N° 125, 1987/4   •  S'associer avec les plus pauvres
Dossier

Le volontariat ATD Quart Monde Quart Monde : une chance à proposer

Joseph Wresinski
  • publié en novembre 1987
Résumé
  • Français

La médaille Albert Schweitzer a été décernée en 1982 au volontariat international ATD Quart Monde. À cette occasion, son fondateur en a rappelé ses traits essentiels.

Index

Index chronologique

1987/4
Texte intégral

Comment, au sein du Mouvement ATD Quart Monde, nous efforçons-nous de demeurer sur le chemin d’hommes d’une longue lignée à travers les siècles, qui de François à Vincent-de-Paul, d’Ozanam à Schweitzer et Martin Luther King, se transmettent le même flambeau : celui de la foi dans l’homme ?

Aujourd’hui comme hier, le volontariat est une nécessité humaine

En effet, tant qu’un homme sera sans réponse à son angoisse, à sa souffrance, à sa peine ; tant qu’un homme sera dans une condition qui l’enferme dans son désespoir et l’empêche d’être entendu, des hommes et des femmes se rendront volontairement disponibles et entièrement libres, prêts à entendre le cri de détresse qu’un tel homme, ou une famille, ou un groupe, pourrait lancer.

Tant qu’un homme subira la torture, sera prisonnier dans n’importe quel goulag, tant que des personnes seront enlevées et disparaîtront, des hommes et des femmes, épris de liberté, se dresseront face à la tyrannie.

Tant que des peuples entiers ou des individus seront tiraillés par la faim, honteux de leur ignorance, humiliés par le chômage, minés par la maladie et usés par la misère, des hommes et des femmes iront rejoindre ces groupes humains ou ces individus pour lutter avec eux et obtenir réparation.

Des hommes épris de justice…

Les volontaires d’ATD Quart Monde que vous honorez aujourd’hui, sont parmi les hommes épris de justice qui ont opéré des ruptures dans leur vie, qui sont prêts à rejoindre, volontairement, à tout instant, les plus défavorisés parmi les affamés, les illettrés, les chômeurs, les malades et ceux que la misère écrase, afin de lutter avec eux contre toute forme d’injustice, d’exclusion et d’atteinte aux Droits de l’Homme.

Ces atteintes aux Droits de l’Homme sont le signe de la permanence, dans toutes nos sociétés, si riches, si libres, si avancées soient-elles, d’hommes, de femmes, de familles entières qui sont exclus et maintenus en dehors des structures et des systèmes, qui contrairement aux autres citoyens, sont absents de la pensée et de la volonté politique, économique et spirituelle des responsables en humanité.

Absents non seulement des structures de partage des biens et de la parole, mais absents même de la pensée de ceux qui disent vouloir les changer, les améliorer, voire les renverser.

Normalement, dans nos sociétés occidentales, la solidarité nationale et internationale devrait jouer pour les plus pauvres comme pour les autres citoyens, elle devrait opérer ces changements. Mais, en réalité, elle joue très peu pour empêcher ces violations répétées des Droits Humains, car ceux qui devraient le faire sont les mêmes qui projettent et déterminent ce qu’il est possible de faire ou de ne pas faire pour réintroduire les familles des travailleurs les plus défavorisés dans le tissu social, économique ou spirituel.

Or, harassés par toujours plus de demandes, des responsables politiques, économiques et religieux, sont constamment conduits, – ce qui est normal dans une démocratie – à ne mettre en œuvre que des mesures à moindres frais pour l’ensemble des citoyens et des croyants. La conséquence en est qu’elles sont sans effet pour ceux qui sont au plus bas de l’échelle sociale. Ceci se comprend aisément ! Comment les responsables pourraient-ils voir en ces travailleurs les plus défavorisés autre chose que des demandeurs d’emploi, de logement, de soins, de sécurité financière, au même titre que les autres citoyens ?

Comment pourraient-ils les considérer autrement que comme des demandeurs semblables à tous les autres travailleurs, puisqu’ils ignorent que les travailleurs du Quart Monde sont privés d’instruction, de formation professionnelle, de savoir social et politique ?

Comment ces responsables pourraient-ils tenir compte de ce que, minés par la faim et la maladie, les travailleurs du Quart Monde ne peuvent répondre aux exigences imposées à ceux qui veulent obtenir la reconnaissance de leurs droits et la considération publique ?

C’est pourquoi, dans nos sociétés, malgré les efforts innombrables qui sont tentés par les instances nationales et internationales, les plus défavorisés continuent à être mis à l’écart, à se voir attribuer quelqu’aumône ou aide pour survivre et non pas les moyens d’un avenir décent.

Pour que les familles sans voix deviennent défenseurs des Droits de l’Homme

Pour pallier cette impossibilité de détruire toutes ces entorses aux Droits de l’homme, des hommes et des femmes se sont regroupés. Les volontaires d’ATD Quart Monde sont de ceux-là. Face à la misère et aux côtés de ceux qu’elle écrase, ils ont souscrit un engagement qui n’est limité ni dans le temps, ni par l’exercice professionnel. Ils ont souscrit un engagement qui vise à la libération totale des plus défavorisés. Ces volontaires ne se sont donc pas seulement engagés à  l’exercice d’un  service ou à la poursuite d’une action, ils ne se veulent pas experts économiques, sociaux ou autres. Ils ne cherchent pas à se substituer aux responsables de la chose publique ; mais ils sont des permanents engagés dans une lutte radicale contre la misère. Ils sont des hommes et des femmes qui vivent au cœur même des populations les plus défavorisés, qui acceptent de partager avec elles, tant les incertitudes et les angoisses, que les espérances et les joies. Mais attention, s’ils vivent au cœur de la population, ce n’est pas seulement pour qu’elle obtienne une école qui instruise ses enfants, une formation professionnelle pour ses jeunes, du travail pour ses aînés, ce n’est pas seulement non plus pour obtenir les moyens de fonder une famille, ni pour pouvoir participer à la vie culturelle, sociale, économique ou religieuse.

Ce que veulent ces volontaires, leur ultime projet, est que ces familles sans voix, ni droits, deviennent, elles-mêmes défenseurs des Droits de l’Homme. C’est pourquoi, dès le début, ces volontaires regroupèrent les familles des travailleurs les plus défavorisés, celles qui refusaient de subir le sort qui leur était imposé, celles qui n’acceptaient plus que celui-ci soit réservé à d’autres : ils regroupèrent les familles en un mouvement qui s’appellerait « Quart Monde ».

Depuis vingt cinq ans, au sein de ce Mouvement, les travailleurs les plus défavorisés et les volontaires dénoncent les ravages physiques et moraux que provoquent la faim, l’indignité, au bas de l’échelle, l’ignorance de la lecture et de l’écriture, l’angoisse d’être chômeurs, la honte de mendier, la détresse de voir ses enfants arrachés et confiés à des institutions ou adoptés.

Défenseurs des Droits de l’Homme, les travailleurs les plus défavorisés et les volontaires interpellent nos sociétés. Ils leur rappellent que les idéaux dont elles se prévalent sont bafoués au plus bas de l’échelle sociale, que nos démocraties sont inégalitaires, sélectives ou excluantes, puisqu’elles ne laissent aucune chance d’avenir aux plus démunis.

Un corps volontarial

Si des volontaires permanents s’engagent à vivre dans la durée, en communauté de destin avec les plus défavorisés, il est indispensable qu’ils soient profondément solidaires les uns des autres. En effet, quelle que soit leur origine sociale ou ethnique, quelles que soient leurs convictions et leurs idéologies, quelle soit la mission de chacun, cette solidarité resterait vaine si elle n’était pas vécue dans l’amitié, si elle n’aboutissait qu’à bâtir la justice sans parvenir à créer la paix.

Les volontaires n’ont pas créé un parti, un syndicat, une organisation. Ils se sont entourés uniquement d’amis. L’amitié seule pouvait fonder la solidarité et sans l’amitié, la solidarité ne valait pas.

Le rôle du volontariat, plus que jamais, compte tenu de la crise économique internationale, est primordial aujourd’hui. Car il propose un autre type de relations humaines, sociales, politiques et spirituelles. Il imagine et créé des voies nouvelles : il trace, à travers son engagement et par sa propre vie, les contours d’un autre type de société sans exclusion où personne ne serait considéré ni traité en inférieur.

Une chance à proposer aux jeunes

Aujourd’hui, de nombreux jeunes sont à la recherche d’une cause qui vaille la peine de se dépasser. Aujourd’hui, pour beaucoup, ni la politique, ni la religion, n’ont réussi à satisfaire leurs aspirations. Or, les jeunes de toujours, les jeunes d’aujourd’hui, ont besoin d’absolu, d’objectifs clairs et précis, de causes pour lesquelles ils sont capables de donner leur vie.

Pouvoir s’engager aux côtés des plus défavorisés, pouvoir travailler à leur libération, n’est-ce pas une chance à leur proposer ?

Personnellement, je suis convaincu que les plus démunis peuvent être cet absolu que les jeunes recherchent, mais à nous, les aînés, revient la responsabilité de les ouvrir à cette cause parce que nous y serons personnellement engagés. En effet, il faut se le rappeler, si les volontaires restent seuls à mener leur combat, jamais ils ne pourront permettre aux plus défavorisés d’être à leur tour défenseurs des Droits de l’Homme.

Au contraire, ils le pourront, si les hommes et des femmes s’unissent à leur combat au niveau de leurs responsabilités, quelles qu’elles soient, là où ils sont ; au niveau de leurs Églises, de leur vie syndicale, associative ou autre, rappelant sans cesse que les plus défavorisés doivent être la priorité des priorités dans toutes leurs démarches, et que sans priorité aux plus défavorisés, il n’est pas de démocratie qui  vaille.

Pour créer un ordre de paix

Dans un monde tel que le nôtre, les volontaires sont encore et toujours des innovateurs. Ils tracent des chemins nouveaux, ils apportent le changement de nos sociétés, ils proposent d’autres formes de vie, ils avancent d’autres priorités.

En ce sens, ils sont des hommes politiques au sens plein du mot, mais ils sont surtout des créateurs de paix. Car ils font appel au consensus de tous les citoyens, quelles que soient leur condition et leurs responsabilités. Ils savent que la destruction radicale de la misère dépend de la volonté politique des États, mais aussi et surtout, de l’engagement de tous, qu’ils soient riches ou pauvres.

Pour que des actes de libération des plus pauvres soient posés, des actes qui amènent de véritables changements en faveur des plus pauvres, il faut que l’ensemble des citoyens change de cœur et d’opinion.

Alors seulement les responsables politiques, économiques et religieux se trouveront, eux aussi, conduits à faire fi de leurs privilèges.

C’est alors qu’ils concevront, projetteront, détermineront ce qui doit être fait pour parvenir à un véritable ordre social, juste et solidaire pour tous sans exception, un ordre de paix entre tous les hommes.

Pour citer cet article Joseph Wresinski, « Le volontariat ATD Quart Monde Quart Monde : une chance à proposer », Dossier, S'associer avec les plus pauvres, Année 1987, Revue Quart Monde, mis à jour le : 16/07/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/4332.