Le syndicat, quelle représentation de ces travailleurs ?

Pierre-Yves Verkindt

References

Electronic reference

Pierre-Yves Verkindt, « Le syndicat, quelle représentation de ces travailleurs ? », Revue Quart Monde [Online], 121 | 1986/4, Online since 05 March 1987, connection on 02 December 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4236

Quelle est la place du sous-prolétariat dans l’élaboration du droit du travail et dans sa mise en œuvre ?

Cette question était au centre de la réflexion d’une commission préparatoire au Forum organisé à Lille en 1983 par l’Institut de Recherche et de Formation et par la Délégation Régionale du Nord- Pas-de-Calais du Mouvement ATD Quart Monde. Cette commission comprenait, entre autres, syndicalistes et juristes. Son rapport de synthèse qui garde sur le fond son actualité, nous fait toucher du doigt l’un des aspects essentiels du problème : la relation travailleur sous-prolétaire - syndicat.

Index de mots-clés

Entreprise, Travail, Droit du travail

La logique qui préside à l’élaboration du droit du travail et de la sécurité sociale est une logique de conflit, que celui-ci prenne la forme de la lutte ou de la négociation : conflit pour l’acquisition de nouveaux droits, conflit pour le maintien de droits acquis, conflit pour la mise en œuvre des droits existants (effectivité)

Qu’il s’agisse de lutte ou de négociation, se pose donc nécessairement la question de la représentation de tous les travailleurs, et, par là, de l’importance du syndicat dans l’élaboration du droit et dans sa mise en pratique. Quelle est, dès lors, la place des travailleurs sous-prolétaires dans le syndicat ? Quelle est la responsabilité de celui-ci dans l’expression de la pensée et des volontés de ces travailleurs ?

Etre un travailleur, ce n’est pas seulement disposer d’un revenu résultant de son activité c’est aussi être reconnu comme homme, comme citoyen, et, dans le cadre des travaux de la commission, comme agent de l’élaboration, de la défense et de la mise en œuvre du droit du travail.

Du point de vue des travailleurs sous-prolétaires, deux réalités s’affrontent. Si selon le préambule de la Constitution de 1946 : « Tout homme peut défendre ses droits et ses intérêts par l’action syndicale et adhérer au syndicat de son choix », la réalité quotidienne ressemble plutôt à ceci : « Je n’ai jamais été au syndicat parce que je ne sais pas bien parler ». Ces dernières années, l’éclatement de la collectivité de travail, la multiplication des catégories de travailleurs précaires ont amené, d’une part les organisations syndicales à réfléchir sur leurs pratiques militantes, d’autre part le législateur à intervenir pour faire du travailleur un « citoyen à part entière dans l’entreprise » et réunifier les statuts des salariés (Rapport Auroux et les textes légaux qui en sont issus)

Ces textes, l’application qui en sera faite, l’émergence de nouvelles pratiques syndicales, résultant à la fois de la mise en œuvre du Code du Travail et de la transformation des mentalités, seront-ils une chance pour le sous-prolétariat ? Permettront-ils une reconnaissance de celui-ci non plus comme une main d’œuvre d’appoint « taillable et corvéable à merci » ou pire, comme un danger potentiel pour les travailleurs stables, mais bien comme des travailleurs à part entière bénéficiaires de la solidarité des travailleurs et capables de cette solidarité ?

Un préalable : la reconnaissance des travailleurs sous-prolétaires sur les lieux de travail

« Ce que les plus défavorisés cherchent sans relâche, c’est la considération. Celui qui l’a toujours eue n’imagine pas ce que c’est que d’en manquer. Plus que le pain, compte la manière d’être rencontré par autrui, d’être traité, d’être honoré. Le problème de l’honneur est le problème crucial des pauvres »1

Le regard porté sur les travailleurs sous-prolétaires dans les lieux de travail est pour eux d’une importance primordiale. Se sentant menacés de mépris, ils quittent souvent l’entreprise après une remarque désobligeante du patron ou une altercation avec des camarades de travail. En revanche, lorsqu’ils se sentent respectés et reconnus comme travailleurs, c’est toute une perspective de libération et de participation à la marche de la société qui s’ouvre à eux :

« Je pense maintenant aller voter puisque je suis une ouvrière » expliquait une adolescente d’un bidonville qui venait de trouver un emploi.

Mais la solidarité et parfois la simple cohabitation sur un même site, de travailleurs, stables et de travailleurs sous-prolétaires et précaires sont difficiles. L’entreprise n’est pas à l’abri des mécanismes d’exclusion à l’œuvre dans l’autres lieux de la société. Un travailleur en entreprise de Travaux Publics décrit l’arrivée de deux intérimaires : « A l’aspect des vêtements, ce sont des gars qui ont travaillé toute la semaine et, comme on ne leur a pas donné de bleus, ils ont travaillé avec leur costume. Sur les chaussures, on voit qu’ils ont dû travailler dans du sable. Ils viennent avec leur petit picotin dans un sac plastique. Ils sont devant nous. Ils restent à l’écart. Réaction d’un ouvrier à l’entrée des gars : « Ah, il y a beaucoup de clochards aujourd’hui. » Ils se retrouvent dans la cour, ne savent pas où ils doivent aller, tout le monde les regarde. »

Les attitudes, les discours, l’apparence vestimentaire… sont jugés, et par delà c’est l’homme qui est jugé. Ce constat est à mettre en rapport avec une méconnaissance de ce qui constitue la vie des sous-prolétaires en dehors de l’entreprise. En plus de tout ce qu’ils accumulent comme désavantages sociaux, ils ont encore les désavantages des préjugés de leurs camarades de travail. Réunifier la collectivité du travail, cela implique à tous les instants un refus de tels jugements, et par conséquent une meilleure connaissance de la part de l’ensemble des travailleurs, de l’histoire, des conditions de vie et des attentes du sous-prolétariat. L’éclatement  de la collectivité de travail en une multitude de statuts différents, infériorisés pour certains, et  toujours  présentés ou vécus comme concurrents, crée un isolement du travailleur le plus défavorisés et fait de lui une « menace » potentielle pour le travailleur stable. La multitude des statuts précarisés autour d’un « noyau dur » de travailleurs stables favorise le développement des revendications catégorielles et l’exclusion des travailleurs aux statuts infériorisés. Elle entame, de fait, la solidarité et l’organisation voulues par les travailleurs. A l’échelle de l’entreprise, elle oppose les travailleurs entre eux ; elle retarde la conscience de leur unité.

A ce premier phénomène s’ajoute l’effet des règles institutionnelles de l’entreprise. « Un délégué syndical doit éviter souvent de s’approcher de l’intérimaire d’une façon trop voyante car ce faisant, il fait courir à ce dernier des risques importants ». On peut penser que ce travailleur ne tient pas à être « marqué », ce qui signifierait pour lui la fin de mission, et peut-être de toute mission puisque l’agence de Travail Temporaire demande le plus souvent à l’employeur son avis écrit sur le comportement du travailleur, posant par exemple la question suivante : »le reprendriez-vous ? »

Le syndicat, un univers étranger

Une enquête réalisée par le Mouvement Jeunesse Quart Monde en 1977-78 (Le travail des jeunes au bas de l’échelle sociale, mars 1978) révèlait combien « l’univers syndical semblait étranger aux jeunes du Quart Monde. » Rien ne permet de penser que cela a beaucoup changé.

Cet éloignement est aussi constaté chez les travailleurs adultes, et ce, pour plusieurs raisons. Les travailleurs sous-prolétaires, lorsqu’ils trouvent un travail, sont souvent employés dans de petites entreprises ou bien par l’intermédiaire d’agences de travail intérimaire. Or, les syndicats sont peu implantés dans ces secteurs. A fortiori en est-il ainsi dans le secteur de l’économie dite souterraine où le travailleur sous-prolétaire se trouve dans la situation de « travailleur indépendant ».

Par ailleurs les travailleurs sous-prolétaires sont fortement sous-qualifiés. Les syndicalistes constatent aussi que les ouvriers les moins qualifiés sont les moins syndiqués.

Lorsque des travailleurs sous-prolétaires justifient une certaine défiance vis-à-vis du syndicat en disant « pour être défendu, il faut prendre sa carte », ne posent-ils pas une question fondamentale à la pratique syndicale ?

Leur expérience du syndicat, quand elle existe, est celle d’une défense (ou d’un refus de défense) individuelle. De son côté, le syndicat perçoit l’essentiel de son action comme collective. Il en résulte un malentendu profond. Les travailleurs sous-prolétaires ne voient pas d’enjeu dans l’action collective du syndicat. Celui-ci, de son côté, considère comme souvent impossible de défendre leurs situations individuelles.

- soit parce que les travailleurs sous-prolétaires eux-mêmes ne s’adressent pas à lui… mais il faut remarquer que la défense en justice par un syndicat suppose la plupart du temps que ce plaignant soit « carté », ait adhéré.

-soit parce qu’un point de vue purement juridique n’intègre pas les effets de la misère, de l’ignorance et de l’exclusion sur la mise en œuvre des droits (mauvaise compréhension ou impossibilité matérielle de faire les démarches, manque de moyens de preuves, etc…)

Il y a là un cercle vicieux, car les enjeux du sous-prolétariat  n’étant pas présents dans l’action collective, ils ne s’inscrivent pas dans le droit, d’où il résulte que le travailleur sous-prolétaire envisagé individuellement se trouve souvent dans une situation de non droit.

Ecouter et représenter la minorité

Sur le plan collectif, les problèmes de la majorité des travailleurs peuvent être perçus relativement facilement, ceux d’une minorité ne le seront que si cette minorité prend la parole. Quelle est donc la responsabilité des syndicats dans sa prise de parole ? Leur rôle n’est pas seulement d’enregistrer… N’est-il pas aussi de faciliter l’expression ? D’être attentif à ce que peuvent dire les travailleurs sous-prolétaires ?

La loi 82-689 du 4 août 1982 sur le « Droit d’expression des salariés » (art L 461-3 du Code du Travail) serait-t-elle de ce point de vue une chance pour les syndicats de reconnaître les sous-prolétaires au travail ? Le problème, rappellent les syndicalistes, c’est que « le travailleur sous-prolétaire ne va pas se trouver assez longtemps dans un groupe de travail où il pourra s’exprimer » et qu’il faut « des gens qui ont l’habitude d’être ensemble », se rassemblant dans un groupe d’expression « où il n’y a pas d’inconnu » car « la loi de toute collectivité de travail c’est que l’expression passe par une certaine permanence »…

Présenter ainsi l’expression des travailleurs dans l’entreprise n’est-ce pas condamner au silence les travailleurs sous-prolétaires ? Et pourtant, le travailleur sous-prolétaire a vécu d’autres expériences de travail précaire dans d’autres entreprises… Ne peut-il exprimer cette expérience, et les travailleurs permanents n’ont-ils rien à en tirer ? L’entreprise emploie en permanence des travailleurs précaires ; sur cette politique du personnel, celui qui la subit n’a t-il rien à apporter ?

Le fait que les plus défavorisés des travailleurs puissent être écoutés, devrait devenir le critère de la proximité du syndicat et de sa base ouvrière. Si effectivement, les travailleurs sous-prolétaires sont écoutés dans ce qu’ils ont à dire (et ils ne le diront pas seulement par des discours mais aussi et surtout par des attitudes, ce qui comporte une exigence supplémentaire de formation à cette écoute par les syndicats), alors pourront émerger des revendications qui profiteront à tous.

La stratégie syndicale est profondément marquée par des impératifs qui découlent en grande partie de l’histoire des luttes ouvrières :

- l’efficacité. immédiate (« pas toujours conciliable avec une écoute attentive » pour reprendre les termes d’un syndicaliste)

- la défense des droits acquis.

- une pratique dans l’entreprise, ce qui rend difficile la perception d’une réalité sociale fractionnée dans les catégories juridiques différentes… "Les ouvriers ont fortement tendance à considérer que, lorsque ce n’est le même patron, ce ne sont plus les mêmes problèmes"… d’où la difficile solidarité entre stables et précaires…

En définitive, la prise en compte du sous-prolétariat suppose à la fois une transformation des mentalités et un nouveau mode de fonctionnement des syndicats. Mais cette double transformation n’est-elle pas à l’ordre du jour des syndicats, soucieux de rejoindre des groupes de salariés « laissés pour compte », pour leur proposer de se syndicaliser ?

1 J. Wresinski, Revue Igloos-le Quart Monde, n° 87
1 J. Wresinski, Revue Igloos-le Quart Monde, n° 87

Pierre-Yves Verkindt

Assistant à la Faculté de Droit de Lille

By this author

CC BY-NC-ND