N° 212, 2009/4   •  Migrations : un monde qui bouge
Fondamentales

Survivre sans droits

Jorge Cela
  • publié en novembre 2009
Résumé
  • Français

Traduit de l’espagnol, ce texte reprend des extraits d’une intervention de l’auteur lors du Colloque « La Démocratie à l’épreuve de la grande pauvreté : l’actualité de la pensée de Joseph Wresinski », à Port-au-Prince (Haïti) du 27 au 29 février 2008. Les références des citations de Joseph Wresinski, extraites de « Refuser la misère. Une pensée politique née de l’action », Éd. Le Cerf, 2007, sont indiquées dans le corps du texte.

Index

Index chronologique

2009/4
Texte intégral

Dans trois ans, nous célébrerons les 500 ans du sermon du frère Antoine de Montesinos. Ce sermon est à l'origine des lois de Burgos, qui furent les premières à protéger les indigènes du nouveau monde. Il eut comme conséquence immédiate l'interdiction, pour les Dominicains, de prêcher dans l'île. La question fondamentale soulevée par le frère était : Les indigènes ne sont-ils pas des êtres humains ? C'est cette même question, presque cinq siècles plus tard, que Joseph Wresinski nous pose à travers les voix des hommes et des femmes qui forment le Quart Monde : « Ne sommes-nous pas, nous aussi, des êtres humains ? » ( p. 230).

La clé est entre les mains des pauvres

La pensée du père Wresinski nous mène à la responsabilité qui incombe à toute la société d'affronter le problème de la misère. Son idée centrale est que, dans cette action, la clef est entre les mains des démunis. Si ces derniers sont sujets de devoirs et de droits, aucune action pour l'éradication de la pauvreté ne peut se faire sans eux. Car ce serait, une fois de plus, ne pas reconnaître leurs droits et baser une société neuve sur leur exclusion. « Pour enrayer la reproduction de l'extrême pauvreté, il faut rendre aux plus défavorisés leur rôle de dénonciateurs des violations des droits de l'homme qu'ils subissent sans relâche, et leur donner les instruments de la parole pour qu'ils deviennent à leur tour défenseurs de ces droits » (p. 260).

Cette action avec les plus pauvres doit aller du diagnostic, pour éviter de lire leur réalité à partir de la nôtre, jusqu'à la prise de décision. Mais ceci n'est pas une proposition de transfert de pouvoir. Cela part de la volonté de les considérer comme des personnes capables de prendre des décisions concernant leur propre vie, et de reconnaître leur droit à le faire, mais aussi de reconnaître leur condition de dépossédés. Ils ont besoin d'un accompagnement. Wresinski a lui-même accompagné les diagnostics participatifs dans le cadre d'enquêtes rigoureusement scientifiques. Il a intéressé les scientifiques à la recherche sur la misère, en les situant dans le contexte des pauvres, à leurs côtés, pour qu'ils s'approprient leur regard à partir d'une empathie et d'un engagement initial. Le Mouvement ATD Quart Monde est né avec la permanente participation des pauvres, mais aussi avec l'accompagnement éclairé des scientifiques et des volontaires. Les pauvres participèrent non seulement au diagnostic, mais aussi à la formulation des propositions, accompagnés de conseillers qui donnaient une viabilité technique à leurs contributions. Et cette réflexion a été menée jusqu'aux instances du pouvoir, pour influencer les prises de décision à chaque niveau : local, national et international.

Les pauvres ne participèrent pas seulement en tant que « chair à canon » pour la mobilisation. Ils furent tout le temps protagonistes, du diagnostic à la formulation des propositions et à leur négociation. Parce que le processus lui-même était une étape de cet exode de la misère.

Une action de transformation

Un deuxième élément est la focalisation sur l'action. Cela ne peut pas être une action d'assistance, dans le but de soulager la souffrance des pauvres ou de compenser les effets pervers des politiques économiques. Cela doit être une action de transformation qui éradique peu à peu les racines de la misère. La politique d'assistance approfondit les racines de la misère en confirmant aux pauvres leur impuissance, en les confortant dans l'idée que leur unique issue est d'attendre de l'aide venant d'en haut, pour laquelle ils s'emploient à faire pitié, en se montrant faibles et incapables. La politique d'assistance tend à transformer les pauvres en des parasites sociaux. « De ce fait elle est inacceptable, tant pour le contribuable qui n'en voit pas la contrepartie que pour les bénéficiaires, qui sont humiliés quand on répond par la soupe populaire à leur espoir d'appartenir à la société de l'informatique » (p. 265). Le fondement de toute action sociale doit être de « considérer que tout homme a le droit de contribuer à la richesse d'une société » (p. 268), de donner du pouvoir aux exclus pour les rendre citoyens et citoyennes, collaborant de manière responsable au bien commun, tout en reconnaissant leurs droits.

La centralité de la pauvreté

Le troisième élément est que cette action de lutte contre la misère doit être une action de l'État. En parlant d'action d'État, on se réfère à un consensus national qui réunit les forces vives de la nation pour créer les conditions nécessaires à ce que personne ne soit sous un « minimum vital culturel ou social (...) qui dépasse celui de la seule subsistance » (p. 273). Il s'agit de la construction d'une politique d'État à travers le consensus. Cela demande ce que l'Institut interaméricain des droits de l'homme appelle la « centralité de la pauvreté »1 La rendre objet central de l'intérêt national et, nous devons ajouter aujourd'hui, de l'intérêt global.

Cependant, « la Convention (américaine des droits de l'homme de 1969) renvoie uniquement (article 26) aux normes de l'OEA et n'aborde pas par conséquent la pauvreté comme thème de droits ... Le protocole additionnel (de San Salvador, 1988) a tenté de remplir ce vide (...) bien que de manière insuffisante et inadéquate (...) 13 années sont passées entre l'adoption du protocole (1988) et son entrée en vigueur en 2001 (...) seuls 14 des 19 pays qui y avaient souscrit l'ont ratifié »2.

On est encore loin d'octroyer aux politiques sociales l'importance qui leur est due. Et, en disant que ceci est du ressort de l'État, nous ne nous référons pas seulement aux gouvernements. La responsabilité première revient à la société, et ensuite aux gouvernements, en tant qu'administrateurs des biens publics. C'est la société entière qui doit veiller à ce que les gouvernements donnent à ce thème son importance et son orientation adéquate, en le considérant en tant qu'action préférentielle à l'heure d'élaborer des projets, en rendant compte des résultats des actions entreprises. C'est pourquoi il faut créer des observatoires de politiques sociales à partir de la société civile. Mais la vigilance ne suffit pas. La société civile a aussi une responsabilité proactive. Elle doit participer à la sélection des priorités et à la construction des politiques les plus adéquates. Et si nous disons que la clé est entre les mains des pauvres, ils doivent être une partie privilégiée de cette action de la société civile.

Le rôle de l’éducation populaire

Cela signifie que l'action doit toujours être conçue comme une action également éducative. La référence nécessaire pour comprendre quel type d'éducation doit être mis en place, c'est la réflexion sur l'éducation populaire. Cette éducation doit être faite dans le cadre d'un dialogue des savoirs qui ouvre le pauvre à l'information gérée par la société de la connaissance, qui l'ouvre aux nouvelles technologies et à la construction d'une pensée propre. Mais qui, parallèlement, ouvre la société à la compréhension de la misère du point de vue du pauvre, à la prise de position et à la complicité à partir de l'expérience de la fraternité solidaire. Ce doit être un dialogue qui nous ouvre au monde méconnu de la culture de la pauvreté, de la souffrance pour la survie qui exige en échange le renoncement aux droits de l'homme.

C'est pourquoi l'organisation populaire en tant qu'intégration de la participation des pauvres est très importante. Il faut promouvoir une organisation démocratique et représentative des intérêts des plus pauvres. Joseph Wresinski affirmait que les « rassemblements ont permis aux sous-prolétaires d'affirmer leur identité collective et de revendiquer une place reconnue dans la société » (p. 272). Mais cela appartient à d'autres instances de la société civile d'accompagner ces organisations et de leur faire une place dans l'espace du débat et de la prise de décisions. Les pauvres ont besoin de la complicité des autres groupes sociaux, conscients de leur importance pour la construction d'une société basée sur les droits de l'homme. L'action de compassion, si elle n'acquiert pas une forme de proposition intelligente et viable, restera réduite à de la bonne volonté. « Certes, ils pourront être acceptés dans notre cœur. Cependant, les sociétés sont bâties non pas par l'amour, mais par l'intelligence, que celle-ci soit ou non animée par l'amour » (p. 17). « Les droits de l'homme sans amour, sans respect inébranlable de l'homme, n'aboutissent pas pour les plus pauvres. Mais de même, l'amour qui ne serait que pitié épidermique, qui ne va pas jusqu'à reconnaître les droits de l'homme aux plus pauvres, les laisse dans la non-fraternité, dans l'infériorité blessante, dans l'impuissance contre les humiliations. Ce faux amour casse l'homme, plus que ne le fait la faim » (p. 135).

Aux racines de la pauvreté

La pensée de Joseph Wresinski sur la misère est à la fois chaleureuse et intelligente. Elle garde la chaleur de la proximité, respectueuse de l'histoire des pauvres, et elle développe en même temps la finesse intellectuelle pour pénétrer dans les racines de la pauvreté, et proposer des alternatives nées d'une nouvelle façon de voir qui induit une nouvelle manière de procéder.

La contemplation attentive des pauvres en tant que personnes dans un contexte déshumanisant nous les révèle avec un nouveau visage, qui nous interpelle, parce qu'il les rapproche de nous, jusqu'à en faire nos voisins, une partie de notre famille globale, ce qui nous rend coresponsables de leur destin. Ce regard définit des champs d'action pour l'éradication de la pauvreté en la situant comme une priorité de la société globale, à laquelle les pauvres doivent participer. Mais nous sommes tous acteurs, avec nos propres responsabilités.

Cette tâche a été entreprise depuis longtemps. La volonté politique nous a manqué pour la faire avancer en tant que priorité, avec toute la radicalité et l'intelligence nécessaires. Peut-être parce qu'il nous a manqué l'impulsion intérieure qui naît du cœur. C'est pour cela que j'aimerais terminer en citant cette petite fille, Jacqueline, dont Joseph Wresinski nous raconte qu'elle répondit ainsi à la question : « Qu'est-ce que la charité ? » : « La charité, disait-elle, c'est quand on n'a plus rien à donner et que Jésus te dit : donne ton cœur » ( p. 240).

Pour citer cet article Jorge Cela, « Survivre sans droits », Revue Quart Monde, Année 2009, Migrations : un monde qui bouge, Fondamentales, mis à jour le : 17/09/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/4382.
Auteur

Jorge Cela

Jorge Cela, jésuite, travaille en République Dominicaine dans le cadre de la Fédération internationale  Fe y Alegría, qui cherche à promouvoir une éducation populaire intégrale et le développement social en Amérique latine à travers une action auprès des personnes et des groupes les plus défavorisés de la population.