L’empreinte de la pauvreté médiévale dans les représentations collectives actuelles

Michel Mollat

References

Electronic reference

Michel Mollat, « L’empreinte de la pauvreté médiévale dans les représentations collectives actuelles », Revue Quart Monde [Online], Dossiers & Documents (1988), Online since 24 March 2010, connection on 17 October 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4430

Ce qui caractérise l’histoire, c’est la préoccupation du temps, de façon à restituer chaque chose en son époque et de trouver dans le passé des explications adéquates aux faits dont on parle, c’est-à-dire ne pas expliquer le passé selon des normes contemporaines et vice-versa.

Je vais essayer de trouver dans le passé un certain nombre d’images, de ressorts, de déceler un certain nombre de legs et même de survivances qui peuvent à la fois permettre de comprendre le passé et le présent et de comprendre le lien existant entre les deux. Il ne s’agit pas, (ce n’est pas le travail de l’historien), de formuler quelque jugement que ce soit, soit sur le passé, soit sur le présent. Mais la question aujourd’hui, dans une certaine mesure, est de chercher si, au Moyen Age, il existait une sorte de sous-prolétariat.

La pauvreté évidemment est un fait infiniment relatif, on n’est jamais pauvre que par rapport à d’autres ou par rapport à une situation qu’on a connue et perdue. Il y a donc une infinité de seuils de pauvreté. Je m’en suis expliqué ailleurs. Mais je crois que pour essayer de trouver parmi toutes les catégories de pauvres ceux qui pourraient correspondre à un sous-prolétariat contemporain, il faut les chercher au-delà du seuil de pauvreté, c’est-à-dire parmi ceux qui, ou bien sont nés au-delà du minimum qui caractérise le seuil, ou qui ont basculé de l’autre côté.

- Les exclus : ou bien ils ont rejeté la société dans laquelle ils sont nés ou bien ils en ont été rejetés.

- Ceux qui sont dans l’indigence la plus absolue, dépouillés  de tout moyen de se relever par leurs propres forces.

- Toutes les catégories de marginaux, pour lesquels établir des catégories nous demanderait beaucoup trop de temps.

Essayer de retrouver parmi un certain nombre de ces « sous-pauvres » du Moyen Age, certaines caractéristiques presque permanentes jusqu’à notre époque paraîtrait intéressant. Ces caractéristiques concerneraient, si je puis dire, d’un côté le vivre, et de l’autre l’être. Je prendrai de préférence la fin du Moyen Age, parce que c’est à ce moment-là, à mon avis, que les problèmes se sont posés dans des termes plus aigus, et qui se prêtent à comparaison..

Quelles caractéristiques paraissent fondamentales

Je vais simplifier les choses et m’en tenir à certains traits. Ce qui me paraît le plus dramatique, c’est un certain nombre de frustrations, de privations, et davantage encore la solitude et l’anonymat du pauvre. C’est peut-être dans ces cas-là que se posent les drames les plus profonds : ne pas avoir de quoi manger, avoir froid, ne pas avoir de quoi se vêtir, c’est dramatique, élémentaire ; mais se sentir seul, comme un sans-nom dans une société, n’est-ce pas pire que tout ? C’est la question que je me pose. Car nous pourrions évoquer les souffrances du pauvre en commençant par ses souffrances physiques, nous pourrions évoquer aussi les bonheurs perdus et non retrouvés, les bonheurs inaccessibles qui suscitent des comparaisons et font naître l’envie. Un exemple très caractéristique de ces frustrations a été mis en évidence par une thèse récente concernant la ville de Florence au XIVème siècle.

Au lendemain de la grande peste noire qui avait décimé l’Europe, les salaires, du fait de la rareté de la main d’œuvre, s’étaient partout relevés. On avait connu (le cas de Florence est bien étudié) une situation plus favorable, caractérisée par certains traits : la possibilité, par exemple, de manger de la viande, de se vêtir de tissu moins vulgaire que la bure ; puis ne vit-on pas une rechute : il fallut perdre l’habitude du pain blanc, il fallut perdre l’habitude des tissus agréables, perdre l’habitude de la viande.

Nous voyons aussi apparaître d’une façon très claire ce qu’une privation de ce genre met en évidence : l’humiliation. Celle-ci consiste en l’anonymat dans la solitude, même dans la foule des déshérités qui ont faim, froid, soif, et n’ont pas de vêtements, qui souffrent de plaies et d’infirmités.

- L’iconographie montre des attitudes intéressantes à analyser, tel le geste de la mendicité, où, dans les miniatures, le donateur généralement est présenté bien vêtu, grand, a une attitude aisée ; le bénéficiaire de son aumône a une taille petite, une attitude humiliée, il est vêtu de loques. Il y a là déjà, un spectacle d’humiliation. Mais, il y a autre chose. Si nous regardons les textes, nous lisons un pauvre, un mendiant. Les dénombrements de population ou les listes d’impôts, la plupart du temps, ne donnent pas les noms des pauvres, et même bien souvent, on dit tant de mendiants, tant de « nichil », c’est-à-dire, ceux qui ne possédant rien, ne sont pas soumis à l’impôt . Le pauvre est mentionné souvent aussi comme demeurant partout, sans feu ni lieu.

- Le pauvre, dans son état le plus grave, est un être inutile. Qu’est-ce qu’on en fait quand il y a un siège ? Les bouches inutiles sont évacuées et souvent elles meurent entre l’assiégeant et la muraille. Or cette exclusion, cette inutilité, se sont perpétrées à travers les siècles, jusque dans le régime censitaire sur le plan électoral qui a duré jusqu’au XIXème siècle. Cet être inutile est rejeté, même les chiens, (les textes nous le disent), aboient et mordent le vagabond.

On peut se poser d’autres questions : cet isolement du pauvre, dans l’anonymat, se traduit non seulement par son extérieur, mais dans les rapports avec la société. L’aumône, où se donne-t-elle ? A la porte des monastères, où se font des distributions ; c’est une sorte de frontière entre deux mondes : le monde de la pénurie et le monde de l’abondance. L’objectif est de maintenir la sérénité du cloître et d’arrêter à la porte les bruits du siècle. Mais vu de l’autre côté, vu de l’extérieur, c’est comme une barrière et que fait-on à l’égard du vagabond quand il vient le soir demander le logement dans une ferme ? On le met à l’étable, parce qu’on en a peur.

Le pauvre vient-il à mourir ? Il y a le cimetière des pauvres, mais les gens totalement inconnus, ceux dont on ne sait même pas s’ils ont été baptisés, on ne les y met pas : ils ne doivent pas aller en terre chrétienne.

La dépersonnalisation va même beaucoup plus loin : je reprendrai ce qui a été dit très justement sur le rôle du pauvre, instrument du salut du riche. Sans doute le pauvre recouvre là un rôle, une fonction sociale, une sorte de rang dans un ordre spirituel, mais il y reste dépendant ; même quand on considère, et c’est courant, le pauvre comme l’image même du Christ, le pauvre disparaît derrière Lui ; son abjection, son humiliation se confond avec l’humilité. Nous pourrions cependant en contrepartie considérer cette dépersonnalisation derrière l’image du Christ comme une promotion de l’humiliation.

Tout se retrouve finalement de sorte qu’en somme, quand nous voyons cette « turba » (ce mot turba a vraiment une connotation péjorative) assiéger les portes des monastères, nous savons que c’était :

- à la fin du XIIème siècle, la horde qui suivait les ermites (Pierre l’Ermite, entre autres, qui fut le plus connu mais n’était pas le seul) ;

- la troupe des encapuchonnés, cette « tourbe » de pauvres, qui a pillé les campagnes de France, à la fin du XIIème siècle, à la suite d’un personnage qui lui-même a porté un nom sans doute, mais bien banal, Guillaume Durand ;

- ou ceux qui suivaient à Londres, à la fin du XIIème encore, un personnage au surnom significatif : Guillaume Longue Barbe ;

- ou encore ces malheureux, qui ont constitué les groupes d’enfants (nous prenons « enfant » dans le sens médiéval, c’est-à-dire des adolescents) partis en 1212 pour la Croisade et dont l’aventure s’est terminée d’une façon tragique en Sardaigne ;

- ou bien encore les pastoureaux qui ont suivi au milieu du XIIIème siècle un personnage invraisemblable, qu’on a surnommé le Maître de Hongrie, on les retrouve sous le même nom au début du XIVème siècle.

- les troupes des révoltés, de la fin du XIIIème et du XIVème siècles dans un grand nombre de villes d’Europe.

Cette foule, c’est tout juste si on peut donner un nom à ses chefs… et encore, remarquons-le bien, les chefs ne sont pas souvent sortis de ses rangs ; ils ont un qualificatif dont par exemple avec ce Guillaume Longue Barbe ; quand on donne un nom à ces troupes de malheureux :

- on les appelle en Flandre les « ongles bleus »,  parce que c’étaient des teinturiers de la draperie. Ils avaient les ongles teints au point qu’ils ne trouvaient pas à se marier, parce que les jolies filles ne voulaient pas avoir pour mari un homme dont les mains étaient ainsi tachées ;

- ou bien encore ce sont les « Ciompi » de Florence qui, eux sont considérés comme moins que rien.

La foule des humbles, nous apparaît ainsi composée d’un certain nombre de gens vivant dans l’humiliation. Mais l’humiliation, si nous l’analysons, n’est pas seulement d’avoir perdu son rang (le déclassé est certainement un personnage qui souffre), c’est de pratiquer un métier humiliant

La stigmatisation de certaines catégories professionnelles est significative et pour certaines d’entre elles, notre époque pourrait s’y retrouver. Eboueurs, tanneurs, écorcheurs dans les abattoirs, bergers, teinturiers, ceux qui travaillent à l’ébourrage de la laine, foulent les draps, cardent la laine, les vidangeurs, les matelots, les sauniers, les histrions, les bateleurs, sont un ensemble de métiers jugés humiliants.

Une page tragique du Roman de la Rose résume ce que pouvait être ce pauvre du dernier rang ; une allégorie représente la pauvreté dans un coin comme un pauvre chien, vêtue de loques ; sa description se termine par cette phrase horrible : « Maudite soit l’heure où naquit le pauvre, jamais il ne sera compris ni aimé. »

Sans doute est-ce la chose la plus grave qui soit. Cela m’amène, après avoir tenté de définir ce qui, à la fin du Moyen Age, compose un certain nombre de traits sociaux, psychologiques et simplement physiques du sous-pauvre, à essayer de rechercher quelles furent les réactions de ces malheureux devant leur condition, et quelle fut également la réaction de leur environnement social à leur égard : cela permettrait un essai d’analyse de quelques facteurs d’évolution qui contribueraient à expliquer à la fois ces conditions et ces réactions.

Les réactions des pauvres

A la suite de quels processus ces malheureux en sont-ils arrivés là ?

C’est souvent la réaction devant le franchissement du seuil de pauvreté que nous pouvons saisir : un drame originel, qui peut être une mésentente familiale ou avec l’environnement, un délit mineur, très souvent l’endettement et la faim quelquefois.

Le vagabondage : Je prendrai le cas des jeunes car il peut présenter des analogies singulières. Voici un exemple : à Myan, en Dauphiné, un jeune garçon a laissé les bêtes qu’il gardait partir paître chez le voisin. Il a peur d’être battu s’il rentre à la ferme. Il file, il s’en va jusqu’à Lyon, il erre dans les rues. Il cherche à s’employer. Il devient valet dans une petite localité près de Lyon, mais il rencontre deux autres jeunes, ni plus ni moins mauvais que lui. Ils font ce qui arrive souvent : des larcins, ils volent des habits, deux canards pour les manger ensemble, et ce qui est plus grave, un poignard. Devant la crainte des conséquences de ces vols, nouvelle fugue. Le jeune garçon revient à Lyon. Là, il est arrêté, fustigé et chassé. On perd sa trace. Mais de proche en proche, la fugue, la délinquance, le crime. Le vagabondage des adolescents à la fin du Moyen Age s’était multiplié. Ce cas-ci est exactement de 1425.

L’endettement : Véritable fléau, est une des sources de chute dans la sous-pauvreté. L’endettement rural comme l’endettement urbain a été étudié par exemple en Albigeois : 52 % des paysans endettés sont dans le misère. Dans le pays de Lyon, du côté de Brignet, sur 38 tenanciers défaillant à leurs obligations seigneuriales, 6 sont fugitifs et 7 sont trop pauvres. Près d’Hesdin dans le Nord , en 1438, plusieurs habitants sont partis, peu sont demeurés, ils sont si pauvres et endettés qu’ils sont près d’abandonner les lieux et de devenir mendiants et vagabonds. Florence connut des faits analogues. En Provence, à Moustiers-Sainte-Marie, devant la justice 70 % des jugements concernent des contumaces qui ont fui : fuite ou, comme on disait dans ce temps-là, déguerpissement, qui mène à l’errance.

Derrière ces attitudes, nous percevons un désespoir qui s’exprime parfois. Ce désespoir, c’est celui d’un « sotoposto » à Florence, (« O.S » du XIVème siècle) : « Je vis du travail de mes mains pour nourrir mes quatre enfants, tous petits. Je suis un pauvre « popolano », obligé de gagner ma vie avec mes mains et je ne suis pas assez fort pour résister aux exigences. » Le désespoir peut mener au suicide. En voici quelques exemples : à Chalis en 1387, un fermier et sa femme décident de se réfugier à Senlis. Ils chargent leurs biens sur une charrette avec leurs quatre enfants. Au dernier moment, le mari ne veut pas abandonner sa maison, sa femme part avec les enfants. Elle les met à l’abri et retourne chercher le mari. Elle le trouve pendu à un arbre de la forêt de Chantilly. A Sarcelles, un ancien boucher, après une grave maladie, et après avoir perdu deux enfants, sa femme étant très malade, est ruiné par la guerre de Cent ans si bien qu’à grand peine avait-il de quoi se nourrir, lui, sa femme et ses enfants, et il n’y avait personne pour le réconforter et l’aider. « Tenté de l’ennemi », il s’agit du diable, « il s’en alla se pende à un arbre. » Je pourrais  multiplier les exemples.

Mais il y a aussi d’autres réactions : des réactions de détente - il faut tout de même bien sourire un peu - les appétits gloutons, on fait la fête quand on en a l’occasion. Le carnaval ne s’explique pas autrement. Le rêve du pays de Cocagne, les inversions dans les fêtes, avec les déguisements, tout cela a fait l’objet d’articles. Mais je crois qu’il faut le mentionner, ne serait-ce que pour le mettre en place.

Enfin, d’autres attitudes résultent de tout cela : d’abord une attitude et une mentalité d’assisté. L’habitude de la main tendue n’est pas exceptionnelle. Ces vieilles habitudes sont séculaires et sont communes à toute la société. On continue à vivre dans une économie de cadeau. Le roi fait des cadeaux aux gens de la cour. Les clercs attendent des cadeaux sous forme de bénéfices des autorités ecclésiastiques. Les hauts fonctionnaires, ceux qu’on appelait les officiers, n’avaient que des gages très insuffisants pour vivre, quoi qu’on ait dit, et en fait ils attendent des gratifications. Tout le monde attend quelque chose. C’est un trait de générations successives ; moins on a, et plus on tend la main.

Réactions de passivité : l’abattement devant la ruine, et le suicide, la mendicité qui devient une habitude, les blocages par peur de perdre son travail quand on en a, peur des violences.

L’agressivité enfin : comment ne pas être envieux et comment ne pas convoiter ce que possède l’autre. Ces composantes qui paraissent bien explicables, par exemple le meurtre, l'adhésion à une bande.

Enfin, nous atteignons un point d'une importance extrême. Les sentiments de solidarité à travers le Moyen Age se manifestaient dans toute la société, mais avec une intensité particulière, par exemple, dans les mouvements de paix du XIème siècle, qui se sont organisés souvent à l’instigation des évêques ou de quelques seigneurs conscients de leur devoir de maintenir l’ordre. Ces mouvements de paix ont imposé des institutions limitant la guerre.

Ou bien encore, un autre genre de mouvements apparaît au XIIIème siècle, ce sont les premières grèves qui cheminent vers un sentiment d’une solidarité dans la misère. Mais c’est au XVIème siècle qu’il se manifeste clairement. En 1529, un manifeste lyonnais se termine ainsi : « Et sachez que nous sommes quatre/cinq cents hommes et que nous sommes alliés. » Il n’est que plus curieux, pour la première fois, ce texte est signé : « le Pauvre. » On est passé à une abstraction collective, ce qui est extrêmement significatif.

Le tréfonds de ces attitudes des plus pauvres en face de leur détresse, c’est l’espérance. Celle-ci est la contrepartie de l’isolement et de la dépersonnalisation. Attendre : c’est une attitude humaine généralisée et plus forte chez ceux qui ont le moins, qui ont tout à gagner, rien à perdre, mais qui, avec une force énorme, espèrent vivre mieux. Les cas de suicide, rarement connus, semblent avoir été relativement rares. L’absence totale d’espoir est celle des paysans déçus par des pertes de récoltes, mais ils attendent une meilleure conjoncture climatique. Bien sûr, un grand médecin de la Faculté de Médecine de Paris, au moment de la grande peste, put écrire ceci : « La foule vulgaire très pauvre accepte volontiers la mort parce que pour elle, vivre c’est mourir. » Cependant l’attente du pauvre est encore beaucoup plus souvent exprimée. C’est l’aspiration à la paix du XIème siècle, déjà citée, c’est l’attente du bon vieux temps fondée sur les souvenirs, par exemple, de l’expansion économique du milieu du XIIIème siècle et qui ont rendu sa chute plus sensible à partir des années 1280. C’est le souvenir du temps du bon roi Saint Louis et de sa monnaie saine, c’est la mise en goût, éprouvée au cours de quelques bonnes années, qui fait, que malgré tout, on espère leur retour. Ainsi en 1378, au moment de la révolte florentine des ouvriers de la laine, un « ciompo » dit ceci : « Le temps viendra où je n’errerai plus en mendiant, car je m’attends à être riche pour tout le reste  de ma vie, et si vous voulez vous joindre à moi, vous aussi, vous deviendrez riches pour tout le reste de ma vie, et si vous voulez vous joindre à moi, vous aussi, vous deviendrez riches et nous serons tous dans une brillante situation. » L’espoir n’est pas seulement (il faut bien le comprendre) une illusion qu’on a trop souvent reproché à l’Eglise d’avoir entretenue et confondue avec l’espérance de l’au-delà, mais est intimement mêlé, je cois, à la nature humaine ; malheureusement, nous n’avons pas encore une histoire de l’Espérance.

La disponibilité extraordinaire des plus pauvres en fait la proie des mythes et des promesses : l’idée de bonheur, le rêve de l’abondance, la confiance, sont encore des thèmes à étudier : la confiance dans le prince justicier et pacifique, l’espoir d’un éternel retour des choses et de la fortune ; autour de 1300 la roue de la fortune a été un thème littéraire courant dans toute la société. Alors, la « fama », la rumeur qui court comme une sorte de télégraphe arabe dans les villes et dans les campagnes malgré les difficultés de communication, font que les pauvres croient aux prophéties et qu’ils pensent, car on le leur promet, à un renversement de la fortune. Guillaume Longue Barbe à la fin du XIIème siècle à Londres, à l’aide de textes de l’Ecriture, annonçait que les pauvres prendraient la place des riches. En France, au moment de la Jacquerie, on relève ce propos : « Laissons tout aller et soyons tous maîtres. »

L’étude de la sémantique montre curieusement par exemple que les mots « exiger » et « exigence » apparaissent après la peste en plein milieu du XIVème siècle.

Les médias du Moyen Age sont les foires, marchés, pèlerinages, ainsi que les colporteurs et les prédicateurs mendiants. Le rôle de l’éloquence populaire est si grand au XIVème siècle, à l’époque d’Etienne Marcel par exemple, que l’on croit facilement et comment eût-on fait autrement ? Un artisan d’Amiens en 1382, au moment de la fameuse révolte des « maillets » à Paris, a dit devant la justice ce que les gens de sa bannière (nous dirions le syndicat) l’avaient chargé de dire.

Ces prophètes, qui sont-ils ? Certains sont authentiques et d’autres moins. Avec les ermites de la fin du XIIème, Pierre l’Ermite, Robert d’Arbrissel, Eon de l’Etoile, on attend le miracle.

A propos du rôle du « Maître de Hongrie » auprès des jeunes, Pierre de Coninck écrit en 1300 à Bruges : « Il avait tant de paroles et savait si bien parler que c’était une fine merveille ; pour cela les tisserands, les foulons, les tondeurs, le croyaient et l’aimaient tant qu’il ne sut chose dire ou commander qu’ils ne fissent. »

« Blanquerna », roman de l’écrivain catalan Ramon Lull, présente une procession menée par trois chanoines : le chanoines de pauvreté sert de coryphée et crie devant la colonne : « Justice, justice » ; le chanoine de miséricorde dénonce les suggestions et le chanoine de persécution prêche le recours à la révolte.

Nous pourrions aussi, pour le Midi,  parler du succès de ce ministre cathare Jacques Autier, avec son discours de Satan aux anges entraînés dans sa chute ; il en fait un thème pour ameuter ses troupes : « Esprits, je vous emmènerai  dans un monde et je vous donnerai des bœufs, des vaches, des richesses, une épouse comme compagne, et vous aurez vos propres maisons et vous aurez des enfants. »

Les pauvres ont ainsi réagi de toutes les manières, et leur espoir était grand. Avec les prophètes, ceux qui sont sincères et ceux qui ne le sont pas, étudions l’attitude de l’environnement social.

L’attitude de l'environnement social

Comment les a-t-on considérés, ces sous-pauvres ? Deux attitudes majeures contraires, du mépris et une conception de l’éminente dignité du pauvre, se trouvent mêlées. L’attitude du mépris n’est pas seulement celle du chevalier qui piétine avec ses troupes les récoltes des paysans et les appauvrit, ce n'est pas seulement celle de ce patron de Douai à la fin du XIIIème siècle à qui une de ses ouvrières demandait son dû, et qui lui disait : « Allez, allez, ma commère, allez à votre ébourrage ; votre vue me gêne. » C’est aussi l’attitude de ces faux prophètes qui ont mené les pauvres à l’aventure : quand on regarde les insurrections de la fin du Moyen Age, on constate que ce sont les plus pauvres qui forment la troupe, c’est la piétaille. Derrière, apparaissent ceux qui les animent, et, qui, au dernier moment, se retirent ; alors qui paie les frais ? Les plus pauvres. De la part de ces faux prophètes, il y a tromperie, escroquerie à la confiance des pauvres.

Ce mépris prend corps dans un certain nombre de traits : on considère le pauvre, le plus pauvre, comme un criminel en puissance. Comment distinguer un sous-pauvre foncièrement honnête d’un gueux. Extérieurement, cela ne se voit pas : ils sont vagabonds l’un et l’autre, mais l’un attend qu’on l’aide et l’autre commet des crimes. La fin du XIVème ne les a pas distingués l’un de l’autre et à mon avis, c’est une souffrance et un drame que cette confusion.

Je vous en citerai un exemple, celui de l’évêque d’un évêché anglais près de Cantorbery, Thomas Brinton, ancien cistercien qui a continué à vivre en religieux, en moine pauvre, authentiquement. On a conservé un nombre important de ses sermons, peut-être cent-soixante ; avant 1380, il parlait presque tout le temps de la pauvreté et prêchait la pauvreté. Lorsque survient la fameuse révolte des travailleurs anglais, où se mêlent vrais pauvres, truands et hérétiques, on a l’impression qu’il est complètement dérouté ; à partir de ce moment-là il n’en a plus parlé.

Je cite aussi cette phrase prêtée à un vagabond qui refusait du travail : « Nous aimons mieux faire le galin galant que labourer sans rien avoir. » « Galin » est formé sur le mot latin « gallus », le coq qui s’amuse à des galanteries et qui ne veut pas travailler. Cette phrase extrêmement pittoresque dit bien ce qu’elle veut dire. Pour reprendre une expression de Jacques Le Goff, la frontière du mépris, on ne sait plus très bien où elle passe. Le grand drame pour cette sous-pauvreté, est qu’elle est compromise par d’autres. Cette contamination avec la gueuserie fait que non seulement on la méprise mais on en a peur. La peur du pauvre est née à ce moment-là. Et elle a duré longtemps. On en retrouve les traces au temps de Saint Vincent de Paul.

Les facteurs d'évolution

Pour conclure j’essaierai de présenter les facteurs d’évolution à travers ce tableau dont j’ai simplement présenté quelques touches. J’en vois trois :

- La conjoncture économique

- Le développement urbain

- Et un certain nombre de mutations intellectuelles,

La conjoncture économique extrêmement simple a rythmé les émergences de la sous-pauvreté. A la fin des XIème et XIIème siècles, ce sont des famines et des mauvaises récoltes, et encore à la fin du XIIIème siècle apparaissent les premiers cycles de crise économique de type « moderne. » Le XIVème siècle est fait d’une succession de crises, qui donne aux pauvres des conditions de vie chaotiques, d’où l’extension numérique de la pauvreté et la prolifération des milieux marginaux ; c’est alors que la ville entre en scène.

La ville est apparue au XIème siècle et s’est développée au XIIème siècle avec une soudaineté particulièrement grande dans ses effets sur la pauvreté au XIVème siècle. B. Geremek (Les marginaux parisiens aux XIVème et XVème siècles) a dépouillé toutes les archives possibles de cette époque pour la ville de Paris, mais on pourrait en dire autant des autres villes à une échelle moindre. Paris avait alors entre 200 et 300 000 habitants, c’était la ville la plus importante de toute l’Europe. Geremek présente la ville, avec raison, comme criminogène. Il relève le nombre de réfugiés que la guerre et les crises ont fait refluer vers la ville et qui arrivent dans la ville, inconnus. Il décrit aussi l’isolement du pauvre cherchant du travail, attendant à la pointe St- Eustache ou à la place de Grève d’être embauché, couchant la nuit dans des ruelles ou dans des impasses. Le nom de la rue de la « Truanderie » à Paris en dit assez long. Mais attention : pas de Cour des Miracles au XIVème siècle, Victor Hugo a grossièrement brodé. Il fait du roman. Toujours est-il que ces ruelles, ces cours, que Villon, lui, a mieux décrites, sont le lieu de rencontre des vrais sous-pauvres et de la truanderie. Le rôle de la ville est essentiel ; la tentation du crime, après le délit et de petits larcins, est grande, et cela finit mal.

Les mutations intellectuelles : pour cette question, des choses intéressantes seraient à mettre en place. Au point de départ, nous avons vu des attitudes dont la source est évangélique : c’est le pauvre, image du Christ. A cet égard-là, on a poussé les choses très loin, jusque, quelquefois, aux limites de l’orthodoxie, et même du bon sens. Mais la source évangélique a permis non seulement d’inspirer les dons testamentaires, l’aumône directe, ou la fondation d’hospices, elle a suscité les protestations au sens étymologique, c’est-à-dire la prise à témoin de l’Evangile. La diffusion des ordres mendiants, surtout celui de Saint François paraît fondamentale à cet égard. François d’Assise n’a pas cherché le pauvre, ni la pauvreté matérielle d’abord, ni pour lui-même, ni pour elle-même. Il a cherché d’abord Jésus-Christ : c’est en Le rencontrant, qu’il a rencontré le pauvre. Le résultat étant de faire de l’indigence une valeur en face de l’avarice et de l’usure, de la faiblesse une force en face de la violence, de l’humilité une autre valeur en face de l’humiliation et de l’orgueil, de la dépendance une valeur en face de la rébellion, et de la souffrance elle-même une valeur en face de la rechercher du bien-être. Nous trouvons dans ces deux antithèses une réponse caractéristique qui nous mène vers des conséquences proprement sociales : la réflexion sur la misère.

Au long du XIIème siècle, on a réfléchi sur le cas de nécessité et on a fini par en arriver, par exemple, à l’énoncé très clair formulé en 1233 par l’évêque de Paris, Guillaume d’Auxerre. Il affirme que la légitimité du vol en cas de nécessité  - vol de pain, de viande, de bois -  se fonde sur l’idée que tout est commun en cas de nécessité. C’est la vieille loi romaine « Rhodia » qu’on mettait en évidence.

Le prêt est considéré comme supérieur à l’aumône. C’est important de restituer la dignité au pauvre : un prêt avec intérêt minime (qu’on exige ou non), en échange de quoi le travail peut reprendre et on peut rembourser. La supériorité du prêt sur l’aumône a été particulièrement formulée par Saint Antonin, archevêque de Florence, au XVème siècle. Appartenant à une très riche famille de Florence, il savait de quoi il parlait car lui-même avait connu de près tout ce qu' était la banque.

Mais en même temps, l’Humanisme manifestait un mépris pour le pauvre. Observons une déviation d’une idée que l’Eglise avait défendue, à savoir que la pauvreté est considérée comme une affliction et par conséquent indigne de l’homme. De l’idée que la pauvreté est indigne de l’homme, on est passé très facilement au mépris du pauvre et cette mutation très contemporaine du moment où la pauvreté est contaminée par la gueuserie . Chez les Humanistes italiens du XIVème et du XVème siècles, on peut lire des pages très dures. On en arrive alors à l’idée que puisque la pauvreté est indigne de l’homme et que c’est le travail qui le réhabilite, il faut au besoin astreindre le pauvre au travail. Cette rigueur économiste s’ébauche au XVème siècle et triomphe au XVIIIème siècle, avec la condamnation de l’oisiveté et l’astreinte au travail. Finalement une société ordonnée doit cacher ses pauvres : c’est l’enfermement de l’époque moderne.

La philanthropie du Siècle des Lumières mêle tout : cette rigueur des économistes, un altruisme véritable, un effort de réinsertion par le travail et une charité authentique.

On continuait les gestes des siècles antérieurs : le livre de J. P. Gutton sur les pauvres de Lyon le montre très bien. Au XVIIIème siècle, on continue comme au XIXème, à créer des hôpitaux et des maisons où l’on apprend des métiers aux orphelins. Par conséquent tout est en tout.

Toutes ces mutations ont permis d’essayer quelquefois de rendre leur dignité aux pauvres, plus ou moins heureusement. D’autres les ont méprisés. J’ai l’impression que l’humanité ne change pas. J’ai apporté ce que je pouvais savoir. Il est évident qu’il subsiste des masses d’ignorance.

Michel Mollat

Michel Mollat est, membre de l’Institut

CC BY-NC-ND