Les petites entreprises sont au rendez-vous

Paul Letertre

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Paul Letertre, « Les petites entreprises sont au rendez-vous », Revue Quart Monde [Online], 121 | 1986/4, Online since 01 March 1987, connection on 02 December 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4237

« Quart Monde » est allé l’interviewer après qu’il ait visité l’Atelier de Promotion Professionnelle de Noisy-le-Grand présenté par M. Michel Buffard dans la table ronde sur « L’accueil et la formation » (Cf. le compte-rendu de cette table ronde dans ce même numéro de « Quart Monde »)

Quart Monde : Vous connaissez l’artisanat par votre expérience puisque vous restez vous-même un artisan mais aussi par votre participation à ses instances représentatives. Pouvez-vous d’abord nous dire quelques mots de votre entreprise et nous aider à nous situer dans ces instances représentatives ?

Président Letertre : Je travaille avec mon frère et deux ouvriers, dans une commune de 2 000 habitants en Loire-Atlantique. Notre activité est la maçonnerie, et nous avons formé depuis une vingtaine d’années dix apprentis, dont neuf sont restés dans la professions. Certains travaillent en entreprise comme ouvriers ou chefs d’équipe, d’autres sont dans le service d’entretien d’un établissement hospitalier, deux sont devenus artisans, un enseigne dans un lycée professionnel. Dans mon département, j’ai naturellement adhéré au syndicat C.A.P.E.B pour en recevoir aide, conseil et défense. Et puis, je me suis engagé dans le militantisme au département, à la région, et au plan national.

La C.A.P.E.B. est la confédération des syndicats d’artisans de la branche du bâtiment. Elle s’est regroupée il y a une dizaine d’années avec les confédérations correspondantes, pour les métiers de l’alimentation d’une part, pour les services d’autre part. Ce regroupement s’appelle l’Union Professionnelle Artisanale (UPA) et c’est le seul organisme qui, depuis la Libération, a fait l’objet ‘une reconnaissance de se représentativité dans le Code du Travail. C’était en 1983. Il a signé en mars 1985 son premier accord paritaire avec les cinq grandes centrales syndicales représentatives des salariés.

L’UPA est un syndicat comme le CNPF et la CGPME. Il se distingue donc des Chambres des Métiers qui, établissements publics, organisent le fonctionnement des professions artisanales, en particulier dans leurs rapports avec les administrations et font leur police interne.

Quart Monde : Combien de personnes travaillent dans l’artisanat ? Quelles sont les évolutions récentes ?

Président Letertre : A peu près 11 % de la population active occupée (2,3 millions de personnes). Dans la mesure où l’artisanat est par définition constitué d’entreprises de moins de 10 salariés, elles sont relativement nombreuses. Pour 11 % de la population active, nous comptons 30 % des entreprises. Sur cet ensemble, le secteur du bâtiment représente près de 40 entreprises sur 100, celui de l’alimentation 10 pour 100.

Du bricolage à la réparation

« J’aime bricoler, je n’aime pas rester à ne rien faire. Les télés, ça m’est venu quand j’étais ferrailleur. Ferrailleur, ça ne gagnait pas beaucoup. Il fallait trouver la ferraille. Avec un copain, on ramassait les télévisions. On téléphonait aux marchands de télévisions. On récupérait le cuivre. Pour en avoir 10 kg, il en fallait des télévisions à casser ! On récupérait des télévisions qui étaient bonnes. Je les revendais. Peu à peu, je me suis mis à ouvrir les télévisions puis à regarder. Tiens c’est une ampoule, c’est ci, c’est ça. Peu à peu je m’y suis mis, ça m’a plu. J’ai continué. Au début, je cafouillais. Maintenant je répare impeccable. Ça va faire 4 ans que je les répare. J’essaie, je bricole. J’ai un copain qui bricole aussi les télévisions. Quand il y a un problème, je l’appelle, je regarde ce qu’il fait, et peu à peu, j’apprends. Si c’est vraiment trop grave, je donne à un copain. Il me répare et me ramène la télévision et on s’arrange ensuite tous les deux. On vient me voir quand on a une télévision en panne. Je fais ça le soir, j’y passe tous les samedis et dimanches ».

M. P., 34 ans

Quart Monde : Quelles chances peut présenter l’artisanat pour les travailleurs très défavorisés ?

Président Letertre : Il n’est pas facile de répondre à cette question. Toutefois, en visitant l’Atelier de Promotion Professionnelle de votre Mouvement à Noisy-le-Grand et en entendant son histoire, j’ai compris que vous aviez cherché à y créer des conditions qui vous paraissent nécessaires à l’investissement humain que vous y faites avec les travailleurs du Quart Monde. Quelles sont ces conditions ?

D’une part, celles qui tournent autour de ce que vous appelez le partage du savoir. Vous êtes très proches à la fois du compagnonnage et de l’apprentissage. Le partage du savoir, c’est le compagnonnage. L’apprentissage, c’est la transmission du savoir par un aîné.

D’autre part, celles qui tiennent à la nature de l’entreprise. Cet atelier n’est pas une entreprise.marginale, mais une entreprise avec un grand E qui rencontre des problèmes d’embauche, paie des salaires au SMIC, paie des charges sociales, la TVA, et subit à peu près les mêmes contrôles que des entreprises comparables. Surtout, cette entreprise mène la recherche des marchés. Cet atelier bannit l’assistance démobilisante pour aider à la prise en charge personnelle et collective.

L’ensemble de ces conditions est comparable à celles des entreprises artisanales.

L’artisanat a d’ailleurs un vrai savoir-faire en matière de formation professionnelle. Pour ma part, je n’ai pas eu d’autre formation que celle-là. Et bien des solutions admises récemment sont pratiquées dans l’artisanat depuis longtemps. Même au niveau de l’organisation de la formation, le paritarisme employeur-salariés et l’alternance temps de travail en entreprise, temps d’étude sont en place depuis 30 ans dans nos Centres de Formation d’Apprentis du bâtiment.

Quart Monde : L’artisanat atteint-il les travailleurs du Quart Monde ?

Président Letertre : Pas de façon directe, ni structurée. Je pense que c’est par l’apprentissage que nous rejoignons en partie les jeunes des milieux très défavorisés et que nous leur offrons une vraie chance de se former. En effet, il se produit dans l’école une sélection qui aboutit finalement à ce que l’artisan ait en apprentissage les jeunes avec lesquels l’école ne réussit pas.

Nous prenons ces jeunes à 15 ou 16 ans pendant trois ans, et ils passent alternativement trois semaines dans l’entreprise et une semaine en centre de formation des apprentis (CFA). L’artisan leur donne un bagage pratique, le CFA un bagage théorique. L’ensemble les conduit au CAP, comme le cursus des Lycées d’Enseignement Professionnel. Mais l’insertion professionnelle des anciens apprentis qui ont une fréquentation approfondie du chantier est plus facile. C’est ce que révèlent les proportions de demandeurs d’emploi parmi les jeunes issus des deux systèmes. Ainsi, les jeunes dont le niveau scolaire est meilleur, sont orientés en LEP où ils acquièrent une bonne formation technologique, mais ils se retrouvent plus fréquemment au chômage et cela les détruit.

Ceux qui passent par l’apprentissage y compensent le désavantage de leur niveau scolaire généralement plus faible.

Quart Monde : En somme, l’artisanat est un terrain très favorable pour ces jeunes.

Président Letertre : Oui, mais nous sommes en face d’artisans qui, aujourd’hui, ont de plus en plus de peine à investir dans ce domaine parce que cela leur coûte très cher et parce que cet investissement est déconsidéré par l’Etat qui refuse de prendre conscience de ce qu’il représente. Songez que l’artisan reçoit seulement une indemnité de 2 000 F par an pour un apprenti et ceci avec un an de retard, alors qu’il paye cet apprenti pendant les 400 heures annuelles de sa présence au CFA.

Un métier, tu l’as dans les mains

« Un métier, c’est connaître, tu l’as dans les mains. Il faut être professionnel, il faut être qualifié pour avoir un métier en main. Moi, je n’ai rien du tout. J’ai touché de la maçonnerie, du ciment, des briques. En menuiserie j’ai touché du bois, de la colle, des choses comme ça. Et puis, j’ai fait de la peinture. Ça m’a fait voir chaque métier pour savoir quel métier je veux faire. Maintenant je suis chef d’équipe dans un chantier. Je ne fais presque rien. Chef d’équipe, ce n’est pas un métier vraiment. C’est comme si tu n’avais rien appris. La seule chose importante, c’est de surveiller les gars, de leur donner du boulot. Avant, quand j’étais en peinture, je prenais une brosse et je peignais un mur » (Daniel, 20 ans).

Quart Monde : Est-ce que les lois sur la formation professionnelle continue ne permettent pas de repenser aujourd’hui les modes de formations ?

Président Letertre : Certainement et il ne faut surtout pas que nous abandonnions l’apprentissage. Je pense au contraire que, sans contester aucunement l’apport certain des LEP, nous devons revaloriser l’apprentissage car il est bénéfique pour les jeunes et pour les entreprises à qui il donne des salariés bien formés.

Je crois qu’il faut améliorer la formation des maîtres d’apprentissage que sont les artisans. Malheureusement, l’artisanat accuse un retard certain en matière de formation permanente car il a été exclu de la loi de 1971. Cela lui a évité de payer des cotisations, mais il n’a pas disposé des moyens de financement qui étaient nécessaires.

Depuis 1982, nous avons ces moyens car les artisans et leurs conjoints doivent cotiser. Et depuis le 5 mars 1985, l’UPA a signé un accord avec les syndicats de salariés pour fixer une cotisation obligatoire sur les salaires (0,10 % pour 1,2 million de salariés) et mettre en place la formation continue de nos salariés. Mais il a été convenu que cet accord n’entrerait en vigueur que lorsque le ministère l’étendrait à tous les artisans et pas seulement aux adhérents des fédérations signataires. Or, nous attendons encore cette extension.

On peut espérer que certaines assemblées régionales disposant maintenant des fonds de formation professionnelle aident l’artisanat dans cet effort de revalorisation de l’apprentissage. On peut aussi s’attendre à ce que les milieux enseignants, plus sensibilités aux apports de l’entreprise en matière de formation des jeunes, concourent à la reconnaissance d’un apprentissage repensé pour les défis actuels.

Parmi ces défis, celui des travailleurs les plus paupérisés et de leurs jeunes n’est pas le moindre. Les artisans qui ne sont pas éloignés de ces travailleurs qu’ils ont connus dans leurs entreprises (en particulier dans le bâtiment) peuvent le comprendre. Il faut travailler avec eux chaque fois que possible, en étant conscient que leur situation n’est cependant pas facile. L’Atelier de Noisy a fait reconnaître la formation qu’il donne parce qu’on reconnaît à ses instigateurs une fonction sociale. L’entreprise artisanale a un but économique d’abord. Mais il existe des artisans susceptibles de faire un pas de plus Oui, il y a des chances à saisir.

Paul Letertre

M. Letertre est président de la Confédération de l’Artisanat et des Petites Entreprises du Bâtiment, et vice-président de l’Union Professionnelle des artisans qu’il a présidée et au titre de laquelle il siège au Conseil Economique et Social.

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