sa relation avec d’autres. La dalle est le lieu où se conclut un « pacte d’alliance » : « Le 17 octobre sera le rassemblement des défenseurs des Droits de l’Homme. » Cette phrase fait écho à la conclusion de l’Avis voté en février 1987 par le Conseil économique et social suite au rapport Wresinski Grande pauvreté et précarité économique et sociale : « A ce titre, l’application des mesures proposées constitue un objectif auquel tous les défenseurs des droits de l’homme devraient s’attacher. »

Cet appel, gravé au milieu d’un des lieux historiques les plus visités de Paris, est signé par un homme issu de la misère. « Pouvez-vous imaginer le sens profond et l’avenir de cette démarche ? »

Gabrielle Erpicum

Gabrielle Erpicum, l’une des premières volontaires à rejoindre le camp des sans-logis de Noisy-le-Grand, fut la plus proche collaboratrice du père Joseph jusqu’à la mort de celui-ci, en 1988.

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