Penser la pauvreté sans priver les pauvres de leur pensée

Hélène Thomas

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Hélène Thomas, « Penser la pauvreté sans priver les pauvres de leur pensée », Revue Quart Monde [Online], 214 | 2010/2, Online since 05 November 2010, connection on 09 April 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4719

Les discours experts, savants et politiques sur la grande pauvreté et sur les moyens à mettre en œuvre pour l’éradiquer, persistent à considérer les pauvres  principalement comme marqués par la privation ou la menace d’exclusion : il faudrait  les considérer autrement, comme citoyens dotés de libertés imprescriptibles, et ainsi les libérer d’une sujétion personnelle dans laquelle ils sont engagés, pour partie du fait des dispositifs ségrégatifs qui leur sont appliqués. Au colloque « La démocratie à l’épreuve de l’exclusion », à Sciences Po, Paris, l’auteur a examiné la possibilité de changer de regard en suivant la perspective Joseph Wresinski.

Index chronologique

2010/2

Selon le modèle politique de l’empowerment, porté notamment par les organisations internationales de développement, le pauvre doit être émancipé et devenir progressivement autonome vis-à-vis des dispositifs qui le prennent en charge ou l’accompagnent. Des politiques spécifiques de soutien aux pauvres doivent en faire les premiers acteurs de leur future réintégration sociale et politique dans les sociétés où ils sont marginalisés. Le but des dispositifs serait de restituer aux sans-pouvoirs, privés de tout - y compris de la garantie de leurs droits fondamentaux -, d’abord leur dignité de personne humaine et, à partir de là, de leur donner pour mission de la conserver et de reconquérir leurs autres droits humains. Ces discours qui envisagent les conditions pour sortir de la grande pauvreté et de l’exclusion laissent cependant complètement de côté le point de vue des plus pauvres et des exclu(e)s.

Une pensée engagée sur la pauvreté

Dès les années 1960, Joseph Wresinski explique qu’il faut s’instruire du pauvre et de son monde et l’écouter pour parvenir à penser correctement ce qu’est sa condition. Et comment l’écouter et comment s’instruire de son monde alors que la plupart du temps, le pauvre est, dit-il aussi dès 1968, « réduit au silence, (...) privé des moyens premiers de l’expression que sont la parole et l’intelligence »1 ? C’est un regard engagé que propose Joseph Wresinski, introduisant à une autre approche des pauvres et de la pauvreté, une approche sensible et engagée. Il prône l’idée qu’il faut faire quelque chose contre cette représentation du pauvre, bon ou mauvais, handicapé ou non, disqualifié ou non, pour le sortir de la violence symbolique du regard qui le place dans cette position de honte, de souffrance, de perte de dignité de la personne humaine.

Le propos est assez novateur dans les années 1960 et intéressant parce que, partant d’une longue action engagée auprès des pauvres, il décrit les mêmes formes de mépris que le philosophe Axel Honneth a pointées plus récemment. Il s’agit des types de mépris des gens ordinaires vis-à-vis des pauvres, mais aussi des acteurs publics sur la pauvreté, qui concernent tant le savant que l’administrateur.

Trois formes de mépris

La première forme de mépris est l’atteinte à l’intégrité physique qui détruit la confiance en soi. Vous me direz qu’un chercheur ne porte jamais atteinte à l’intégrité physique (sauf exception rarissime et relevant du passage à l’acte) quand il va enquêter, étudier, analyser les points de vue des pauvres. Ce n’est pas si sûr, notamment parce que la somatisation de la distance sociale est toujours le fait de celui qui est en position sociale et culturelle dominée dans l’entretien, donc du pauvre, face au sociologue ou au travailleur social. Le retour sur soi qu’amène à faire l’entretien sociologique ou plus fréquemment l’entretien social peut être bouleversant sur le moment pour le pauvre, soit qu’il ait été sollicité par le sociologue soit qu’il doive en passer par là, sans possibilité d’y échapper, s’il veut recevoir une aide matérielle pour l’entretien avec un travailleur social.

De surcroît le fait de livrer sur commande des éléments d’une intimité, entendus comme autant de signes d’une condition dégradée, génère ensuite une angoisse qui va s’exprimer  par toute une série de symptômes assez voisins de ceux d’un stress post-traumatique (troubles du sommeil, dépression, douleurs, vertiges, sensation de fatigue extrême...) imputés, les concernant, à leur mode de vie. Faute d’interlocuteur à qui la formuler et avec qui poursuivre le récit de soi, cette angoisse de s’être dit et représenté en public va être somatisée. Donc la rencontre avec le chercheur en sciences sociales et avec le travailleur social n’est pas sans danger physique au moins indirect pour les pauvres. (…)

La deuxième forme de mépris pointée par Axel Honneth est l’exclusion juridique. C’est sur celle-ci que le père Wresinski concentre toute son attention. Il insiste sans cesse sur l’idée qu’il y a une « indivisibilité des droits de l’homme », et que, parmi ces droits à promouvoir, il faut s’attacher d’abord à ceux qui fondent les autres. Ces droits rappelés dans le préambule de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, sont relatifs à la sécurité physique, à la protection de la dignité de tous, à travers les personnes humaines que sont les pauvres. Et là est tout le problème, puisque protéger la dignité des pauvres c’est parfois leur faire contrainte et les humilier davantage en leur faisant honte, en les rappelant à l’exigence de dignité telle que conçue par ceux qui sont en droit de la définir, en  leur imposant la représentation qu’en ont les élites sociales ou les militants caritatifs.

La troisième forme de mépris pointée par Honneth contre laquelle le père Wresinski œuvre et propose de lutter efficacement chez les chercheurs comme chez les acteurs, c’est la lutte contre la dépréciation sociale, contre l’atteinte à l’honneur et à l’estime de soi. Celle-ci est quotidienne dans les relations avec les administrations publiques, avec les commerçants, avec le voisinage. Elle est également causée par le chercheur dans l’interview ou dans l’observation, quand il n’est jamais acteur auprès des pauvres. Elle est souvent présente dans l’enquête de terrain comme dans l’enquête sociale. Pourquoi ? Parce que le chercheur en sciences sociales, quand il se retrouve face à des pauvres ou des exclus, va se trouver dans une situation où sa sympathie - dénommée alors empathie comme pour un soignant -, son sentiment de compassion citoyenne, de pitié, de distance (il est dans une position où il domine) vont le conduire à essayer de trouver une issue pour lui-même. Cela moins pour finir l’entretien au mieux pour l’interviewé que pour en finir avec les émotions qu’il a éprouvées pendant l’entretien. Cette solution va être l’empathie durant l’entretien qui marque souvent l’emprise du questionneur sur le questionné, suivie de la distanciation lors de l’analyse et de l’interprétation de ce qui s’y est dit.  Le pauvre  n’a alors pour forme de dérobade possible à l'incitation à parler, que le silence obstiné ou le démenti, qui peut s'avérer préjudiciable à sa démarche dans l’entretien social.

Les ‘subalternes’ ont-ils la possibilité de parler ?

La tentative qui fut celle de Joseph Wresinski se trouve portée d’une façon différente par le courant des études postcoloniales2. On appelle aujourd’hui les subalternes ceux qui ne font même pas partie des dominés classiques dans le rapport de domination capitaliste, c’est-à-dire ne sont même pas des travailleurs exploités du rapport salarial contractualisé.  La question se pose de savoir si les migrants, les réfugiés des conflits régionaux, les enfants soldats, les soutiers clandestins du travail sale qui font les basses œuvres dans notre société ont la possibilité d’être non seulement considérés comme des sujets à qui l’on va attribuer des droits, mais des sujets en possibilité d’utiliser ces droits, et en particulier, en possibilité d’utiliser celui à prendre la parole. Ce n’est pas très facile.

La réponse des auteur(e)s des études postcoloniales, est plutôt négative. Pour eux, ces subalternes sont uniquement des sujets dans la parole des autres, pris dans la description que nous, chercheurs, que vous, militants, vous, promoteurs de la défense de leurs droits, formulons. Ces derniers ne sont dans une position ni de classe en soi, ni de classe pour soi. Ils ne forment pas une classe mais une multitude, une foule que nous figurons de manière indifférenciée. Ils sont en outre privés d’expression car assujettis à la participation que les autres citoyens, ceux qui les assistent, et les gouvernants attendent d’eux dans des formes prédéfinies sans eux, en particulier pour les libertés dont on attend qu’ils les exercent d’une certaine manière censée être bonne pour leur promotion sociale.

En démocratie il est exigé d’eux une participation aux dispositifs d’intégration politique, d’aide sociale, d’assistance, censés les autonomiser et leur donner la capacité de décider de leur vie et d’en être responsables selon des formes qui, au mieux, sont celles de l’insertion sociale ségrégative, et, au pire, qui consisteront pour eux à rester derrière des barbelés dans des camps d’internement, ou de rester cachés en tant que clandestins dans des caves,  des sous-sols, des arrière-cours pour y vivre et y travailler, exactement comme les hygiénistes pouvaient le décrire dans les années 1840 à propos des ouvriers de l’industrie textile des métropoles coloniales.

Penser la pauvreté en démocratie conduit à poser une question beaucoup plus vaste. Il s’agit de pouvoir penser la pauvreté sans priver les pauvres de leurs pensées. C’est là le programme auquel Joseph Wresinski appelait tant les savants que les politiques des grandes démocraties, dans une grande conférence à l’UNESCO, le 3 décembre 1980, quand il constatait : « Les chercheurs ont souvent dérangé et même paralysé la pensée de leurs interlocuteurs »3.

Au-delà de l’individu

Comment faire pour ne pas déranger les pauvres dans leurs pensées, et au contraire les encourager à développer leurs réflexions, leur identité propre d’individus à la recherche de leur histoire ?

Je pense que seuls les historiens des mentalités ont trouvé la réponse pour le moment. Ils ont moins de problèmes de distanciation que les sociologues, les politologues ou les psychologues vis-à-vis des pauvres des générations précédentes, car parfois celles et ceux qu’ils étudient sont morts depuis deux ou trois cents ans.

Quand les sociologues font de la sociologie empirique de la pauvreté, soit ils font de la statistique sociale hygiéniste, soit ils reconstituent des trajectoires de malheur et les classifient par rapport aux classifications qui sont proposées par les dispositifs de secours, les dispositifs d’aide à ces personnes : personnes totalement marginalisées, assistés réguliers de l’Assistance Publique, assistés temporaires mais qui vont se réintégrer car ils sont considérés comme vulnérables et fragiles.

Que pouvons-nous apprendre des historiens ? Arlette Farge, dans son travail sur les pauvres, explique le rapport au monde des gens dans la rue au 18ème siècle à travers les petits papiers qu’ils portent sur leur corps, les certificats attestant qu’elles ont été bonnes ici, cuisinières ou nourrices ou blanchisseuses là, les certificats attestant qu’ils ont porté l’eau ici, ont été cochers là. Alain Corbin va proposer une méthode intéressante tentant de reconstituer, dans l’Orne, la vie d’un paysan du 18ème siècle trouvé au hasard des registres paroissiaux de sa commune d’origine, qui s’appelle François Pinagot. A travers les archives notariales, il va rendre vie et contexte à celle-ci. Que font les historiens ? Ils vont reconstituer la société du 18ème siècle, ses mœurs, ses joies, ses émotions, ses représentations à partir de documents qui ne sont pas des journaux intimes. Ils ne se saisissent pas de la subjectivité d’un individu vivant ou dont les descendants survivent pour en faire un emblème, une métonymie des carrières de galère en objectivant cet individu, à la différence de ce que nous sommes souvent enclins à faire à partir des entretiens sociologiques ou des entretiens politologiques, pour abstraire à partir de lui  non seulement une description de sa place, de son statut, de son mode de vie, mais aussi de son rapport au monde social, de sa vision du monde.

Ces historiens, en sus de «  faire exister un fragment du monde perdu, celui qui avait pu s'offrir à un sujet inaccessible »4, inventent un individu  collectif et fictif, une personne composite qui nous permet de comprendre le rapport au monde social et politique de cette non classe des pauvres, de cette non condition, de ce non groupe, qui a beaucoup de porte-paroles quand même. En effet, la démarche d'Alain Corbin est constituée d'un permanent aller-retour entre « son » individu et les groupes sociaux, familiaux, professionnels auxquels il appartient et/ou qu'il fréquente. Pinagot « insaisissable est ainsi patiemment contourné et encerclé, souvent pris avec d'autres dans les mailles du filet de l'historien »5. C’est peut-être, dans les sciences sociales, le seul moyen de décrire et d’analyser tout spécialement le rapport que les pauvres - que nous rencontrons de visu ou dans les livres qu’ils écrivent -, entretiennent avec nous, les citoyens protégés par cette magnifique invention du modèle démocratique qu’est l’égalité des conditions.

1 Joseph Wresinski, La violence faite aux pauvres (1968). Refuser la misère. Une pensée politique née de l’action, Éd. du Cerf- Éd. Quart Monde, Paris, 2007, p.116.
2 Gayatri Chakravorty Spivak, Hommi Bhabah, Arjun Appaduraï, Judith Butler, Ann Stoler, pour ne citer que quelques noms.
3 La pensée des plus pauvres dans une connaissance qui conduise au combat, in: op.cit, p. 56.
4 Alain Corbin, Recherches pinagotiques (suite et fin), Ruralia, 1999-04, [En ligne], mis en ligne le 25 janvier 2005. URL : http://ruralia.revues.org/document91.html. Consulté le 23 mai 2009.
5 Jean-Luc Mayaud, Recherches pinagotiques . À propos du Monde retrouvé de Louis-François Pinagot. », Ruralia, 1998-03, [En ligne], mis en ligne le 25 janvier 2005. URL : http://ruralia.revues.org/document60.html. Consulté le 23 mai 2009.
1 Joseph Wresinski, La violence faite aux pauvres (1968). Refuser la misère. Une pensée politique née de l’action, Éd. du Cerf- Éd. Quart Monde, Paris, 2007, p.116.
2 Gayatri Chakravorty Spivak, Hommi Bhabah, Arjun Appaduraï, Judith Butler, Ann Stoler, pour ne citer que quelques noms.
3 La pensée des plus pauvres dans une connaissance qui conduise au combat, in: op.cit, p. 56.
4 Alain Corbin, Recherches pinagotiques (suite et fin), Ruralia, 1999-04, [En ligne], mis en ligne le 25 janvier 2005. URL : http://ruralia.revues.org/document91.html. Consulté le 23 mai 2009.
5 Jean-Luc Mayaud, Recherches pinagotiques . À propos du Monde retrouvé de Louis-François Pinagot. », Ruralia, 1998-03, [En ligne], mis en ligne le 25 janvier 2005. URL : http://ruralia.revues.org/document60.html. Consulté le 23 mai 2009.

Hélène Thomas

Hélène Thomas est professeur de science politique à Sciences Po Aix. Sociologue et psychanalyste, elle a publié en 2010, aux Éd. du Croquant, « Les vulnérables ». La démocratie contre les pauvres. Le texte intégral de sa contribution au colloque Wresinski est disponible sur le site : www.joseph-wresinski.org/IMG/pdf/Helene_Thomas_18_decembre_2008_revu.pdf

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