Le mouvement des familles du Quart Monde

Monique Cogneau

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Monique Cogneau, « Le mouvement des familles du Quart Monde », Revue Quart Monde [Online], 125 | 1987/4, Online since 01 June 1988, connection on 06 August 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4331

Le mouvement mène en permanence un travail d’approfondissement de la connaissance appelé « Expertise ». Tous les deux ans, un thème commun à toutes les équipes est choisi. Les volontaires reprennent leurs écrits quotidiens et retravaillent la connaissance qu’ils en retirent avec les familles, sur la base d’interviews.

Dans le cadre de la préparation des trente ans du Mouvement ATD Quart Monde, soixante-cinq familles ont été interviewées en France, Belgique, Suisse, Hollande et Grande-Bretagne. Il s’agit de familles connaissant le mouvement depuis au moins cinq ans, quelques-unes depuis trente ans, certaines très touchées par la misère, d’autres moins démunies. Nous avons volontairement choisi des familles qui ont vécu une avancée avec le mouvement pour comprendre ensemble ce que notre action a permis. Nous voulions mesurer le chemin parcouru, en tirer les conséquences pour l’action, l’engagement et la formation.

On ne peut commencer à écrire sur la façon dont les familles se sont transformées avec l’action du mouvement sans penser à tous leurs silences, comme à ceux qui donnent aux notes d’une symphonie toute leur intensité.

Franchir les barrières de l’exclusion, c’est possible

Pour les familles, le mouvement n’est pas d’abord une idée, une ambition, une philosophie… Ce sont avant tout des hommes et des femmes connus par leurs noms, qui ont des attitudes affirmées et posent des actes précis. Ces hommes et ces femmes ont d’abord suscité la crainte, l’étonnement, puis la curiosité et l’intérêt, enfin la confiance, parfois l’engagement.

Les volontaires sont venus chez nous

« Il n’y avait plus que la police qui entrait dans notre quartier, les volontaires sont venus y habiter »

Dix ans, quinze ans après, les familles font remonter à la surface des comportements apparemment de détail. En réalité ces petites choses font ressortir la trame d’une relation « qui n’abaisse pas ». Elles rappellent que la première démarche envers un homme regardé comme diminué, c’est la considération de sa valeur, sans enquête, sans qu’il n’ait rien à prouver, à justifier…

« Il m’a croisé en ville, il a changé de trottoir pour me serrer la main ; j’étais plutôt habitué à ce que les gens changent de trottoir pour m’éviter. »

« Il nous a invités à son mariage. »

« Il est venu me voir à l’hôpital le jour de Noël. »

« Je n’ouvrais plus ma porte, il revenait quand même chaque soir frapper pour inviter nos enfants à la bibliothèque. »

« Il n’y avait plus rien à faire, nos enfants nous étaient enlevés, l’expulsion avait lieu le lendemain, elle est venue quand même, qu’on ne soit pas seuls. »

En relevant ces gestes les familles nous disent leur soif qu’il n’y ait pas le temps des pauvres et le temps des autres, la fête des uns coupée de celle des autres. Ces volontaires qui prétendaient bâtir avec elles leur temps, leurs fêtes, leur action, leur pensée les ont étonnées.

« Ils vont partout » … « Il n’y a pas une porte où ils ne frappent pas » … « Eux c’est les blocs et des caravanes ensemble »1 « Arabes ou Gitans ils ne font pas de différence. »

La volonté d’unir les familles d’un même quartier passe longtemps par ces gestes souvent incompris et permet petit à petit de voir tomber les barrières qui auparavant empêchaient toute action.

« Nous faire monter tous ensemble dans un même car, tu n’y penses pas ! »

« Si untel est dans ta réunion, je n’y mets pas les pieds… »

Ils ont voulu être dépendants de nous

Les vols, les insultes, les projets contrariés, les portes qui restent fermées… « Malgré tout, ils sont encore là. » Témoins, acteurs, ou simples observateurs de ces multiples tensions, les familles se laissent toucher par la ténacité des volontaires et des alliés. Elles se laissent aussi toucher lorsqu’elles voient que leurs souffrances blessent aussi les volontaires qui restent là même s’ils sont désarmés.

Les appels à l’aide auraient pu envahir toutes les relations : « Il n’y a plus rien à manger chez nous ce soir » … « Vous avez une voiture, conduisez-nous en ville » ... « Je ne peux pas l’envoyer à l’école comme ça, faites quelque chose »... Mais ces demandes qui n’obtiennent pas toujours la réponse attendue ont été l’occasion de confrontations pour permettre aux familles de rester responsables même quand la misère enserre de toute part et dégrade la liberté.

Même lorsqu’elles ne comprenaient pas bien le mouvement, elles ont eu l’intuition de quelque chose de nouveau.

« Ils ne sont pas venus pour prendre nos enfants… »

« Ces gens-là ne sont pas venus pour nous espionner ». Elles réalisent aussi que les volontaires ne sont pas là pour leur recherche personnelle ou leur réussite, et que sans elles, ils ne peuvent rien faire.

« Quand on voyait tout ce que les jeunes leur ont fait endurer, on a senti qu’il fallait qu’on intervienne, ça ne pouvait plus continuer comme ça… »

Ce temps de reconnaissance, de découverte qui permet de sentir jusqu’où chacun peut aller, prépare le terrain d’une réelle amitié.

Un autre avenir avec les enfants

Les adultes expriment un premier accord à propos de l’action entreprise avec les enfants.

« Les filles sont arrivées, j’ai pensé : voilà encore des gens qui viennent se mêler de ma vie. Elles s’étaient mises dans la rue avec des livres et tous les enfants, de curiosité, sont allés regarder. Elles sont venues plusieurs fois, je n’ai pas osé descendre. Les enfants m’expliquaient : ces deux dames nous montrent des livres, nous apprennent à comprendre, à dessiner, nous aident à lire, c’est bien. Et puis, je voyais qu’ils étaient épanouis. Quand ils rentraient à la maison je les sentais plus tranquilles. Ils se mettaient à raconter ce qu’ils avaient fait… Je posais des questions et je voyais que c’était une aide… J’ai quand même osé descendre et leur demander ce que c’était. J’ai vu que ces personnes avaient le dialogue, le contact avec les enfants, elles les comprenaient, ils pouvaient parler librement.

En remontant, j’étais soulagée, j’étais contente pour mes enfants. J’ai pensé : venir ainsi, c’est tellement diplomate, tellement sensible à notre condition. J’étais attirée. J’ai laissé mes enfants sortir mais je sortais aussi avec eux. J’écoutais, j’essayais de comprendre, je posais des questions et je voyais qu’on me répondait sans me faire des yeux qui disent « tiens, celle-là, elle ne sait rien ! » Je pouvais causer normalement sans chercher les mots adéquats…

Ça t’ouvre cette porte qui était toujours fermée, ça te fait comprendre que ce n’est pas en restant enfermée toi-même que tu vas faire avancer tes enfants… »

« Je voudrais tant que les enfants ne vivent pas les mêmes choses que nous »

Il n’est pas de parents qui ne transmettent leur angoisse pour l’avenir de leurs enfants : « Que va-t-il devenir ? »

Il n’est pas de parents qui ne partagent leurs difficultés dans l’éducation de leurs enfants. « Je n’y arrive pas »« Je fais ce que je peux, pas ce que je veux » Que d’attentes !

C’est de là que naît un accord de fond avec le mouvement. Il est des périodes où la misère casse les gestes élémentaires (lever les enfants, les tenir propres, les envoyer à l’école…). À ces moments-là, la volonté de s’en sortir risque de ne plus apparaître. Les parents réclament alors que d’autres prennent momentanément le relais et veuillent plus fort qu’eux, pour l’avenir, ce qu’ils n’arrivent plus à porter aujourd’hui.

« Ce que vous faites de plus important, nous disait un homme de cinquante ans, c’est Tapori. Car en faisant se connaître et s’estimer des enfants de milieux différents, c’est l’avenir que l’on transforme. Quand ils grandiront au moins eux ne se rejetteront pas. »

S’associer contre la misère

Une autre action marque beaucoup les familles : les rassemblements.

« Riches ou pauvres, d’ici ou d’ailleurs… au plus loin du monde où tu vas, tu découvres que c’est si différent, et pourtant, c’est pareil, il y en a qui ne sont pas aimés, ils n’ont que la misère… »

Les rencontres nationales ou internationales construisent les familles et marquent leur réveil.

« On se croyait tout seuls comme ça, on a vu qu’il y avait plus malheureux que nous… »

« On a vu comment d’autres faisaient pour y arriver… »

« En comprenant la misère des autres on a un peu gagné sur sa propre misère… »

« Cela m’a donné courage et confiance pour les démarches par exemple. Ça marcherait pour les autres, alors je me suis dit : je vais y arriver, je veux y arriver et puis les autres disaient : vas-y… »

« Je ne croyais pas qu’il y avait autant de misère dans le monde… »

À travers les réunions de familles dans les quartiers ou les universités populaires régionales, les familles découvrent qu’elles ont quelque chose à dire. Elles ont une expérience unique d’épreuve de souffrance, mais aussi de courage, de connaissance particulière sur les rouages des sociétés qui acculent les plus vulnérables à l’échec.

Ce ne sont plus des coupables ou des incapables qui se retrouvent, c’est une population consciente d’appartenir à un monde qui ne donne pas les mêmes chances à tous.

« Avant, on cachait la misère, maintenant, on la dévoile pour que d’autres ne vivent pas les mêmes choses, pour nos enfants surtout. Ça m’a donné le courage de parler, d’oser dire ce que nous avons vécu. »

« Avant je n’osais pas. La première fois que j’ai parlé, on m’a applaudi, ça m’a donné des forces. Maintenant, je sais que je ne peux plus me taire. »

« Avant, j’avais très peur chaque fois que je devais demander de l’aide, maintenant, je sais que j’ai des droits et que je peux être respecté… »

« Depuis que le mouvement s’est fait connaître chez nous, on ne nous maltraite plus comme avant. »

Les personnes qui parlent ont derrière elles dix ans, quinze ans, parfois plus d’accompagnement de militants dont la plus grande force était de ne pas douter qu’un jour elles se relèveraient. Il faut en effet, un soutien tenace et continu pour que des familles qui ont accumulé tant d’humiliations et d’échecs osent affronter un groupe… « ma fille est malade » … « je n’ai pas de costume à me mettre »… « j’irai la prochaine fois », « j’ai trouvé du travail »… « tu te mets à mentir mais tu n’aimes pas ces paroles-là. »

À chaque invitation, Madame C. s’enfermait dans sa cuisine : « de se voir comme on est, il ne faut pas se baisser plus encore ». Aujourd’hui, elle entraîne ses voisines et sait le temps de la patience, du silence, de la liberté, avant d’oser franchir le pas.

S’en sortir, c’est possible

« Tant d’investissements ! lance-t-on souvent à des membres du mouvement, y en a-t-il au moins qui s’en sortent ? » L’interlocuteur pense souvent au paiement du loyer, au travail, à la scolarisation des enfants, à la tenue de la maison. Certes, tout cela est essentiel. Mais le préalable c’est de retrouver en soi la force de croire que l’on va y arriver, d’oublier l’amertume de tous les combats qui ont usé et qui ont si peu abouti.

« Ce que le mouvement m’a appris de plus important, c’est qu’on peut s’en sortir. Il nous a mis dans la tête qu’il fallait qu’on lutte, c’est comme ça que je me suis mis à apprendre à lire et à écrire. Je n’y arrive pas encore tout à fait, mais j’ai passé une étape. »

« On a appris à se bouger, à prendre conscience de nous-mêmes et qu’on a de la valeur… ça nous a réveillés. »

Et en Grande-Bretagne, Pauline résume : « Quand je pense Quart Monde je pense je veux »

Les plus pauvres

Les familles trouvent dans le mouvement amitié, appui, compréhension. Beaucoup parlent aussi de la joie, des voyages, des fêtes, des folies que les volontaires ont faits avec eux pour casser le poids de la misère et de l’enfermement. Mais comme il est difficile de passer de la reconnaissance de soi, de l’action pour soi, à la reconnaissance des autres, à l’action non seulement pour les autres, mais avec eux.

Agir pour plus pauvres qu’elles, les familles le font quotidiennement dans les quartiers. C’est la loi naturelle de la survie, de l’entraide. Mais, intégrer plus démuni que soi dans toutes les actions (dans toutes les actions pour une promotion, pour se libérer ensemble de la misère) est bien autre chose.

Ceux-là perturbent les réunions organisées à grand ’peine, compliquent les démarches publiques, discréditent les familles dynamiques, le monde est si vite enclin à distinguer « les bons pauvres des mauvais pauvres. »

« Déjà jeune j’avais honte d’être pauvre, dit Madame B. En venant à la maison Quart Monde, si j’étais avec quelqu’un, je savais que j’étais pauvre, ça ne me faisait rien. Mais si quelqu’un entrait qui était un peu sale, je me sentais toute drôle. Je me disais : il pourrait se corriger. J’ai mis du temps mais j’ai pu comprendre tout le mal qu’ils avaient, et que si on fait quelque chose avec le mouvement c’est pour que ceux-là ne soient pas toujours repoussés ».

Pour beaucoup de familles, malgré leur propre dénuement, le bénéfice le plus important de leur participation au mouvement est d’être devenues capables de comprendre et de défendre plus pauvres qu’elles.

Identifier les chemins qui transforment vraiment l’avenir

Que de tensions, d’abandons, de reprises pour saisir qu’il ne s’agit pas d’aider des familles à vivre moins mal dans l’immédiat, mais de poser les gestes qui détruisent pour de bon la misère. Les militants vivent intensément cette tension permanente entre aider aujourd’hui à survivre : « On ne peut pas laisser quelqu’un à la rue », « on ne peut pas laisser des enfants sans manger » … et poser les gestes qui rendent les hommes libres et responsables.

Héberger une famille aujourd’hui suppose demain de faire toutes les démarches, suppose tant de luttes, souvent sans issue, pour trouver un vrai logement durable. Tant d’hébergements de familles expulsées reposent sur les épaules d’amis, de voisins à peine mieux lotis, et l’élan se brise parce que la promiscuité devient insupportable.

Comment alors envisager des projets, une action de type plus politique, pour un vrai droit au logement pour tous ? Certaines familles arrivent aujourd’hui à lier entraide et démarche politique mais au prix d’une formation au jour le jour, car il s’agit de bien cerner les causes réelles de la misère et d’ouvrir des chemins nouveaux pour la détruire.

Agir ensemble durablement, c’est possible

Ceux qui deviennent militants Quart Monde se sont engagés dans des actions précises, ont créé, ont pris des responsabilités : accueillir la bibliothèque de rue chez eux, organiser un prêt de livres, participer à la pré-école, organiser une fête, vendre les journaux « Feuille de route » sur le marché, arrêter une expulsion, témoigner au tribunal.

L’action

Par l’action du mouvement, les familles découvrent leurs forces et capacités cachées :

Cet homme qui après de longues années de non emploi reprend à l’atelier les gestes du travail retrouve la fierté d’être père, mari, homme libre : « on ne me regarde plus comme avant. »

Enfants, jeunes et adultes, vivent au travers des instruments que le mouvement met à leur disposition de véritables passions. C’est l’enfant qui chaque soir tempête à la porte du pivot culturel pour qu’on le laisse entrer.

M. T. a quarante-cinq ans « Je suis parti en vacances pour la première fois avec ma famille, ce furent les plus beaux jours de ma vie ». M.T. ira l’année suivante convaincre les familles les plus enfermées qu’il connaissait, pour qu’à leur tour elles partent.

L’action c’est aussi découvrir que la fête est possible et qu’elle transforme tout le quartier.

« C’était la fête, il faut dire qu’entre parents et enfants on ressentait la même chose. C’était un moment où on oubliait tout, nous aussi, on riait comme des enfants, on laissait les querelles, c’était un rayon de soleil. »

« Jamais auparavant je n’avais fêté Noël. »

L’action c’est encore vivre la volonté que les chances de progrès aillent en priorité à ceux qui sont le plus mal préparés à l’avenir.

« L’ordinateur, moi, je n’en avais jamais vu. Pour moi, c’était la bête noire, comme une machine qui enlève la main d’œuvre et qui amène le chômage. Mais, c’est l’évolution de la vie, il ne faut pas passer à côté. La radio, la télé, les journaux en parlent… Il n’y en avait jamais eu dans le quartier. À l’école, les autres enfants racontaient : « Hier soir, j’ai fait un jeu avec mon père sur mon ordinateur. » Nos gamins entendaient ça, mais pour nous, ça restait un monstre.

Quand il est venu dans le quartier, c’était magnifique. Alors, ces enfants aussi ont pu dire qu’ils connaissaient l’ordinateur, qu’ils l’ont touché, qu’ils l’ont compris, qu’ils lui ont posé des questions, c’était une chose fabuleuse.

Les grands sont venus en premier lieu, les petits n’osaient pas tellement. Ils se sont dit qu’ils ne pourraient pas.

Quand ils ont commencé à y aller, ils ont vu que les grands les prenaient sur leurs genoux. Les grands expliquaient aux petits comment faire. Cette joie que les enfants ont eue, ça nous a stimulés nous-mêmes. C’est nous-mêmes qui sommes descendus. Des fois, il y avait plus d’adultes que d’enfants. Il faut aussi qu’on s’instruise. »

L’action laisse des traces visibles, des repères de la promotion.

« Pour mes propres enfants, je n’allais jamais rencontrer les instituteurs. Je craignais qu’on ne me parle des poux ou des retards de paiement de cantine. Maintenant, deux fois par an, j’arrive à suivre le travail scolaire des derniers avec leur maître. »

Le mouvement, c’est nous

De cette action, avec le milieu tout entier, tous les militants portent le sentiment d’une aventure commune.

« Le bus qui arrive à la cité, c’est nous. »

« Le quartier rénové, c’est notre victoire. »

« La pré-école, la bibliothèque dans le quartier, on les a gagnées. »

« Le mur qui protège les immeubles de la voie ferrée où plusieurs enfants sont morts, ce fut notre combat. »

Rares sont cependant les quartiers où restent ces traces visibles des réussites des familles. Elles vivent si souvent en taudis, en logements provisoires ou en quartiers insalubres, que le bulldozer des rénovations, destinées à d’autres, a vite fait d’enlever au regard toutes ces étapes vers la libération d’un peuple sans cesse reconduit au silence.

Les volontaires et leurs écrits restent les témoins vivants de ces combats. En reprenant l’histoire, les familles se souviennent…les baraques du bidonville incendiées, les inondations l’hiver, les expulsions, ceux qui sont morts de misère… histoire gravée dans leur chair qui impose silence. Elles nous demandent de répercuter leur acharnement pour sortir de la boue et cette part d’humanité qui s’est bâtie en chacun, riches ou pauvres, dans leur bagarre commune contre la misère.

Et l’histoire s’écrit autrement

Ce compagnonnage avec les volontaires et les alliés inclut une démarche commune d’évaluation de l’action et d’appropriation des objectifs du mouvement. « J’ai changé, je n’ai plus peur, j’ose, je suis devenu capable… » lit-on tout au long des interviews.

Geneviève se souvient aujourd’hui qu’étant enfant elle « dormait dans sa tête pour oublier que le corps se fatigue ». Ce souvenir est une conquête.

« J’ai appris à comprendre, à réfléchir ». On voit ainsi des parents consigner sur un cahier ce qu’ils vivent et ce qu’ils pensent pour que leurs enfants comprennent leurs épreuves, leurs combats, et leur pensée sur la vie.

On voit toute une population exclue d’une région à cause de son ethnie, retrouver son histoire, tolérer, puis souhaiter qu’elle soit écrite. Hier source de discrimination – il valait mieux la taire pour éviter toutes sortes d’ennuis – aujourd’hui, elle commence à être source de fierté.

Grandir ensemble en humanité, c’est possible

« Sans eux, on serait toujours au fond du désespoir. »

« Quand on reçoit de l’amitié, on est plus affectueux envers les siens. »

« J’ai changé moi-même, je suis plus ouverte. Avant je m’énervais, j’avais des crises de colère, c’était terrible. Je crois que c’est parce que je n’arrivais pas à dire ce que j’avais envie de dire, maintenant, j’arrive à me dominer. »

« Mon plus beau souvenir, date de la première fois où je suis monté à Pierrelaye en session de formation. Le père Joseph m’a appris quelque chose rien qu’avec son regard. Il m’a accepté pour être du mouvement, il aurait pu me dire : « Tu es un soûlard ». En m’acceptant, il m’a rendu ma dignité. Plus personne ne venait à moi, et maintenant, c’est moi qui vais aux autres. »

« Les ennuis quotidiens reviennent, mais tu les vois différemment. Avant, quand la pluie tombait je fermais ma porte pour des semaines. Aujourd’hui, j’explique aux gens. Si nos parents avaient connu cela, nous aurions été beaucoup plus libérés en nous-mêmes, beaucoup plus forts, nous aurions entrevu les choses autrement. Le plus important, c’est de comprendre l’humanité, ça c’est la bonne base. »

Sortir de soi, sortir physiquement, c’est aussi mettre les autres devant leurs responsabilités, c’est devenir partenaire, interpeller la société.

« Si on ne va pas partout, ils ne sauront rien de nous. »

« Parler de nous, c’est aussi permettre à nos enfants de ne pas connaître la honte. »

Les familles savent que le mouvement ne leur appartient pas, qu’il ne se limite pas à un quartier, à une ville ou à un pays, elles le vivent lors des départs des volontaires pour d’autres lieux. Malgré la peine et le risque des séparations, c’est un peu elles qui envoient au loin ceux qu’elles ont formés.

« Quelqu’un qui sait se débrouiller, qui arrive enfin à marcher, il ne peut pas tenir cela pour lui tout seul. »

« Autant de chaleur, tu ne peux pas la garder. »

« Maintenant, on a des amis partout. »

Les familles disent tout au long des interviews le changement, le mouvement qui s’est produit dans leur vie et dans la société. Il y avait avant, et il y a aujourd’hui. Entre les deux, s’intercalent la rencontre, la confrontation, tous les chemins d’action ouverts. Chemins pour déraciner la misère qui détruit les hommes. Chemins pour partager les savoirs réservés seulement à une certaine catégories d’hommes privilégiés, afin que les familles puissent envisager l’avenir sans peur.

Les interviews contiennent peu de critiques. Cela tient au fait que nous avons délibérément choisi des familles avec lesquelles il y avait un accord sur le fond. Nous voulons comprendre ce qui s’est vécu, ce qui a rendu possible leur engagement aujourd’hui auprès des autres. Car c’est là que le mouvement suscite une chance nouvelle de citoyenneté.

Les familles nous parlent d’un mouvement qui prend racine dans leurs peines, dans leurs espoirs, dans leurs luttes. Mouvement qui rejoint l’aspiration de tous les hommes à bâtir un monde fraternel où chacun exerce pleinement ses capacités. Mouvement, seulement amorcé, dont les familles qui se sont mises en marche sont le terreau. Mouvement auquel tous n’adhèrent pas formellement, où tous n’agissent pas mais où la plupart, particulièrement les plus pauvres se reconnaissent.

Il aurait fallu dire davantage à quel prix ce mouvement est possible.

« J’ai quarante-trois ans, apprendre à lire et à écrire, maintenant, c’est foutu. Cela ne me donnera pas plus de travail. Mes enfants ne trouvent que des stages à 2 000 francs par mois. Maintenant, on n’a plus rien à choisir, c’est dur, c’est tout. »

Les pauvres sont épuisés par les doutes des nantis qui acceptent le chômage. Cette population nous remet sans cesse devant la réalité, car la misère est dense et les victoires obtenues toujours aléatoires. Il faut tenir à ces victoires et les renforcer sans cesse et sans aucun doute sur le bien fondé des efforts à fournir. Tenir, au prix de l’engagement et de la ténacité d’une poignée d’hommes, mais surtout au prix d’immenses efforts, peu relevés ou reconnus, d’une population sans moyens, car c’est à elle que toujours on demande le plus.

1 Cité de transit proche d’un terrain de voyageurs.

1 Cité de transit proche d’un terrain de voyageurs.

Monique Cogneau

Monique Cogneau : née en 1943, puéricultrice de formation, elle est volontaire permanente du Mouvement ATD Quart Monde depuis 18 ans. Après quelques années passées en secteur (Toulon, Rennes), elle a lancé l’antenne de Ouagadougou au Burkina Faso. Responsable de rassembler la connaissance des équipes de terrain (expertise) jusqu’à fin 1987, elle anime maintenant dans l’Aube (Bois Gérard) la création d’un centre du mouvement d’enfants (Tapori), pour l’accueil des enfants et la formation de volontaires.

CC BY-NC-ND