Exposition, André Soulages, peintre du noir et de la lumière

Exposition au Centre Pompidou, Paris, du 14 octobre 2003 au 8 mars 2010

Martine Hosselet-Herbignat

p. 61

References

Bibliographical reference

Martine Hosselet-Herbignat, « Exposition, André Soulages, peintre du noir et de la lumière », Revue Quart Monde, 214 | 2010/2, 61.

Electronic reference

Martine Hosselet-Herbignat, « Exposition, André Soulages, peintre du noir et de la lumière », Revue Quart Monde [Online], 214 | 2010/2, Online since 01 October 2010, connection on 09 April 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4718

J’y allais avec d’autant plus d’intérêt qu’une amie professeure et férue d’arts m’avait invitée, et que Paul Ricœur, à la fréquentation duquel je m’astreins en ce moment en amateur, disait apprécier beaucoup ce représentant de l’art contemporain.

Art contemporain, certes : du brou de noix des débuts jusqu’à la pâte noire épaisse des derniers immenses tableaux polyptiques ; matière étalée au pinceau, à la brosse, à la lame ou carrément à la planche de bois. Une fois laissés au vestiaire, avec manteau et parapluie, tout cliché ou idée préconçue, l’attention se trouve happée dans l’épaisseur de la peinture, dans l’agencement des lignes et stries horizontales, obliques, verticales, dans la lumière faisant écrin et non écran pour recevoir ces traces déposées d’un seul geste et sans remords … Jusqu’à l’appréhension fugitive de cet "outrenoir" vibrant… « Outrenoir pour dire : au-delà du noir, une lumière reflétée, transmutée par le noir » explique Soulages.

Dans l’espace créé entre ses tableaux et nous, les "regardants" (et non spectateurs, spécifie-t-il), Soulages veut instaurer une relation très immédiate et personnelle, « au présent du regard » : « La réalité d’une œuvre, c’est le triple rapport qui s’établit entre la chose qu’elle est, le peintre qui l’a produite et celui qui la regarde ». J’ai ressenti en effet un réel bien être physique à fréquenter ces productions, et à laisser les formes ébauchées pénétrer dans toutes mes fibres, pour une introduction à la méditation, à l’espace intérieur et au recentrage personnel. Le montage audiovisuel, en fin de parcours, donne vie et parole à l’homme qui a laissé de telles traces. On n’est pas étonné de découvrir une correspondance d’ambiance dans sa stature, ses gestes, son expression. Un aperçu des vitraux de l’abbatiale romane de Conques, conçus par Soulages, achèvent le recentrage sur un espace intérieur protégé, translucide mais non transparent. Ceux qui veulent tirer du sens pour leur propre vie, quitte à se laisser dérouter, ne seront pas déçus par les productions de Soulages. Par bien des côtés, cette exposition m’a emmenée sur les mêmes traces étranges que celles laissées par des amis ayant peu ou pas fréquenté l’école. Amis membres du mouvement ATD Quart Monde avec qui nous nous retrouvons dans des ateliers où l’expression créatrice brute et personnelle se libère à force de mise en confiance et de désintoxication de tout jugement paralysant ; amis souvent démunis au départ, entrant par delà les siècles et l’espace dans la fréquentation de tous ceux qui ont tenté la même expérience avant eux, artistes ou philosophes, Ricœur y compris ... Autre preuve que, quel que soit le parcours de chacun, un point de rencontre existe quelque part du côté de l’expression la plus personnelle, sobre et dépouillée.

Martine Hosselet-Herbignat

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