Une libération mutuelle en spirale

Jean-Pierre Daud

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Jean-Pierre Daud, « Une libération mutuelle en spirale », Revue Quart Monde [Online], 212 | 2009/4, Online since 05 May 2010, connection on 12 August 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4384

Se faire proche des plus pauvres : en quoi ce choix favorise-t-il leur reconnaissance et leur permet-il de participer à la construction d’une société juste où personne n’est laissé de côté ? Pour son mémoire de Duheps, l’auteur a choisi d’analyser la période de sa présence-action dans le camp pénal de Bouaké en Côte d’Ivoire. Expérience forte de proximité avec l’autre très différent. Présence paradoxale qui permet à cet autre d’apparaître dans toute sa complexité. Libération mutuelle en spirale.

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Prison

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Côte d'Ivoire

La question qui a été  mon fil rouge pendant ce travail de relecture est la suivante :

Se faire proche des plus pauvres, pourquoi, comment, jusqu’où ?

Dans l’univers du camp pénal

Le camp pénal se trouve à l’extérieur de la ville de Bouaké. Il est fait d’une cour entourée de fil de fer barbelé et de grillage électrifié dans laquelle vivent les prisonniers. Les surveillants y entrent le matin et le soir pour faire l’appel et libérer ou enfermer les détenus dans leurs cellules où ils vivent jusqu’à cinquante avec une seule toilette douche. Le reste du temps, ils sont livrés à eux-mêmes et on peut imaginer les risques d’une telle promiscuité. A l’extérieur de la cour il y a les bâtiments administratifs, et les différents lieux de travail des prisonniers ayant fait plus de la moitié de leur peine: rizières, bassin de pisciculture, élevage de porcs et de poulets. Ces prisonniers peuvent aussi ramasser l’herbe sèche dans la brousse environnante ; leurs codétenus restés à l’intérieur en font des chapeaux et des paniers. Tout cela permet d’améliorer la ration quotidienne. Elle est servie chaque jour à 11h mais ne suffit pas. Aussi il y a tout un commerce à l’intérieur de la cour entre les prisonniers. On y vend un bol de riz, une poignée d’allumettes, une cuillerée de sel ou de sucre, des condiments, pour des sommes qui paraissent ridicules à la population extérieure mais qui sont inaccessibles à certains détenus. Il arrive qu’on puisse se battre pour cinq francs CFA c.à.d. moins d’un centime d’euro. Il y a aussi des détenus artisans : couturier, cordonnier, bijoutier, qui travaillent des matières de récupération. En plus du nécessaire pour la vie à l’intérieur de la prison, ils peuvent vendre à l’extérieur des objets d’artisanat et d’art. Les surveillants eux-mêmes se font faire des habits à l’intérieur. Les détenus viennent de toute la Côte d’Ivoire pour des peines de dix à vingt ans et plus. Ceux qui n’ont pas d’appuis extérieurs ne peuvent entrer dans ce système de commerce ou trouver une activité lucrative. Ce qui fait que les plus faibles meurent de maladies suite à des carences trop importantes.

Je suis souvent seul avec les détenus dans la cour. Il y a bien d’autres visiteurs officiels : des missionnaires catholiques, musulmans ou baptistes, d’autres associations mais je suis le seul à venir tous les matins pour soigner les détenus, et pour animer un espace culturel : le Club du Savoir, un lieu où celui qui a un savoir le partage aux autres. Il y a des cours d’alphabétisation, des ateliers de sculpture, dessin, couture, tissage et broderie.

Une présence paradoxale

Dans cette recherche de proximité avec les plus pauvres en Afrique mais aussi en France, je suis confronté à plusieurs paradoxes. Le paradoxe choque, parce qu’on est mis dans une situation où l’on  pense ou fait une chose et le contraire de cette chose, comme l'écrit Barel1. Cette situation est ingérable d’emblée et  « Winnicott propose de gérer les paradoxes sans vouloir les résoudre, en cherchant à les contenir comme ils sont. »2

Au niveau méthodologique tout d’abord : je ne suis pas uniquement observateur mais aussi impliqué dans la vie des détenus et de leur entourage. Il y a donc des interactions différentes selon que je suis observateur ou acteur.

J’oscille entre les pôles de trois paradoxes : se faire proche et rester étranger, activisme et passivité, contrat et don. Des dons de ma vie privée, de mon temps, mais peu de dons matériels ; les détenus tiennent à payer ce dont ils ont besoin avec le bénéfice des ventes de leurs créations.

Mon oscillation entre ces pôles est guidée et évaluée par les effets obtenus en termes de suppression de la misère (la misère étant le cumul de manques qui dégradent la personne dans son être et dans ses relations). Cette oscillation est  aussi guidée par les apprentissages que je fais de la vie des détenus et des moyens de les rencontrer.

Au cœur de la complexité humaine

Le premier jour de soin, étranger, je pense être le seul à pouvoir soigner mais très vite je suis bloqué par le nombre de malades et les médicaments qui viennent de plusieurs pays du monde et que je ne connais pas. Ma vulnérabilité fait sortir Prince, le responsable de l’équipe de détenus soignants, de sa réserve de prisonnier et il me présente le médicament que je cherche. Je dirais qu’il est sorti de son contrat. Il passe de la passivité du détenu à l’activité du partenaire. Ce don me fait découvrir des collègues soignants dans ce groupe de détenus. Prince me les a rendus proches mais en restant étranger je les invite à dire leur vie dans la prison. On ne dit pas son quotidien à un proche. Ce faisant, ils projettent leur vie devant eux et peuvent mieux la maîtriser.

Un autre jour, je suis revenu au camp pénal en dehors de mes horaires car j’avais oublié quelque chose. Je trouve alors l’équipe de soignants en rond au milieu de l’infirmerie. Je leur demande ce qu’ils font. Prince me dit : « Tu sais on est là pour quinze, vingt ans à ne rien faire, on a donc décidé de prier pour le monde. » Le contrat me donne une raison d’entrer dans cette prison et de m’y impliquer. Et en sortant de celui-ci ou en le dépassant, je rencontre les personnes plus en profondeur, je les rencontre dans leur complexité humaine. Je découvre ainsi que ce groupe n’est pas seulement constitué de détenus puis de collègues mais aussi d’hommes qui veulent garder un lien avec le monde, participer à la communauté humaine.

Cette proximité a changé mon regard sur eux et je cherche à mieux les connaître: quelle est leur culture, quels sont leurs capacités, leurs savoir-faire ? Je dépasse cette relation intersubjective en leur proposant de partager eux-mêmes leur savoir avec leurs codétenus. Ma position active devient plus passive en étant médiateur, je n’agis pas directement, cela me permet de rendre les détenus acteurs de leur émancipation. Me mettant à leur école, ils me conseillent dans ma médiation avec l’administration pénitentiaire pour que celle-ci reconnaisse leur démarche.

La confiance naissante et ma disponibilité incitent les détenus à me confier du courrier pour leur famille et amis. Étant proche des détenus, je peux redonner confiance à leur famille et mettre en place les éléments d’un pardon qui amènera les détenus à renouveler leurs liens familiaux.

Vers une libération en spirale

L’administration pénitentiaire compte sur moi pour trouver l’argent nécessaire au transport des prisonniers libérables. L’efficacité immédiate voudrait que je fasse une demande de financement à ATD Quart Monde ou à des organismes internationaux … mais qui pourra continuer cela en mon absence? Je ne suis qu’un étranger de passage. Aussi, je préfère une efficacité durable. Ma proximité et mon engagement envers les détenus provoquent les responsables des communautés des pays voisins à s’engager et à soutenir les détenus ressortissant de leur pays. Ils  m’initient à leur diplomatie faite d’une passivité subtile. Par exemple, Mr Zoungrana me dit lors de la première rencontre avec la communauté nigérienne : « Ah, tu vois, on est en Afrique : on se rencontre, ça embête tout le monde mais on discute, on s’arrange. Nous, on reste là, on a tout le temps, on n’a rien d’autre à faire, juste rester là. »

Dans cette analyse, les évènements s’enchaînent dans une spirale croissante en trois étapes : la présence, le cheminement, et l’émancipation qui permet une autre présence et d’autres engagements et ainsi de suite jusqu’à une vraie libération de la misère. Je passe d’une relation intersubjective à une médiation entre les différents groupes de détenus, avec l’administration pénitentiaire, les familles et amis des détenus, la population de Bouaké, les communautés des lieux d’origine des détenus et même avec le monde, à travers les associations internationales présentes au camp pénal.

Les détenus du camp pénal ont pu dire « Je » en réponse à l’interpellation qu’était ma présence. Martin Buber3 dit : « L’homme devient un Je au contact du Tu ». Les détenus sont passés du « Cela » du détenu au « Je » de l’homme détenu, de la personne. Mais il a fallu que mon « Je » soit un véritable « Je » tel que le définit Rogers 4 : avec congruence, considération positive inconditionnelle et empathie. Mon approche était celle d’une personne en quête d’autres personnes, aussi, elle a pu rencontrer le désir et l’attente des personnes détenues. J’ai appris à dire « Tu », c'est-à-dire à trouver la bonne proximité à leur contact, en gérant les tensions des trois paradoxes : proche-étranger, actif-passif, contrat-don.

Ayant dit « Je », les hommes détenus pouvaient alors dirent « Nous ». J’ai accompagné les détenus dans leur « Nous » par une médiation entre eux et les différentes personnes et groupes qu’ils rencontraient.

Donnant toute nourriture avec tendresse

Trois couleurs particulières traversent cette analyse de ma présence-action au camp pénal et des interviews de volontaires : la vulnérabilité, susciter des engagements, un projet de société.

La vulnérabilité : accepter et ne pas cacher sa vulnérabilité c’est permettre aux autres de s’engager. Se mettre à l’école des plus faibles c’est leur permettre de révéler leur humanité, leurs qualités et leur savoir-faire.

Susciter des engagements : « A toi tout seul, tu n’es pas une réponse à la misère de quelqu’un » 5; il s’agit donc d’engager la population environnante mais aussi d’engager les très pauvres eux-mêmes. Fustier6 nous montre qu’en rassemblant les personnes ayant les mêmes problèmes et ressentant la même souffrance, celles-ci découvrent que leur souffrance n’est pas unique et donc qu’elle ne dépend pas d’elles mais a son origine dans la société. Ces personnes s’engagent alors dans un combat militant qui a pour effet de soulager leur souffrance. L’histoire du camp pénal montre comment la dynamique de partage du savoir au Club du Savoir, mais aussi à l’infirmerie, a pu transformer ce lieu où règne la loi du plus fort.

Un projet de société : une société où il n’y a pas que des assistés d’un côté et des productifs de l’autre mais des hommes égaux en dignité qui construisent, chacun suivant leur personnalité, une société juste où personne n’est laissé de côté. Dans les sociétés traditionnelles dites « hiérarchiques », la reconnaissance était donnée à la naissance par les parents et la lignée familiale. Aujourd’hui, dans nos sociétés « égalitaires », il n’en est plus ainsi : « Aujourd’hui, la reconnaissance n’est jamais acquise d’emblée : elle doit se gagner par la démonstration de ses capacités sociales »7. Nous avons vu avec les détenus du camp pénal que tout homme, quelle que soit sa situation, a ce désir de reconnaissance. Les très pauvres sont fédérateurs d’humanité car ils révèlent l’essentiel de l’être humain, ils provoquent la société à plus d’humanité, mais pour ce faire ils ont besoin de communautés intermédiaires qui prennent le temps et les moyens de les approcher dans leur complexité humaine.

Selon Xavier Le Pichon8 : « Les tout petits sont si fragiles que la seule nourriture qu’ils acceptent est celle donnée avec tendresse. »

Comment dépasser le concept de devoir envers le plus faible pour arriver à la reconnaissance et la valorisation de ce qu’il nous apporte ?

1 In R. Kohn et P. Negre, Les voies de l’observation, Éd. L’Harmattan, 2008, p.11.
2 P. Fustier, Actes du colloque : L’accompagnement et ses paradoxes, Université de Tours et Université Catholique de l’Ouest, 2003,  p.5.
3 M. Buber, Je-Tu, Éd. Aubier Montaigne, 1992, p.52.
4 C. Rogers, Le développement de la personne, Éd. Dunod, 1985, p.49.
5 P-P. Daud, mémoire de Duheps, Université de Tours, Centre Joseph Wresinski, Baillet-en-France, 2008, p.125.
6 P. Fustier, Le lien d’accompagnement, Éd. Dunod, 2004, p. 162.
7 J-M. Ferry, in RQM N°203, p. 56.
8 X. Le Pichon, Aux racines de l’homme, Éd. Presses de la Renaissance, 1997, p.248.
1 In R. Kohn et P. Negre, Les voies de l’observation, Éd. L’Harmattan, 2008, p.11.
2 P. Fustier, Actes du colloque : L’accompagnement et ses paradoxes, Université de Tours et Université Catholique de l’Ouest, 2003,  p.5.
3 M. Buber, Je-Tu, Éd. Aubier Montaigne, 1992, p.52.
4 C. Rogers, Le développement de la personne, Éd. Dunod, 1985, p.49.
5 P-P. Daud, mémoire de Duheps, Université de Tours, Centre Joseph Wresinski, Baillet-en-France, 2008, p.125.
6 P. Fustier, Le lien d’accompagnement, Éd. Dunod, 2004, p. 162.
7 J-M. Ferry, in RQM N°203, p. 56.
8 X. Le Pichon, Aux racines de l’homme, Éd. Presses de la Renaissance, 1997, p.248.

Jean-Pierre Daud

Jean-Pierre Daud, volontaire d’ATD Quart Monde depuis 1987, a travaillé dix ans en Afrique sub-saharienne: République centrafricaine, Côte d'Ivoire, Sénégal, Tanzanie. Ensuite trois ans auprès de familles très pauvres en milieu rural en Bretagne, et actuellement au centre de promotion familiale de Noisy-le-Grand, en banlieue parisienne.

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