À l’écoute des pauvres des âges anciens

Christel Freu

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Christel Freu, « À l’écoute des pauvres des âges anciens », Revue Quart Monde [Online], 214 | 2010/2, Online since 05 November 2010, connection on 05 August 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4721

Les pauvres gens laissent d’ordinaire peu de traces dans l’histoire : leurs maisons, construites en matériaux périssables, sont peu fouillées, leurs vêtements ou leur mobilier rarement sauvegardés dans les tombes. Comment alors retrouver leurs voix dans le silence de l’histoire ?

Index chronologique

2010/2

Il faut d’abord s’entendre sur ce dont on parle quand on parle de pauvreté. L’Antiquité classique a connu les deux formes de pauvreté décrites par Serge Paugam 1: la « pauvreté intégrée » est la condition de la majorité des populations d’alors mais la société antique connaît aussi la « pauvreté des exclus ». En effet, malgré un relatif essor économique à certaines périodes, comme sous la « paix romaine » (1°-2ème s. ap. J.C.), les conditions de vie des peuples anciens restent frugales et relativement fragiles. Il existe certes des classes moyennes, artisans enrichis, maîtres des métiers et des boutiques, mais leurs employés vivent de fort peu. Les salaires des manutentionnaires, des employés des boutiques, des journaliers et des salariés agricoles, des ouvriers des fabriques, etc. connus par les papyrus d’Égypte, par des tablettes de cire retrouvées dans les mines de Dacie ou par des inscriptions de Pompéi, restent bas, nivelés peut-être par la concurrence de la main d’œuvre servile. Dans ce bas peuple si nombreux, la précarité est grande.

Les « pauvres », comme le disent les Anciens eux-mêmes, sont donc la majorité de la population ; aux yeux méprisants de l’élite des cités ou des aristocrates romains, la société d’en bas englobe d’ailleurs classes moyennes et petit peuple, rustres ruraux et travailleurs précaires des chantiers. L’élite civique se soucie de façon vague de cette société d’en bas, préoccupée surtout d’aider ceux parmi les « pauvres » qui sont ses concitoyens : la redistribution des richesses dans l’Antiquité gréco-romaine se fait non au profit des plus nécessiteux et pour répondre à leurs besoins, mais au profit de la communauté civique dans son ensemble et dans une volonté d’éblouir par le faste de dépenses somptuaires. Les riches construisent des théâtres, donnent des jeux, consument leurs richesses en banquets civiques. Ces dépenses allaient aux concitoyens, pauvres ou non, et excluaient la plupart du temps les esclaves, les étrangers, les vagabonds.

L’Antiquité païenne parlait peu en effet des véritables « marginaux » sauf pour en faire des personnages de comédie. Prostitués misérables, salariés temporaires, esclaves fugitifs, mendiants charlatans étaient souvent moqués et méprisés ; on suspectait leur tricherie, on les pensait capables d’inventer leurs malheurs ou de les exagérer. Certains se promenaient en effet dans les rues de Rome ou des grandes cités en arborant des plaquettes, véridiques ou mensongères, qui racontaient l’origine de leur infortune (naufrage, perte des parents, maladie). D’autres singeaient leurs malheurs comme de véritables acteurs. A la fin du 4ème siècle, l’évêque Paulin de Nole regrettera que les passants éprouvent toujours du mépris voire du dégoût ou de la peur à leur égard: « Toi à qui le pauvre inspire du mépris, que terrifie la vue d’un indigent, qui considères comme un mauvais présage la rencontre d’un pieux suppliant, ... tu méprises l’aveugle, tu évites de toucher le lépreux ». (Carmen 31).

Leur mépris n’empêchait cependant pas les contemporains de donner en passant une piécette à ceux qui demandent l’aumône. Seulement, l’élite païenne estimait ce « don insignifiant et presque machinal ». Ainsi Sénèque, au 1° s. ap. J.C., dans son traité Sur les Bienfaits affirmait-il : « Qui jamais appellera bienfait un morceau de pain ou l’aumône d’une misérable monnaie de cuivre ? »2.

On le voit, l’Antiquité classique avait bien ses pauvres et ses exclus, mais elle n’en parlait guère. On ne doit cependant pas opposer de façon catégorique le monde classique et l’Europe chrétienne au sujet du regard porté sur la pauvreté et sur les remèdes à y apporter. Le monde classique a aussi connu des périodes de crise et de bouleversement sociaux qui l’amenèrent à s’interroger sur les moyens de limiter le paupérisme, de rendre plus efficace la redistribution des richesses, de faire passer des lois permettant la sauvegarde de certains secteurs économiques ou de certains emplois. Par exemple, à la fin de la République romaine, les tribuns Tiberius et Caius Gracchus (133-132 et 123-122 av. J.C.) firent passer des lois de redistribution des terres aux citoyens pauvres et les premières lois de distribution de blé à prix réduit. Dans la même politique « populaire », comme on disait alors, s’inscrivent aussi les lois de César en faveur des débiteurs ou de l’emploi des hommes libres dans les zones d’élevage de l’Italie du Sud. Certes, ces mesures étaient toujours destinées aux pauvres concitoyens, mais leur inspiration philosophique (notamment stoïcienne) dépassait, quant à elle, le cadre de la cité et prônait clairement un égalitarisme universaliste.

Un monde avec ses chefs

Les changements apportés par la pensée chrétienne à l’Antiquité finissante sont cependant bien réels : dans les prêches chrétiens, les exclus font désormais entendre leur voix, qui souvent même domine la voix de la plèbe et de sa pauvreté commune. Ces écrits chrétiens sont une source incomparable pour l’étude de la pauvreté dans l’Antiquité.

On y décèle en effet des pans entiers de la vie des classes populaires d’alors : on y apprend quelles étaient les catégories les plus vulnérables, femmes seules, enfants orphelins à la merci de leurs tuteurs, veufs et veuves, malades, handicapés ; on y entend aussi les échos de la culture mendiante, de ces bandes errantes s’installant aux points les plus visibles des cités. Les « marginaux » forment un monde avec ses chefs, ses enfants estropiés, ses femmes prostituées - un monde pas si à la marge des cités qu’on le croit -. Les exclus se montrent dans les rues et n’hésitent pas à se faire voir et entendre. Pour eux, il n’est souvent qu’un moyen de s’inscrire dans la société des humains : celui d’utiliser le mépris ou le rire à leur profit, les nains et les bossus étant employés comme bouffons dans les théâtres, les aveugles devenant musiciens ambulants, etc. Comme le pauvre n’a que son corps comme voix, il l’utilise donc ou en joue à la manière d’un acteur. Jean Chrysostome, prêtre à Antioche dans les années 380-390, s’offusque que l’insensibilité des fidèles ait entraîné les pauvres dans une voie dangereuse, ait fait de leur misère, réelle, l’objet forcé d’un spectacle constamment renouvelé et constamment réinventé : « Ceux-ci, après être venus vers vous avec des paroles et des gestes qui excitent la pitié, comme ils n’ont souvent rien obtenu de vous, ont renoncé à ces supplications et ont maintenant largement surpassé pour vous les faiseurs de prodiges. Les uns mâchonnent le cuir de chaussures usées, les autres s’enfoncent dans la tête des clous pointus, d’autres se couchent à plat ventre sur des eaux figées par la glace, d’autres font des choses plus absurdes encore pour vous offrir un spectacle misérable ». Les pauvres allaient parfois jusqu’à se mutiler ou jusqu’à mutiler des enfants pour attirer le regard des passants.

Le discours chrétien

Les mendiants connaissent enfin toutes les manières de moduler leur voix, en fonction des personnes qu’ils sollicitent, de la façon dont ils en sont reçus et sans doute aussi de ce qu’ils réclament. Selon Jérôme, les portes des riches chrétiens étaient, dans la Rome du 4ème siècle, véritablement « assiégées » par des bandes de mendiants invalides dont les cris étaient parfois implorants, parfois menaçants. Dans un autre de ses sermons antiochiens, Jean Chrysostome, conjure ainsi l’avare de donner s’il ne veut pas être aux prises avec les accusations suscitées par les réclamations de l’indigent affamé. Les pauvres mendiants avaient enfin appris à reprendre le discours chrétien à leur compte : « ‘Donne-moi, parce que je manque’ », dit ainsi l’indigent à Ambroise de Milan (évêque de 374 à 397), « Donne-moi, parce que je ne peux pas avoir d’autre moyen pour vivre. Donne-moi, parce que je n’ai pas de pain pour manger, pas de sou pour boire, ... Donne-moi parce que tu dois distribuer ce que Dieu t’a donné, et qu’à moi, il ne m’a pas donné. Donne-moi parce que si tu ne donnes pas, je ne pourrai rien avoir. Donne-moi, parce qu’il est écrit : ‘Faites l’aumône’ ». Et l’évêque conclut : « Que ces paroles sont basses et méprisables ! » (Traité sur Naboth, 2).

La casuistique de l’aumône

Ces mendiants paraissent donc concevoir leur mendicité comme un « métier régulier »3 ; mais leur troupe peut aussi, et les chrétiens le soulignent, se trouver gonflée par le chômage temporaire des travailleurs occasionnels sur les grands chantiers édilitaires ou dans les grands ports et places commerciales. En hiver notamment le groupe des marginaux grossit au point que les prédicateurs rappellent qu’il faut arbitrer avec soin entre les dons faits aux exclus et ceux dévolus aux « vrais pauvres ». L’évêque Ambroise de Milan le dit ainsi dans le traité Les Devoirs qu’il destine à ses clercs : il est « remarquable d’obtenir l’affection de la foule par une générosité qui ne soit ni prodigue à l’égard des importuns ni restreinte à l’égard de ceux qui sont dans le besoin ». La casuistique de l’aumône est née, qui va désormais dominer la pensée sur la pauvreté de l’Europe chrétienne au Moyen-âge et aux temps modernes. Et cette casuistique sera attentive à ne pas oublier les « pauvres intégrés », ceux qu’Ambroise appelle les « vrais pauvres » et que le Moyen-âge à sa suite appellera aussi les « pauvres honteux », c’est-à-dire ceux qui n’osent pas avouer en public leur pauvreté. Les évêques recommandent à leurs clercs d’entendre la souffrance de cette misère non mendiante, dont ils décrivent parfois les causes.

Ainsi, les auteurs chrétiens de l’Antiquité tardive, préoccupés qu’ils étaient à entendre, selon l’injonction biblique, « la clameur du pauvre », ont considérablement aiguisé le regard porté sur la pauvreté. Ils se sont occupés à dresser les portraits de tous ces pauvres qu’ils connaissaient bien pour les côtoyer dans les rues ou pour leur apporter un soutien régulier. Reprenant aussi les thèmes de la critique sociale qu’une certaine philosophie (celle des Cyniques et des Stoïciens) avait portés sur les forums et les agoras, ils ont contribué à analyser les causes des inégalités sociales de leur temps.

Leur discours mérite aujourd’hui d’être entendu, car il témoigne d’un temps où les inégalités étaient considérables, sans qu’aient été mis en place des systèmes de protection sociale. Les pauvres usaient alors d’autres moyens de survie : quand ils ne pouvaient travailler par incapacité physique ou du fait du chômage temporaire, ils avaient recours à l’aide ou au mécénat des puissants. Cette aide verticale et clientélaire fut importante pendant toute l’Antiquité et au-delà, les « pauvres » exerçant une pression publique, sous forme de charivaris, sur les riches et les puissants dont l’image dépendait de l’amour des foules. L’assistance chrétienne se substitua en partie à ces aides traditionnelles ; elle modifia peu à peu les comportements en institutionnalisant le don au pauvre et en transformant aussi les critères d’attribution du don : les besoins réels des indigents selon leur situation familiale ou sociale devaient normalement être mieux pris en compte4. Ce modèle chrétien a sans doute beaucoup compté, même implicitement, dans la mise en place, bien plus tard, d’une assistance publique.

1 Serge Paugam, Les formes élémentaires de la pauvreté, Éd. PUF, 2005.
2 Paul Veyne, Le Pain et le Cirque. Sociologie historique d'un pluralisme politique, Éd. du Seuil, 1976, a écrit à ce sujet des pages lumineuses.
3 Voir à ce propos les pages éclairantes de Georg Simmel, Sociologie. Études sur les formes de la socialisation, trad. fr. Lavoisier, 1990 (éd. all.
4 Voir Peter Brown, Pouvoir et persuasion dans l’Antiquité tardive. Vers un Empire chrétien, trad. fr. de P. Chuvin, Éd. Du Seuil, 1998 (1ère éd. angl
1 Serge Paugam, Les formes élémentaires de la pauvreté, Éd. PUF, 2005.
2 Paul Veyne, Le Pain et le Cirque. Sociologie historique d'un pluralisme politique, Éd. du Seuil, 1976, a écrit à ce sujet des pages lumineuses.
3 Voir à ce propos les pages éclairantes de Georg Simmel, Sociologie. Études sur les formes de la socialisation, trad. fr. Lavoisier, 1990 (éd. all. parue sous le titre : Soziologie. Untersuchungen über die Formen der Vergesellschaftung, Leipzig 1908) et de J.-P. Gutton, La société et les pauvres en Europe (XVIe-XVIIIe siècles), Éd.P.U.F., 1974.
4 Voir Peter Brown, Pouvoir et persuasion dans l’Antiquité tardive. Vers un Empire chrétien, trad. fr. de P. Chuvin, Éd. Du Seuil, 1998 (1ère éd. angl. 1992).

Christel Freu

Christel Freu est maître de conférences en histoire romaine à l'université de Rouen.

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