Faire face à l’histoire

Tze-Han Lu

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Tze-Han Lu, « Faire face à l’histoire », Revue Quart Monde [Online], 212 | 2009/4, Online since 05 May 2010, connection on 19 July 2024. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4409

A travers le soutien scolaire dans les quartiers urbains défavorisés et dans des régions reculées, des étudiants de l’université Fujen apprennent à réinterpréter l’histoire de l’immigration à Taïwan. (Traduit du mandarin par Marion Blank).

Index de mots-clés

Migrations

Index géographique

Taïwan

Au fil des ans et au contact incessant des étudiants, je me suis demandée quel type d'étudiant je souhaiterais former. Lorsqu'on m'honore du titre de « professeur », quel projet de vie, quelle intégrité morale est-ce que j'envisage de donner à la jeunesse de ce coin de terre ? Dans cette mission de transmettre des savoirs, de susciter des talents dans la jeunesse, et d'apporter le bonheur aux masses, j'ai choisi comme objectif principal de me mettre au service des élèves défavorisés qui vivent en zones reculées.

La terre et le peuple

Les hommes n'en sont pas toujours conscients, mais l'histoire joue son rôle à tout moment. Ses traces s'entrecroisent à chacun de nos pas. Passé, présent, futur, jour après jour.

L'enfant, vient de la terre, des mers ou des montagnes. L'enfant est le fruit de l'histoire, mais aussi de toutes les sortes de protections ou d'entraves que produisent les systèmes sociaux. Au travers de l'enfant, nous apprenons à entendre les sons qui résonnent sous nos pas au contact de cette terre.

Certains enfants de Taïwan viennent de populations aborigènes qui vivent dans les hautes montagnes ou près des côtes depuis des milliers d'années. D'autres sont issus de populations venues de Chine continentale ayant traversé la mer ces trois ou quatre derniers siècles. Il y a aussi une nouvelle génération d'enfants taïwanais, celle du vingtième siècle, née de mariages entre Taïwanais et immigrées. Il y a ceux qui suivent leur famille en déplacement à la recherche d'emploi, en raison de l’instabilité économique : c'est l'immigration intérieure. Certains enfants vivent dans des châteaux construits jour après jour avec l'argent de leurs parents ; d'autres sont laissés à l'abandon, leurs études interrompues, et n'ayant pas leurs trois repas par jour ; ce sont les oubliés du progrès et de la compétition. Une terre, deux mondes. Une longue période historique a produit deux conditions de vie dont il est difficile de se libérer au fil des générations.

Les jeunes de Taïwan ont du mal à se définir aux yeux des autres, à se présenter, car ils n'ont pas d'idées très claires sur eux-mêmes. Ils ont du mal à établir leurs liens avec la terre et le peuple qui y vit.

D'un point de vue historique, Taïwan a été un paradis pour l'immigration. Aujourd'hui, au vingt et unième siècle, comment Formose - Taïwan est-elle finalement considérée au plan international ? Cela dépend de la façon dont les Taïwanais se considèrent eux-mêmes. Comment expliquer cet étrange lien historique et sentimental dont il est très difficile de se débarrasser ? Bien souvent nous n'osons pas parler Histoire car nous n'en avons pas encore trouvé les codes. Nous avons peur d’être déçus et de perdre nos repères. De plus, nous avons du mal à nous confronter aux vrais pauvres qui vivent près de nous, car ils nous rappellent qu'au fond de nous-mêmes, nous savons qu'il y a des enfants qui attendent d'être sauvés et libérés. Il est facile pour nous de les négliger, car ces enfants pauvres nous suggèrent d’apprendre courageusement à faire face à l'histoire et à nous confronter au réel. Ils nous incitent à aller vers les autres pour nous connaître nous-mêmes.

D’un point de vue plus large, d'ampleur internationale, nous devons activement, et pour le futur, prendre la parole au nom de chaque personne qui subit une exclusion ou une oppression. Chaque prise de parole représente notre propre éveil. Chaque fois que nous évoquons le passé de l'histoire de Taïwan, en plongeant au plus profond des sources historiques, nous y trouvons de la souffrance et du ressentiment.

Briser les barrières du savoir universitaire spécialisé

Nous redécouvrons l'histoire vivante de l'immigration à Taïwan, en approchant ces enfants défavorisés, en luttant avec eux. De nouvelles voies se sont ouvertes à nous. On peut dire que chaque enfant défavorisé est courageux, que chaque famille est digne de notre respect.

J'ai essayé d'inviter des étudiants à approcher de jeunes élèves provenant du quartier près du campus ou de régions reculées. Ces bouleversements et la réflexion que cela a engendrés, ont amené ces jeunes à se poser des questions et à en chercher les réponses.

À environ vingt minutes de l'université de Fujen, se trouve un établissement secondaire qui s’appelle Yi Shou, subventionné par le quartier. C'est un quartier où à cause du chômage et de l'immigration, se trouvent un grand nombre de demandeurs d'emploi. Le quartier est plein de cabanes aux toits de tôle et d'usines de transformation. Nombreux sont ceux qui sont venus travailler ici pour des salaires de misère. En ce qui concerne les enfants qui suivent les parents chômeurs, si l'on consulte les registres scolaires, on se rend compte de leurs déplacements et qu'ils ont fréquenté différentes écoles. Ceci explique que ces enfants reçoivent une éducation chaotique. Leurs parcours scolaires instables font que ces enfants ressentent de l'insécurité quant à leur avenir, gardent leurs distances par rapport aux autres, et ont des doutes quant à leur propre valeur. Les enfants sont courageux mais tous ne sont pas capables d’affronter ces épreuves depuis leur plus jeune âge. Ainsi lorsqu'ils arrivent au collège, ces enfants commencent à perdre pied et ne peuvent plus suivre; le désir même d'étudier disparaît. Ils commencent à se développer de façon différente des autres jeunes. Ils commencent à employer un vocabulaire grossier, à mettre le désordre en classe ainsi que dans leur aspect vestimentaire, et dès la fin des cours se réfugient dans des cafés internet. Depuis l'année 2005, les étudiants de l'université de Fujen ont commencé à donner des cours de soutien. C'était la première fois que les étudiants de Fujen étaient en contact étroit avec des jeunes en difficulté du quartier du campus.

Au contact des marginaux des quartiers urbains et des d'élèves des tribus des régions reculées, les étudiants ont petit à petit été ébranlés et déstabilisés. La plupart de ces jeunes venaient de familles monoparentales et ont été élevés par leurs grands-parents, au sein de familles ayant perdu tout repère. Les enfants, la plupart du temps, devaient trouver par eux-mêmes des solutions pour devenir adultes. Face à des parents très peu porteurs d'espoir et de soutien, ces enfants voyaient leur avenir vide. Nous sommes passés de vingt étudiants en 2005 à deux cent en 2009. Les étudiants ont appris, à partir des conditions de vie précaire des enfants défavorisés, à réinterpréter l'histoire de l'immigration à Taïwan, mais ils ont surtout appris à gérer la coexistence.

Qui sont les gens qui vivent près de nous ?

Au cœur de la nuit, en rêve, j'avais aperçu un jeune homme qui se dirigeait vers moi. Il semblait tolérant, gentil, courageux, honnête, humble, responsable, altruiste ; il portait sur ses épaules la responsabilité de son pays et de son peuple. Oui, c'est vers cela que je veux déployer mes efforts, c'est exactement le jeune homme que j'aimerais former pour mon pays, pour le monde, pour vous, pour moi.

En encourageant les jeunes des campus de Taïwan à aller apprendre auprès des pauvres et à aller vers le monde, j'ai été contente de voir leur aspiration à la pureté et à la soif de savoir.

Mais en même temps, j'ai été étonnée de voir que dans notre vie individuelle, nous échouons dans notre mission envers l'histoire et le monde actuel. Nous sommes tracassés par des conflits qui font que lorsque nous allons vers les autres, il est difficile d'éviter tension et insatisfaction. Ces sentiments font que nous devons réévaluer le prix de notre existence, les liens entre nous et les autres. Le terme « être humain » ne doit pas être considéré d'un point de vue général, nous devons aussi nous demander qui sont « les gens qui vivent près de nous ».

Les étapes de l’immigration à Taïwan : dans le passé elle était non choisie, car les gouvernements subissaient les immigrations de l'extérieur. De nos jours, au contraire, il y a le problème de nouvelles exigences pour les mariages, on doit importer en grand nombre des femmes de nationalités étrangères en vue du mariage.1 Ce phénomène peut paraître venir d'initiatives privées, en fait c'est une forme d'immigration non choisie. Ces types de mariage ont à la fois un caractère économique et commercial, et créent un nouveau type de famille, de peuple. Cela crée aussi d'importants problèmes pour la société taïwanaise contemporaine : problèmes d'éducation, de chômage, de conflits interethniques. Ces problèmes entraînent la pauvreté des liens sociaux et l’étouffement des sentiments naturels. En tant que pays insulaire, Taïwan est ouvert au monde, il est composé de différentes ethnies et est multiculturel. C’est une société qui est composée d’immigrés et a été colonisée. La modernisation fulgurante et la mondialisation ont entraîné l’affaiblissement de la conscience taïwanaise. Par manque de connaissance de leur histoire, les Taïwanais ont forcément du mal à créer et développer une identité propre.

Tout au long de son histoire, Taïwan a été découverte, colonisée, décrite, expliquée au travers des yeux des dominants, sans pouvoir avoir une vraie « perception de soi ». Il faut éveiller la prise de conscience des Taïwanais pour qu'ils aient une compréhension claire de leur histoire et arrivent à ressentir un profond sentiment d'appartenance et une détermination à agir. La population de Taïwan se doit de rassembler les souvenirs de ses expériences de vie commune et d'histoire collective, pour aller vers une conscience pleine de compréhension, de sentiments, de volonté et d'action, afin de créer des fondements de valeurs adaptées pour Taïwan.

Quel que soit le type d'immigration, elle a déjà fait souche sur ce coin de terre ; on ne peut l'éviter, il faut juste choisir comment y faire face. Nous devons de nouveau porter attention au « respect de l'homme et à une qualité de vie fondamentale ». Pour se discipliner à ce genre d'attitude, il faut commencer par l'étude et la recherche du savoir, par apprendre à se connaître soi-même, connaître les gens qui vivent sur ce coin de terre et aussi apprendre à se situer au plus haut niveau de la communauté internationale, considérer autrement nos frères marginaux.

Apprendre à coexister avec les exclus

Depuis ces dernières années, mes « antennes » ont commencé à appréhender des points de vue que je n'avais pas pris en compte depuis longtemps et qui sont miens aujourd'hui. Faire intervenir les étudiants que je dirige, et les faire sortir du ghetto du campus, pour aller vers les sphères de la connaissance, pour rencontrer et apprendre à coexister avec les exclus, briser les barrières du savoir universitaire spécialisé, ouvrir de nouveaux champs plus vastes et aller vers les autres et les familles dans les coins les plus reculés partout où ils se trouvent. Ainsi, moi et les étudiants, nous devons étudier et rechercher le savoir, aller sans cesse vers les pauvres. J'ai pu constater les dernières années que la vie des étudiants s'est élargie, est devenue plus riche ; leur vision leur permet d'appréhender de manière nouvelle l'histoire de leur propre pays et de ses codes. Grâce à des actions communes et des acquisitions de connaissances auprès des défavorisés, nous pourrons partager l’histoire taïwanaise, ainsi que notre expérience face à la pauvreté, avec le reste du monde. La vie de la jeunesse taïwanaise en sera enrichie et lui permettra d’être apte à faire face à la pauvreté.

1 A Taïwan, les femmes qui ont acquis leur autonomie financière, tendent à rester célibataires. Les hommes doivent aller chercher des femmes ailleurs.
1 A Taïwan, les femmes qui ont acquis leur autonomie financière, tendent à rester célibataires. Les hommes doivent aller chercher des femmes ailleurs. Ceci concerne essentiellement ceux issus des milieux ouvriers ou ruraux. Leur situation économique étant plutôt faible et leur niveau d'éducation peu élevé, ils sont contraints à aller chercher des femmes dans les pays d'Asie du sud-est ou en Chine continentale. Ils visent des jeunes filles issues des milieux ruraux à faible niveau d'éducation et qui cherchent à améliorer leur situation. Les contacts se font par le biais d'agences matrimoniales multinationales. Ces mariages se font sur les bases de tractations financières dont les critères de liens affectifs sont absents.

Tze-Han Lu

Tze-Han Lu est professeur et travailleuse pastorale à l’université Fujen à Taipeï où elle accompagne, au sein de la faculté des langues étrangères, un groupe de lecture sur les textes de Joseph Wresinski. Avec ses étudiants elle va à la rencontre des enfants dans les régions reculées. Ils les accompagnent à travers un soutien scolaire par internet.

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