Introduction

Rédaction de la Revue Quart Monde

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Rédaction de la Revue Quart Monde, « Introduction », Revue Quart Monde [Online], Dossiers & Documents (1988), Online since 24 March 2010, connection on 21 September 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4429

Au début de son livre : « Poussières d'étoiles » (Seuil, 1984) sur l'histoire de l'univers, Hubert Reeves cite une lectrice : « On m'a dit : tu n'es que cendres et poussières. On a oublié de me dire qu'il s'agissait de poussières d'étoiles. »

En 1982, des enfants du Quart Monde visitent le Musée de l'Assistance Publique. C'est un mot épinglé sur la layette d'un enfant abandonné au XVIIIème siècle qui les arrête. Une mère acculée à se séparer de son enfant y dit sa détresse et son amour.

Ils connaissent cette douleur-là car elle blesse leur famille aujourd'hui encore. En voir la trace ancienne dans un musée, c'est un peu découvrir qu'eux aussi sont des « poussières d'étoiles », des êtres de la grande histoire.

La mémoire personnelle et collective, tout à la fois trie et interprète les faits du passé pour parler de ce que les hommes croient être et veulent être ensemble. Comment s'étonner alors qu'un Mouvement du Quart Monde, un mouvement de défense des droits de l'homme avec les plus pauvres, veuille réunir des historiens et des militants !

La mémoire de nos sociétés s'est bâtie sans les plus pauvres. Ses tris se sont souvent opérés contre eux, en retenant les traits et les actes qui font peur et en oubliant que leurs intégrités physique, mentale, familiale étaient sous la menace de la misère et du mépris qui la permet.

Cette mémoire lacunaire fait obstacle à la compréhension de ce que vivent et disent aujourd'hui nos contemporains les plus pauvres.

Pourtant cette mémoire n'est pas bâtie une fois pour toutes. Elle ne cesse pas de se bâtir, non seulement en ajoutant du présent au passé mais aussi en réappréciant le passé. Les historiens lui donnent une seconde chance dans la mesure où ils ont la compétence et l'autorité intellectuelle nécessaires pour en rouvrir le chantier.

Certains des textes réunis ici émanent justement d'historiens qui ont consacré de longues années à s'approcher des faits du passé concernant des populations très défavorisées. Ils réfléchissent particulièrement ici au sort des plus pauvres.

On pense surtout aux contributions de Monsieur Michel Mollat, membre de l’Institut et de Monsieur Félix Paul Codaccioni, professeur de l’Université  de Lille III.

Ces deux textes sont suivis de ceux de Madame Michèle Perrot, professeur à l’Université de Paris VII, et de Madame Alwine de Vos van Steenwijk, présidente du Mouvement International ATD Quart monde qui portent l’un et l’autre, de manière complémentaire, sur la façon de continuer à travailler le chantier de l’histoire des pauvres.

Michèle Perrot énonce un certain nombre de questions qu’il faudrait élucider pour que le passé de la pauvreté nous soit mieux intelligible. Alwine de Vos van Steenwijk plaide que les familles les plus pauvres d’aujourd’hui nous introduisent à un questionnement de l’histoire, indispensable pour que l’historien repousse ses frontières jusqu’à inclure dans la mémoire les exclus d’hier et servir véritablement ceux d’aujourd’hui.

Cette contribution a partie liée avec les trois suivantes. Elles disent comment, concrètement aujourd’hui, il a été possible de s’introduire dans le chantier de l’histoire avec des personnes et des familles du Quart Monde.

Trois exemples sont donnés :

Madame Anne-Marie Rabier introduit à l’idée des mémoires de courage en parlant du soutien qu’elle a donné à une famille pour écrire son histoire, en remontant plusieurs générations.

Pierre Hosselet, volontaire du Mouvement ATD Quart Monde, raconte une démarche d’enquête et d’exposition réalisée avec des enfants de Noisy-le-Grand auprès de leurs propres parents, en s’appuyant sur des travaux d’historiens.

Enfin, une équipe d’ATD Quart Monde (Paris XIIIème) rend compte de la préparation et de la réalisation d’un grandiose spectacle "son et lumière" qui a réuni les plus pauvres et leurs voisins du quartier pour raconter quatre siècles des « Pieds-humides et Gagne-petit » de la Bièvre.

Pour conclure, les contributions d’André Clément Découflé, directeur du Laboratoire de Prospective Appliquée et de Jean Labbens, sociologue, ancien représentant du PNUD, invitent à se servir de l’histoire.

Le premier indique qu’elle prépare à l’examen des avenirs possibles pour échapper à une vision fataliste (et fatale) de l’histoire des pauvres. Le second montre par l’histoire que les plus pauvres à chaque époque sont des révélateurs des valeurs que les hommes veulent vivre ensemble.

Au total, entre la recherche historique et l’action avec les plus pauvres d’aujourd’hui, ces textes font apparaître des liens qui ne sont pas à sens unique. L’une et l’autre gagnent à considérer que les dépossédés d’histoire sont des partenaires précieux pour que la science historique contribue à une autre histoire des hommes.

CC BY-NC-ND