Marseille, ville refuge

Mireille Kupélian

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Mireille Kupélian, « Marseille, ville refuge », Revue Quart Monde [Online], 212 | 2009/4, Online since 05 May 2010, connection on 12 August 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4411

Une histoire particulière peut très bien éclairer l’histoire compliquée des peuples. C’est le cas dans cet exemple. L’auteur veut rendre hommage à sa communauté ainsi qu’à Marseille qui fut le port d’ancrage de sa famille.

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Quoique née à Marseille,  j’ai été élevée dans la langue et la tradition de mes parents rescapés du génocide arménien de 19151.  Je n’ai appris le français qu’à l’âge de cinq ans  à l’école maternelle. Notre histoire est liée à celle de nombreux marseillais qui, comme nous, connurent à la fois les rigueurs d’une histoire d’exil et l’accueil dans cette ville multiculturelle.

Il est indéniable que Marseille a su accueillir les vagues successives de migrants de nombreux pays. Comme l’écrit Émile Témime,2 Marseille est une :

« … Ville à l’économie fragile assurément, sensible aujourd’hui comme autrefois, aux tempêtes politiques et aux fluctuations économiques. Ville sans cesse renouvelée, dans son aspect comme dans son espace, où l’on semble toujours pressé d’effacer, d’enfouir les traces du passé, lointain ou récent. Où les hommes eux-mêmes se succèdent par strates, par vagues successives, se moulant, se glissant dans la cité qu’ils bâtissent à tour de rôle, Italiens des « maisons basses », Arméniens des quartiers périphériques, Algériens de la Porte d’Aix, puis des cités des « quartiers nord » et tous les autres, qui prennent tour à tour leur place dans la ville, y suscitant parfois rejets et violences, mais l’obligeant aussi à prendre conscience de cette nécessaire ouverture sur le monde extérieur qui fait son originalité. Monde dont la diversité est le reflet, le miroir même de cet espace méditerranéen, qui lui a donné naissance et qui conditionne son existence pour le présent et pour l’avenir ».

Marseille est ma ville, la France est mon pays. Cependant, je reste  profondément attachée à mon arménité par les valeurs que m’ont transmises mes parents mais aussi parce qu’il me reste de leur histoire des traces indélébiles.

Les Arméniens des quartiers périphériques de Marseille

Chassé de la région arménienne de l’Empire ottoman en 1915 par la crainte des exactions, à la suite d’un long périple le conduisant en Russie où vient d’éclater la Révolution de 1917, mon père alors âgé de quatorze ans, est arrivé à Marseille avec les membres survivants de sa famille. Il évoquait souvent avec beaucoup d’émotion, l’humanité des paysans russes qui bien que très pauvres eux-mêmes, prélevaient sur leurs maigres réserves la nourriture qu’ils distribuaient aux réfugiés arméniens affamés vivant dans les camps proches de leur village.

La famille de mon père avait voulu  repartir dans son pays qui de fait ne connut qu’une éphémère indépendance puisque entre-temps l’Arménie était devenu une république soviétique. Elle se retrouva en Turquie avec l’intention de quitter  dès que possible ce pays qui lui était hostile. C’est de là que la famille repartit avec l’intention de  rejoindre les Etats-Unis ; Marseille ne devait être qu’une escale.

Les populations arméniennes, venant notamment de Grèce et de Bulgarie, sont des apatrides auxquels le Haut commissaire aux réfugiés mandaté par la Société des Nations, le norvégien Fridjof Nansen octroie le précieux « titre Nansen » portant la mention « réfugiés arméniens » les dotant ainsi d’un statut juridique qui va faciliter leur migration.  Quant aux réfugiés,  qui comme mes grands-parents arrivent de Constantinople, ils ont un passeport turc sur lequel est inscrite la mention : « Le retour n’est pas permis ».

Marseille n’avait pas les structures d’accueil adaptées pour faire face à l’arrivée massive dès 1920, de réfugiés espagnols, italiens, russes blancs, grecs, arméniens rescapés du génocide qui ont été dispersés dans plusieurs pays du Proche-Orient et du Caucase. Les premiers arméniens sont cantonnés dans des camps dont le plus important reste le Camp Oddo, dans les quartiers nord, où ils s’entassent par milliers vivant dans des conditions plus que précaires. Mais, pour ces exilés qui ont eu la chance d’être en vie, vivre dans la misère n’est rien face à ce qu’ils ont connu. Ce camp est administré par les Arméniens eux-mêmes, sur les plans religieux, culturel et associatif.

Les Arméniens ont affaire au patronat qui leur propose des contrats d’embauche dès leur arrivée : ils travaillent comme manœuvres dans les huileries, les sucreries, les savonneries, ils sont dockers sur le port.

La France a besoin d’une main d’œuvre abondante et bon marché pour la reconstruction de l’après-guerre.

Une population invisible

La famille s’installe donc au Camp Oddo et va y rester jusqu’à sa fermeture en 1927. D’autres compatriotes qui possèdent un peu d’argent logent dans des chambres d’hôtel misérables des rues d’Aix, Thubaneau, Belsunce, autour de la gare.

La population arménienne de Marseille, d’origine essentiellement rurale, ne s’intègre pas dans les années 1920 à 1930. Les difficultés sont importantes : il faut s’adapter à une langue, une culture, un monde différents. Il s’agit d’une population « invisible » qui survit dans l’indifférence et l’ignorance de la population française. L’insertion sera donc lente et difficile.

Ma mère est née quelques jours après l’arrivée de ses parents à Marseille : elle n’a pas connu son père qui est mort de maladie à Marseille. Le destin tragique de mon arrière grand-mère maternelle est inscrit à jamais dans ma mémoire. Avec d’autres jeunes femmes et jeunes filles de son village, elle s’est jetée du haut d’une falaise afin de ne pas tomber aux mains des gendarmes turcs qui  venaient enlever les plus belles d’entre elles, pour les destiner aux harems des dignitaires turcs.

Les familles de mon père et de ma mère vont rester à Marseille et y construire leur vie. On trouve alors en périphérie de la ville des terrains peu chers que ces réfugiés vont acheter. Dans les quartiers où vont cohabiter Arméniens, Italiens, Espagnols, tout un réseau d’entraide va se mettre en place, utilisant les compétences de chacun pour la construction de leur foyer respectif. La vie sociale des Arméniens s’organise toujours autour de l’église qui est aussi bien un lieu de culte qu’un espace scolaire, culturel et associatif.

A Marseille, ces étrangers veulent se former à un métier car : «… Un métier nous suit partout ». « L’activité artisanale se définit par son pouvoir de transformer l’homme, de l’éduquer… »3

Adhésion aux valeurs de la République française

L’adhésion de cette communauté aux valeurs de la citoyenneté française, son rapport au travail par un comportement besogneux et docile, confèrent à chacun de ses membres l’image du « bon étranger ». Il veut s’intégrer sur le plan économique mais il veut aussi préserver son identité sur les plans culturel et religieux.

Dans les années 30, des tensions sociales se développent à Marseille et des mesures restrictives sont prises à l’égard des immigrés (gouvernement Laval) avec l’apparition du racisme ordinaire que ma génération a également connu : le « sale arménien » a aussi existé !

Pour nos parents et grands-parents ayant subi l’injustice, la misère, l’exclusion, il fallait avant tout retrouver une dignité et ce par le travail qui va leur permettre de renaître et de se reconstruire. Ils travaillent sans relâche afin  que leurs enfants puissent s’instruire et s’intégrer à la société française.

Ce que cette première génération nous a transmis : les valeurs de solidarité, de partage sans lesquelles elle n’aurait pas pu sortir de sa condition de sous-prolétaire.  Mais pour nous point de salut hors de l’espace  communautaire par crainte de relâchement des mœurs familiales au contact de « l’étranger (le Français !) qui ne vit pas comme nous et ne peut donc pas nous comprendre… », mais aussi par volonté de préserver la langue et la culture des ancêtres. « Ne te fais surtout pas remarquer, ne fais pas honte à la famille,… ne critique pas la France, n’oublie jamais que c’est notre terre d’accueil… », telles étaient  les consignes qui nous étaient données en permanence.

Pour notre génération, il n’est pas évident d’assumer cette double identité bien qu’étant consciente de sa richesse. D’autre part, ce génocide nous hante car il n’est toujours pas reconnu par le gouvernement turc actuel et notre revendication n’est pas bien comprise : « …Comment parler du problème arménien puisque vous êtes en France un modèle d’intégration réussie… »4 dira F. Mitterrand en 1984.

L’identité arménienne reste synonyme de persécutions sanglantes : c’est l’histoire d’un peuple voué au drame et au malheur. Suite au séisme de décembre 1988, un Français d’origine arménienne a pu dire : « Dans l’inconscient de la communauté née de l’exil, l’Arménie secouée et la désolation d’un peuple égaré sur les routes enneigées du nord de l’Arménie, ne fut pas sans rappeler les brûlures du génocide, où, tel un tremblement de terre, les Arméniens se sont laissé surprendre par l’entreprise de liquidation finale du gouvernement turc »5

La première génération a survécu, la deuxième a voulu oublier son identité  en la rejetant, et la troisième, bien intégrée socialement, est celle de « l’arménité » et du combat en faveur de la cause arménienne, ce que nous appelons le devoir de mémoire.

1 La résistance arménienne à la domination turque entraîna de terribles répressions et donna lieu à des massacres notamment en 1894 et 1896. Le
2 ÉmileTémime, professeur émérite à l’Université de Provence, Histoire de Marseille,  de la Révolution à nos jours, Éd. Librairie Académique Perrin
3 Martine Hovanessian, Le lien communautaire, Éd. Armand Colin, 1992, 321 p, cf. p148.
4 La reconnaissance du génocide des Arméniens par l’Assemblée nationale française a eu lieu seulement en 1998.
5 Martine Hovanessian, cf. note n°3, p 289.
1 La résistance arménienne à la domination turque entraîna de terribles répressions et donna lieu à des massacres notamment en 1894 et 1896. Le génocide fut perpétré par le gouvernement « Jeune turc » en 1915-1916, parti dont le nationalisme était exacerbé par l’affaiblissement de l’Empire ottoman suite à la guerre des Balkans. Ce parti voulait réaliser l’union de tous les peuples turcs sur les terres d’Asie centrale. Il y eut également l’appel au djihad des autorités religieuses turques contre les chrétiens de l’Empire ottoman. Le traité de Sèvres de 1920 prévoyait une Arménie indépendante mais il ne fut pas ratifié. Tandis que Mustapha Kémal réoccupait les régions de Kars et d’Ardahan, les bolcheviks proclamaient la république socialiste soviétique d’Arménie.
2 ÉmileTémime, professeur émérite à l’Université de Provence, Histoire de Marseille,  de la Révolution à nos jours, Éd. Librairie Académique Perrin, 1999, 430 p, cf. p. 11-12.
3 Martine Hovanessian, Le lien communautaire, Éd. Armand Colin, 1992, 321 p, cf. p148.
4 La reconnaissance du génocide des Arméniens par l’Assemblée nationale française a eu lieu seulement en 1998.
5 Martine Hovanessian, cf. note n°3, p 289.

Mireille Kupélian

Française d’origine arménienne de la deuxième génération, Mireille Kupélian est alliée du Mouvement ATD Quart Monde.

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