Conclusions

Rédaction de la Revue Quart Monde

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Rédaction de la Revue Quart Monde, « Conclusions », Revue Quart Monde [Online], | 1994/, Online since 19 April 2010, connection on 29 September 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4574

Introduites par Monsieur Claude Ferrand, Délégué national ATD Quart Monde.

« Aucun jeune sans avenir, une société pour demain », tel est le défi que nous avons choisi pour cette journée régionale. Pour ceux qui vivent au pied de l’échelle sociale, un tel défi veut dire : mettre en œuvre des cations de promotion familiale, sociale et culturelle, et de solidarité partagée. C’est bien ce que nous demandent les familles du Quart Monde. Il n’y a pas d’insertion possible sans ces deux conditions qui s’inscrivent dans la démarche de connaissance du milieu familial et du tissu social dans lesquels vivent les jeunes. Notre société veut-elle prendre les moyens de combler le fossé qui se creuse entre les communautés et ceux qu’elle condamne à survivre dans la misère ? Nous constatons que le nombre de parents, d’enfants et de jeunes qui vivent des situations de cumul de précarités et de grande pauvreté augmente. De nouvelles lois ont été adoptées, elles sont des avancées, mais nous constatons bien souvent qu’elles ne les atteignent pas. En disant cela, je pense à des familles bien précises qui, en France, vivent depuis plusieurs années dans les bois, sous la tente ou dans des caravanes, et pour lesquelles le RMI, la loi Besson, ou les nombreux programmes de formation, évoqués aujourd’hui, restent inaccessibles.

Il faut que nous comprenions pourquoi : n’est-ce pas une question de connaissance ? Malgré cet état de misère persistant à notre porte, qui nous dérange et nous pousse à évaluer mieux nos programmes, nous avons aujourd’hui à nouveau la preuve de la qualité des réponses que les plus démunis permettent d’inventer lorsqu’ils sont partie prenante, dès la conception, des projets et des politiques. Nous savons aujourd’hui - ce qui était encore mis en doute il y a quelques années - que les plus exclus peuvent être rejoints et être eux-mêmes acteurs de projets visant à leur permettre, comme ils le souhaitent, de sortir de leur isolement. Personne ne se complait dans la misère.

Les Maisons des Métiers ont été créées par le Mouvement ATD Quart Monde pour être des lieux-ressource au plus près des jeunes en grande difficulté, en relation avec des jeunes d’autres milieux. Ces Maisons des Métiers ont montré que le chemin jusqu’à l’emploi et la qualification était possible, à condition que soit reconnue une nouvelle fonction d’accompagnement, catalyseur de l’insertion professionnelle des jeunes les plus exclus. Ce que nous a dit ce matin Patrick Brun est un éclairage sur cette nouvelle fonction.

Le temps est venu, pour un pays comme la France, de franchir résolument une nouvelle étape : celle du transfert de tous les acquis de l’innovation pour en finir avec la grande pauvreté. Les tables rondes d’aujourd’hui nous ont montré que le Conseil Economique et Social Régional et les différentes collectivités territoriales de la Région veulent s’engager dans cette voie. Avec tous les partenaires qui ont soutenu cette Journée régionale, est-il pensable de décider qu’ensemble, vous avez les moyens, d’ici trois ans, d’avoir engagé un groupe de jeunes significatifs et témoins des plus démunis dans une démarche vers la qualification ? Je dis bien : que d’ici trois ans, tous les jeunes d’un groupe-témoin défini soient en route vers la qualification, en participant eux-mêmes à l’évaluation de ce projet. Pour sa part, la Maison des Métiers du Mouvement ATD Quart Monde de Bordeaux est décidée à s’y investir.

Pour la réussite d’un tel projet, les atouts sont nombreux :

* des jeunes parmi les plus exclus ont indiqué des voies à suivre en reprenant confiance dans leurs capacités, grâce à des personnes qui se sont engagées avec eux. Ils sont devenus de véritables relais dans leur milieu ;

* des entreprises, certes pas assez nombreuses encore, des organismes de formation, des associations, sont là pour garantir l’accès à la qualification ;

* des représentants des collectivités publiques et de l’Etat sont prêts  - me semble-t-il - à tenir leur place, en particulier pour permettre les innovations nécessaires, à défaut de disposer d’emblée de réglementations adaptées.

En lançant ce défi aujourd’hui, je voudrais vous partager encore une réflexion : il me semble que dans le domaine de la lutte contre la grande pauvreté, nous devons cesser d’opposer des politiques sectorielles (emploi, formation, logement, santé, etc…) avec une politique globale menée en synergie dans les différents domaines. Nous devons également cesser d’opposer initiatives de l’Etat (au plan national ou préfectoral) et initiatives décentralisées au plan régional, départemental ou local. Le choix, dans ce domaine de la lutte contre l’exclusion, est de considérer les plus démunis comme des gens d’expérience, ayant une pensée capable d’inspirer des politiques. D’où l’importance de ces lieux associatifs que dont les « Universités populaires du Quart Monde », et les « Clubs du savoir et de la solidarité » avec les jeunes : des lieux où l’on peut partager son savoir, apprendre le dialogue, et bâtir une culture du refus de la misère entre citoyens de tous milieux.

Cette approche conduit nécessairement à associer différents partenaires. Le rôle qui revient à l’Etat est de garantir qu’aux différents niveaux de compétences, il y aura bien cohérence des réponses avec le projet des personnes. L’important est de s’acharner à modifier les comportements des différents groupes sociaux, y compris les plus pauvres eux-mêmes, pour qu’ils se rapprochent les uns des autres et qu’ils s’associent. C’est pourquoi, vous le savez, nous demandons avec de nombreuses associations et des élus, l’élaboration d’une loi d’orientation de lutte contre la grande pauvreté, dans le sens de la démarche du père Joseph Wresinski, telle qu’elle a été explicitée dans le rapport « Grande pauvreté et précarité économique et sociale » du Conseil Economique et Social voté en 1987. Ce qui manque le plus gravement, ce n’est pas une multiplicité de nouvelles lois sectorielles : c’est le rappel constant, par la loi, des conditions pour qu’un jeune, une famille abîmés par la misère, soient rejoints, pris au sérieux, écoutés et associés tout au long des étapes nécessaires. Alors les lois et les dispositifs s’appliqueront pour eux aussi, pou eux d’abord.

C’est pourquoi nous proposons la création d’un « groupe d’appui à la démarche Wresinski. » Ce groupe, au niveau de la Région, réunirait des personnes responsables dans le domaine de l’emploi, de la formation, mais aussi dans d’autres domaines. Un tel groupe pourrait mener une réflexion, à partir des politiques entreprises, sur les conditions de la participation des familles les plus défavorisées, de leur promotion sociale et culturelle, et de leur accès aux droits fondamentaux. Ce groupe pourrait faire des propositions tant au niveau de la connaissance, de l’action, que de la représentation des populations les plus pauvres. D’autres Régions et d’autres pays se sont lancés dans une démarche similaire et ont acquis un début d’expérience, comme par exemple la ville de Charleroi en Belgique. Je souhaiterais avoir vos réactions sur cette proposition de rejoindre un groupe d’appui à la démarche Wresinski, qui prendrait corps avec les personnes intéressées par une première réunion de travail.

La misère n’est pas fatale, nous pouvons nous unir pour la refuser et la détruire avec ceux qui en sont les victimes. N’est-ce pas cette nouvelle citoyenneté que nous cherchons ensemble et que nous voulons pratiquer, pour rétablir les liens et les solidarités entre l’homme en détresse et l’ensemble de la société ? Les plus pauvres peuvent nous unir au-delà de nos intérêts et de nos clivages, nous en avons fait la preuve aujourd’hui.

* M. Francis Andréani, Conseiller du Recteur d’Académie.

Au nom de Monsieur le Recteur d’Académie, je voudrais dire simplement, Monsieur le Délégué général, que ce que vous avez qualifié de défi : « Aucun jeune sans avenir, une société pour demain », c’est ce que nous essayons de faire au niveau du système éducatif. Tout au moins, nous nous reconnaissons dans ce défi que vous venez d’énoncer.

C’est vrai, l’Education Nationale n’a pas toujours la meilleure image quand on parle des exclus et je voudrais dire que nous avons été trop obnubilés peut être - et pas seulement au sein du système éducatif, mais au niveau des partenaires du système éducatif - par des objectifs affichés, ambitieux, vers lesquels nous aurons la possibilité d’aller de toute manière. Mais nous avons laissé dans l’ombre d’autres objectifs, affichés et exprimés de façon très forte aussi : des objectifs de qualification au niveau V minimum, pour l’ensemble de la population de notre pays. C’est dans ce sens que nous sommes prêts avec vous à relever ce défi.

Relever ce défi, à la fois à travers les efforts qui sont réalisés dans l’organisation du système éducatif et sa rénovation, mais aussi relever le défi par la « Mission d’Insertion Jeunes » : les coordonnateurs et les animateurs de cette mission sont tout à la fois des formateurs, des travailleurs sociaux, des accompagnateurs, et parfois des substituts familiaux. J’en vois dans cette salle qui sont de ces acteurs et qui peuvent témoigner de l’importance de ce rôle. Ce défi est aussi à relever, bien sûr, dans la diversification des voies de qualification : relance du CAP, ouverture des formations de CAP aux élèves les plus en difficulté.

Je citerai simplement deux chiffres : ils indiquent que, sans avoir atteint les objectifs que nous nous fixons bien entendu, nous sommes peut-être quand même sur la voie d’atteindre un certain nombre d’entre eux :

- Dans cette Région, les cinq années qui viennent de s’écouler ont vu se réduire d’à peu près un quart le nombre des jeunes sortant du système éducatif sans qualification. Nous sommes passés de trois mille six cents jeunes à deux mille huit cents. C’est encore beaucoup, c’est encore trop : c’est beaucoup moins pourtant que ce que nous avons connu.

- Je voudrais citer un autre chiffre : le taux des jeunes qui, six mois après leur sortie du système éducatif (tous niveaux confondus, y compris niveau VI sans qualification), n’obtiennent pas un emploi est passé de 47 à 40%.

Bien sûr, ce sont des résultats précaires, mais je voudrais dire que la « Mission d’Insertion des Jeunes » dans l’Education Nationale se met à votre disposition pleine et entière pour aller encore plus loin dans son action. Nous avons, bon an mal an, offert deux mille places aux jeunes dans ces structures, alors que nous arrivons péniblement à en accueillir mille six cents. C’est dire que, là aussi - comme Monsieur le Délégué Régional à la Formation Professionnelle le disait tout à l’heure - nous n’arrivons pas à toucher tous les jeunes qui pourraient bénéficier de ce dispositif. Mobilisons-nous donc autour de ce dispositif pour faire en sorte qu’il donne sa pleine efficacité.

Enfin, je voudrais dire que l’Education Nationale s’associera, bien entendu, à la proposition que vous avez faite, et si un groupe d’appui à la démarche Wresinski se mettait en place, bien entendu l’Education Nationale en ferait partie.

* M. Didier Cazabonne.

Je reprendrai brièvement la parole, juste pour dire que le Président Valade a ouvert ce colloque aujourd’hui mais ne pouvait assister ce soir à la conclusion. J’ai donc la charge de le représenter. Sur tout ce qui a été dit, nous sommes prêts à assumer pleinement nos responsabilités et à participer, nous aussi, à tout ce qui sera mis en œuvre pour apporter les solutions dans ce domaine si sensible. Il ne faudra jamais oublier que, derrière toutes nos réflexions, c’est de l’homme qu’il s’agit, et il faut que nous y soyons toujours attentifs. Voilà ce que je voulais dire en conclusion.

* M. Michel Gilles, Sous-Préfet de Bordeaux, représentant M. Bernard Landouzy, Préfet de Région Aquitaine

Tout d’abord je dois, comme Monsieur Cazabonne, excuser Monsieur le Préfet qui est retenu, d’ailleurs en compagnie du Président Valade. Il s’était engagé, lorsqu’il avait reçu les représentants du Mouvement ATD Quart Monde, à être ici aujourd’hui et il tenait effectivement beaucoup à être présent. Il attache une importance capitale à la fois aux problèmes d’emploi et aux problèmes de lutte contre les exclusions. Cela explique d’ailleurs ma présence ici : normalement, le protocole voudrait que ce soit le Secrétaire Général pour les Affaires Régionales qui soit ici ma place, puisque c’est lui qui va négocier avec le Conseil Régional le Contrat de Plan Etat- Région. Bien sûr, je n’ai pas vocation à m’engager dans le cadre du Contrat de Plan inter-régions. En fait, Monsieur le Préfet m’a demandé de venir parce qu’il m’a confié une mission : la mission d’être chef de projet pour l’insertion.

Lorsque l’on parle d’insertion, on parle à la fois d’insertion professionnelle et d’insertion sociale. On essaie donc de couvrir le champ de la façon la plus large possible, en prenant en compte tous les publics :

- le public jeune, qui est effectivement un public prioritaire, à la fois pour l’avenir de notre nation et en termes de situations de précarité ;

- les autres publics, qui subissent également les effets de la mutation de notre société : que ce soient les chômeurs, chômeurs de longue durée en particulier, ou les bénéficiaires du RMI dont le nombre augmente de façon inquiétante.

On s’efforce aujourd’hui de mieux coordonner l’action de l’Etat, et en même temps l’ensemble de l’action des Pouvoirs Publics, tant au niveau local que national puisqu’il existe maintenant des délégations interministérielles qui tentent de faire des ponts entre les différents cloisonnements administratifs. Cette coordination, nous essayons de la réaliser ici en Gironde et au niveau de la Région Aquitaine. Avec le Conseil Général, nous avons déjà initié un certain nombre d’expériences dans le cadre du RMI et nous avons proposé d’étendre la compétence du Conseil Départemental d’Insertion à l’ensemble de la lutte contre les exclusions, comme la loi sur le RMI nous le permet. Au niveau départemental, une seule structure traitera donc de l’ensemble des problèmes de lutte contre les exclusions : effectivement, il n’y a aucun intérêt à découper les publics en fonction de critères plus ou moins administratifs et qui n’ont pas de sens lorsque l’on regarde la globalité des situations de précarité.

Je suis très heureux qu’aujourd’hui le Conseil Régional ait organisé cette journée et je remercie à la fois le Conseil Général qui a accepté de jouer le jeu et ATD Quart Monde qui est à l’initiative de cette journée. Cela montre que tous les partenaires sont sur la même longueur d’onde et qu’il y a maintenant une sensibilisation complète de tous les partenaires, que ce soient les communes qui travaillent depuis longtemps déjà sur le problème d’exclusion, ou bien le Département, l’Etat et maintenant le Conseil Régional. Un partenariat se met donc en place de façon expérimentale mais, espérons-le, de façon cohérente. Ces expériences se feront un peu à tous les niveaux, et l’on peut reprendre toutes les initiatives proposées par ATD Quart Monde, qui méritent un intérêt tout particulier. Monsieur Vallenet, tout à l’heure, vous a rassurés sur un certain nombre de ces propositions.

Une autre proposition que vous aviez faite concernait une plate forme de type ARAVIS : elle est à l’étude par la Direction Régionale du Travail et de l’Emploi et devrait aussi être examinée dans le cadre du Contrat de Plan. Quant à la proposition que Monsieur Ferrand vient de faire, elle peut tout à fait être examinée dans le même état d’esprit.

L’Etat, au niveau de tous ses services, est donc prêt à participer à ce type de réflexion, de façon pragmatique : par rapport à l’exclusion, il faut que nous ayons une attitude humble, et en même temps novatrice. C’est vrai que l’on n’est pas capable, aujourd’hui, de résoudre tous ces problèmes. Mais, Monsieur Pierron le disait, nous sommes à mi-chemin, notre société est en évolution, on cherche au fur et à mesure des solutions. Il y a forcément des tâtonnements, il y a forcément des erreurs, mais on se doit d’essayer de créer, d’améliorer, d’évaluer, de comparer et d’évoluer.

Cette évolution est notable au niveau de la coordination administrative, mais c’est loin de suffire. Il y a une autre voie que nous expérimentons, et nous reprenons là des expériences qui ont pu être faites ailleurs : c’est ainsi que, sur la Rive Droite de Bordeaux, une expérience d’insertion locale de type lillois va être mise en place. Elle est en cours d’étude et, si tout va bien, un accord pourrait être signé très prochainement, avec une mise en œuvre au printemps de cette année. C’est une expérience d’innovation au niveau local, avec l’ensemble des partenaires. Enfin, si on veut vraiment résoudre le problème de l’exclusion, un partenaire est absolument indispensable : c’est le monde économique. On en a parlé à plusieurs reprises aujourd’hui et nous avons tous là un rôle à jouer.

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