« Les conditions du partenariat avec les populations en situation de pauvreté »

Claude Ferrand, Béatrice Derroitte and Marc Couillard

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Claude Ferrand, Béatrice Derroitte and Marc Couillard, « « Les conditions du partenariat avec les populations en situation de pauvreté » », Revue Quart Monde [Online], | 2002/, Online since 25 October 2010, connection on 08 August 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4858

Index chronologique

2002/01

Claude Ferrand (Volontaire permanent du Mouvement ATD Quart-Monde, coordinateur du programme « Quart Monde Partenaire »)

Nous allons vous présenter à trois voix la démarche et les résultats de deux programmes expérimentaux franco-belges de croisement des savoirs.

L’Institut de Recherche et de Formation du Mouvement ATD Quart Monde aréalisé une recherche-action-formation entre des militants associatifs ayant vécu la grande pauvreté et l’exclusion sociale, des scientifiques et des professionnels intervenant dans différents domaines des droits fondamentaux. Nous avons pu ainsi expérimenter les conditions du partenariat avec les populations en situation de précarité et de grande pauvreté.

L’option de départ est que tout homme porte en lui une valeur fondamentale, inaliénable qui fait sa dignité d’être humain. Tout être humain a une égale dignité (art. 1 de la loi française d’orientation relative à la lutte contre les exclusions). C’est à ce titre que la société se doit de garantir l’accès effectif de tous aux droits fondamentaux dans les domaines de l’emploi, du logement, de la protection de la santé, de la justice, de l’éducation, de la formation et de la culture, de la protection de la famille et de l’enfance.

Cette option permet d’affirmer que l’autre quel qu’il soit est d’abord mon semblable parce qu’il participe à la même humanité, avant tout ce qui peut me différencier de lui. Tout être humain est doté d’une intelligence et peut participer à la croissance de la connaissance pour transformer le monde.

Les questions que nous avons traitées sont celles-ci :

De quelle connaissance ont besoin les plus pauvres ?

De quelle connaissance ont besoin les équipes d’action ?

De quelle connaissance ont besoin nos sociétés nationales et nos communautés internationales, pour combattre efficacement la pauvreté et l’exclusion sous toutes leurs formes et pour vivre ensemble ?

L’expérience nous a appris que les personnes en situation de grande pauvreté et d’exclusion sociale ont une connaissance et un savoir d’expérience liés à leur vécu de résistance à la misère et qu’il est nécessaire de partir de leur compréhension de leurs conditions de vie pour lutter avec elles contre la misère. Pour cela, il appartient à ceux qui ont acquis un savoir scientifique pour informer, expliquer et interpréter les situations, à ceux qui ont acquis un savoir d’action, de transformation des situations, de « faire place à » et de « s’appuyer sur » la connaissance qu’ont les pauvres à partir de leur vécu.

Ces trois types de savoir sont chacun partiel et indispensable l’un à l’autre pour acquérir une connaissance plus juste et plus complète de la réalité, afin d’agir ensemble sur les causes de la misère et de l’exclusion.

Chacun de ces trois savoirs est autonome et ne peut être utilisé par l’autre. Ils s’éclairent mutuellement quand ils sont mis en réciprocité et en dialogue.

Le Mouvement ATD Quart Monde, fondé par un homme, Joseph Wresinski, ayant vécu lui-même l’humiliation du mépris à cause de la misère, rassemble des personnes en situation de grande pauvreté, des personnes qui ont choisi de vivre à leurs côtés dans la durée et des personnes solidaires, engagées dans la société pour que celle-ci change son regard et ses pratiques vis-à-vis de ceux qui vivent des conditions inhumaines et dégradantes. Il a entrepris, avec des personnes, des familles et des groupes de populations très démunies, en partenariat avec les différents services publics et privés, des actions communautaires de promotion des droits fondamentaux dans tous les domaines.

C’est par la pratique du savoir dans la rue, des bibliothèques de rue et de la prise de parole dans les universités populaires Quart Monde que nous avons élaboré ce nouveau concept du « croisement des savoirs. » Nous avons testé et identifié les conditions de cette démarche de croisement des savoirs pour qu’elles puissent être enseignées et pratiquées.

Nous avons réuni, dans un premier programme « Quart Monde Université » des universitaires, chercheurs et professeurs de différentes disciplines et dans un second programme « Quart Monde Partenaire » des acteurs professionnels intervenant dans différents domaines et mandatés par leurs institutions avec, dans les deux cas, des militants ayant vécu la misère adossés à l’expérience de leur milieu et de leur association.

Une équipe pédagogique était chargée d’accompagner les différents acteurs et d’animer le croisement des savoirs par des méthodes appropriées. Dans le premier programme, un conseil scientifique était chargé de valider la rigueur de la recherche par le croisement des savoirs. Et dans le second programme, un conseil d’orientation était chargé d’étudier l’adaptation des conditions et des apprentissages requis, pour se former à une connaissance réciproque entre professionnels, institutions et personnes en situation d’exclusion sociale et à une action en partenariat en vue d’éradiquer la misère.

Les méthodes et le contenu de la recherche, co-écrits par les acteurs-auteurs, ont fait l’objet du livre : « Le croisement des savoirs. Quand le Quart Monde et l’Université pensent ensemble»1. Les méthodes, les conditions et les apprentissages pour améliorer les interactions entre des personnes du milieu de la pauvreté et des professionnels ont été publiés dans un document intitulé : « Le croisement des pratiques. Quand le Quart Monde et les professionnels se forment ensemble »2.

Les résultats de ces deux programmes expérimentaux montrent qu’on ne peut pas connaître le vécu et la pensée des plus pauvres sans la contribution de l’analyse qu’ils font de leurs conditions de vie, ni agir contre la pauvreté de façon efficace, sans leur participation active.

Dans les deux expérimentations, les questions et les problématiques ont été élaborées par l’ensemble des acteurs, à partir de leurs différents points de vue et notamment celui de ceux qui vivent les conditions les plus dures. Ce processus oblige les savoirs établis et reconnus à se repositionner, à se réajuster, voire à se remettre en cause.

Nous l’avons vérifié à plusieurs reprises ; le point de vue argumenté des personnes en situation de grande pauvreté remet en cause certaines idées, certains concepts et en crée de nouveaux. Sur le plan de l’action, l’expérience vécue de la pauvreté peut modifier les solutions pensées sans eux par les institutions. Il ne s’agit pas d’intégrer ou d’insérer les pauvres à la société. Il s’agit de créer les conditions pour qu’ils soient, avec les autres, acteurs de transformation de la société pour éliminer les causes de la misère.

Beaucoup de violences et de frustrations seraient évitées, si on donnait les moyens matériels et culturels aux personnes des milieux de pauvreté de comprendre ce qu’elles vivent, d’exprimer ce qu’elles pensent, ce à quoi elles aspirent, et de participer au dialogue sur tous les sujets pour être acteurs comme les autres d’une vie en société où l’égale dignité de chacun serait respectée et où il ferait bon vivre ensemble.

Béatrice Derroitte, qui accompagnait les professionnels au sein de l’équipe pédagogique dans le programme Quart Monde Partenaire, va vous présenter les conditions pour que le croisement des savoirs puisse avoir lieu, dans un partenariat qui respecte les différents points de vue et qui permette de vivre ensemble.

Marc Couillard, qui était acteur avec le groupe des militants ayant vécu la misère, vous donnera quelques exemples où la connaissance mutuelle a opéré un changement des représentations et des pratiques.

Béatrice Derroitte (Professeur de méthodologie du travail social)

« Les plus pauvres sont les premiers experts de la pauvreté. Les prendre comme partenaires dans une réflexion prospective sur l’Europe est indispensable. »

Comme Claude Ferrand vient de vous le dire, créer un tel dialogue est très exigeant. Il importe de créer les conditions pour que s’exprime et soit entendu le savoir de ceux qui ont été constamment exclus du droit à la parole, à la formation et à la culture. Mais il ne suffit pas que ce savoir s’exprime et soit entendu, encore faut-il qu’il soit compris pour participer d’une nouvelle compréhension des situations de pauvreté et qu’il soit pris en compte pour co-concevoir et co-construire l’action. Ces exigences, nous les avons donc expérimentées dans le cadre de ce programme Quart Monde Partenaire.

Le dialogue et la co-construction sont possibles pour autant qu’on veuille bien créer les conditions qui le permettront. Pour autant que l’on se démarque d’une « participation-alibi » qui prétend entendre les pauvres sans jamais les comprendre, qui prétend leur laisser une place (rarement) sans qu’à aucun moment ils ne puissent réellement influer sur les décisions qui les concernent ou sur les orientations qui mettent en jeu leur vie.

Pour travailler ensemble, le préalable est sans nul doute de reconnaître les personnes en situation de pauvreté comme des acteurs à part entière. C’est les reconnaître comme disposant d’un pouvoir et d’un savoir incontournables pour penser les programmes et les stratégies d’action susceptibles d’éradiquer la misère et de faire reculer la pauvreté.

Mais les positionner comme acteurs est loin d’être acquis d’emblée. Le pouvoir et le savoir sont au départ très inégalement répartis. D’un côté, dans le monde des professionnels, des institutions, des politiques, nous trouvons des acteurs qui occupent d’emblée une position haute dans le dialogue. De l’autre, les acteurs du monde de la pauvreté occupent d’emblée une position basse.

* Les premiers disposent d’un savoir socialement reconnu, alors que le savoir des personnes en situation de pauvreté reste à construire et n’a pas dans notre société de légitimité a priori.

* Les premiers se distancient aussi par leurs capacités d’expression, d’énonciation, d’abstraction, d’intellectualisation, etc. Nous savons combien ces capacités culturelles donnent du pouvoir à ceux qui les maîtrisent.

* Les premiers connaissent les règles du jeu. De par leur statut et leurs fonctions, ils ont le pouvoir d’agir, d’orienter ou de décider, alors que les personnes en situation de pauvreté sont le plus souvent « sujets » de ce pouvoir mais avec l’expérience d’être traitées en « objets » : objets de procédure, de décision, de mesure, de règlement…, parfois objets de sollicitude ou de concertation, mais objets tout de même.

Assurer les conditions d’un réel croisement des savoirs va supposer de « croiser » aussi les pouvoirs. Cela suppose de gérer le pouvoir dont disposent a priori et inévitablement les acteurs professionnels (experts, intervenants, politiques...). Cela suppose de construire et de renforcer les parcelles de pouvoir dont disposent les acteurs du monde de la pauvreté.

L’enjeu est de créer les conditions d’un rapport de réciprocité par l’acceptation fondamentale de l’autre dans son savoir, dans sa parole et dans sa position.

- Le programme nous a ouverts à un certain nombre de conditions et d’exigences pour mettre au travail ensemble des acteurs d’horizons si différents.

Face à cette inégalité qui caractérise inévitablement les échanges, il est essentiel que les acteurs issus de la pauvreté ne soient en rien inscrits dans un lien d’autorité ou de dépendance par rapport aux autres acteurs. Pour assurer une possible réciprocité dans la construction des savoirs, les personnes en situation de pauvreté doivent pouvoir trouver un espace de pensée et de parole, dégagé de toute emprise sur leur propre vie. On ne peut penser un quelconque partenariat si un lien de dépendance ou d’autorité vient renforcer la situation inégalitaire de l’échange.

Dans le milieu de la pauvreté, on le sait d’expérience, plus on est pauvre, plus on est dépendant des professionnels jusque dans l’intimité même de sa vie ; plus on est pauvre, plus on a peur de ceux-là même qui ont pour mission de vous aider ou qui décident pour vous.

Les personnes en situation de pauvreté ne pourront se situer comme interlocuteurs qu’en référence à une association à laquelle elles appartiennent et qui les soutient. Une personne isolée ne pourra participer à ce type de travail sans courir de risque pour elle-même et sans se voir écraser sous le poids du savoir et du pouvoir des autres acteurs.

Les personnes en situation de pauvreté doivent pouvoir s’inscrire dans les échanges en tant que groupe : groupe qui se connaît, qui prépare, dans lequel chacun a la possibilité de faire valoir ses idées sans courir le risque du jugement, d’argumenter des idées… Sans cette préparation, le travail de croisement avec les autres acteurs est impossible.

Dans le programme, les acteurs issus de la pauvreté avaient ATD Quart monde comme appartenance et référence communes ; ils bénéficiaient de l’accompagnement d’un référent qui, dans l’intervalle des rencontres avec les autres acteurs, soutenait le travail et le cheminement des personnes les plus fragiles, pour permettre à chacune de construire sa pensée.

Le meilleur moyen de confronter réellement les points de vue pour produire une connaissance nouvelle et par là même faire évoluer les pratiques des acteurs est de s’engager dans une production commune. Dans ce programme, les acteurs ont défini eux-mêmes les thématiques et les contenus à travailler. Il s’agissait ici de réfléchir à - et en même temps expérimenter - l’amélioration de l’interaction entre les professionnels et les personnes en situation de pauvreté. Mais ce sont les acteurs eux-mêmes qui ont défini les nœuds autour desquels se jouaient ces interactions. Nous allons y revenir. À propos de chacun de ces nœuds, ils sont entrés dans une écriture commune. Le passage à l’écrit oblige à aller jusqu’au bout dans la confrontation des points de vue. Autant dans l’échange oral on croit se comprendre, autant quand on met les points de vue à plat dans un écrit, les divergences se cristallisent. Nous voudrions insister ici sur la nécessité de ne pas réduire la divergence des points de vue pour obtenir une production consensuelle molle. Les échanges entre les acteurs aboutissent généralement à une analyse commune. Mais lorsque le désaccord ne peut être dépassé, il ne faut pas créer un accord factice sous prétexte que l’on cherche une production collective. Ces désaccords doivent être respectés sans être évacués.

Le dispositif de co-formation mettait donc en interaction des professionnels et des militants et c’était en même temps l’objet de leurs échanges. Ils ont réfléchi aux obstacles qui se manifestaient dans l’interaction et aux conditions qui pourraient améliorer ces interactions.

Les acteurs ont ainsi identifié un certain nombre d’enjeux, de nœuds dans les interactions entre le monde des professionnels et des institutions et le monde des personnes en situation de pauvreté. Les acteurs ont formulé ces nœuds en termes de « problématiques » qu’ils ont mises au travail, en même temps qu’ils les ont en partie vécues dans la rencontre et la confrontation.

La logique de la personne dans le cadre des logiques des institutions

Souvent les logiques des personnes et celles des institutions s’ignorent, se heurtent, s’affrontent. Souvent les logiques institutionnelles pèsent plus lourd dans le rapport de forces, se font entendre plus fort.

Pourtant chacun se réfère ou recherche un même objectif : fournir de meilleures conditions de vie aux personnes en difficulté et faire respecter les Droits de l’homme.

Comment alors faire en sorte que les logiques de chaque acteur (en fonction de son savoir, de sa place, de ses intérêts spécifiques) soient prises en compte et, plus encore, comment faire évoluer ces logiques pour inscrire et renforcer les logiques de la personne au cœur des logiques des institutions ?

La connaissance et les représentations

La connaissance qu’ont les professionnels du milieu de la pauvreté est très souvent fondée sur des représentations et des jugements négatifs ; de même, les personnes en grande pauvreté ont des représentations négatives des professionnels et des milieux institutionnels, renforcées par un vécu souvent difficile. Chacun regarde l’autre par le filtre de ses cadres de référence (à partir de son expérience, de son rôle, de sa fonction, de sa position.)

Ces représentations sont sources de malentendus et d’incompréhensions réciproques.

Comment faire évoluer nos représentations ? Comment mettre en dialogue nos cadres de référence ? Comment confronter nos sources de connaissance pour bâtir une connaissance partagée qui transforme les pratiques ?

La connaissance à bâtir ensemble n’a en effet de sens que s’il s’agit d’une nouvelle connaissance pour l’action, d’une connaissance pour la transformation des pratiques qui contribuera donc à améliorer les conditions de vie des personnes en grande pauvreté.

La nature de la relation entre les professionnels et les personnes en difficulté

Souvent ces relations sont vécues comme insatisfaisantes. Elles sont insatisfaisantes pour les personnes en difficulté qui qualifient la relation de mauvaise lorsqu’elles ressentent une absence de confiance à leur égard ou lorsqu’elles ne se sentent pas prises en compte. Elles parlent alors de méfiance, malveillance, mépris, abus de pouvoir et même de violence dans la relation.

Elles sont insatisfaisantes aussi pour les professionnels lorsque les personnes en difficulté et eux-mêmes ne parviennent pas à agir dans le même sens. Les personnes en difficulté sont alors perçues comme incapables, sans volonté, non respectueuses de leurs engagements voire de mauvaise foi.

Comment améliorer la relation entre professionnels et personnes en difficulté ? Comment faire évoluer la nature de cette relation pour dépasser les peurs réciproques, pour que soient clairement posées les responsabilités et attentes de chacun, pour que se rencontrent les mots et que s’éclairent les langages, pour que cette relation prenne en compte le temps et le rapport au temps de chacun ?

Les initiatives et les prises de risque

Le programme nous a montré que les professionnels et le monde des institutions sont loin d’être les seuls à prendre des initiatives et des risques. Les initiatives et les risques que les personnes en difficulté prennent par rapport à elles-mêmes ou par rapport à leur milieu sont le plus souvent ignorés ou mal compris.

Prendre une initiative, c’est entreprendre quelque chose, c’est l’inverse de subir. Cela n’implique pas nécessairement un risque. La prise de risque impose que l’on mette en danger soi-même mais également d’autres personnes ou des institutions.

Comme reconnaître mutuellement les initiatives et les risques pris par les uns et les autres ?

Comment créer une interaction constructive entre les prises de risque d’un professionnel par rapport à son institution et celles d’une personne vivant dans la pauvreté par rapport à son milieu ?

Ces initiatives et ces risques n’ont de sens que s’ils permettent d’aboutir à des transformations et de produire des innovations dans la durée.

La participation et les conditions pour être acteurs ensemble

Cette problématique qui veut questionner la place qu’on accorde aux plus pauvres dans la construction des dispositifs, dans l’élaboration et la mise en œuvre des projets, est cruciale. Elle est cruciale parce que la participation de tous les citoyens est l’élément fondateur de la démocratie. La misère est un déficit de démocratie parce qu’elle entrave l’égale participation des personnes. La participation, c’est sans doute le moyen démocratique le plus efficace pour lutter contre la pauvreté.

Participer, c’est être partie prenante du début à la fin d’un projet, de son élaboration à son évaluation, en passant par la prise de décisions concernant l’action entreprise.

Quelles conditions réunir pour permettre la participation agissante de chaque acteur ? Comment être acteurs ensemble ?

Le programme de co-formation nous a montré qu’il était possible, à certaines conditions, de travailler ensemble et d’avancer ensemble sur ces problématiques. Plus encore, il nous a montré la pertinence d’inscrire une réelle place aux plus pauvres dans les échanges et dans la construction des programmes qui les concernent, pour autant que, de part et d’autre, chacun soit reconnu comme expert d’une certaine connaissance de la pauvreté, que chacun ait la volonté de rencontrer l’autre dans sa propre vision des choses et accepte de se remettre en question.

Marc Couillard (Militant du Mouvement ATD Quart Monde, participant du programme Quart Monde Université, acteur-formateur du programme Quart Monde Partenaire)

Pour nous, les militants, ce programme Quart Monde Partenaire était difficile parce que les relations entre les familles de notre milieu, des familles très pauvres, et les professionnels sont souvent dures. Il nous était demandé de dialoguer avec des professionnels de la santé, de la police, de la justice, de l’enseignement, du travail social, de l’aide à la jeunesse, etc. Notre but était que les relations se passent mieux avec eux. En participant à ce programme, nous les militants, nous engagions les familles de notre milieu et c’est pour cela que nous n'avions pas le droit d’échouer dans cette co-formation.

Nous avons tous des clichés dans notre tête par rapport à notre vécu. Personnellement, je pensais qu’il me serait impossible de réfléchir et de discuter avec des gens de la police ou de la justice. Et de fait, je me suis retrouvé dans le même groupe de travail qu’eux ! Dans un premier temps, nous avons dû travailler sur les représentations que l’on se fait les uns des autres. On ne peut pas sauter cette étape si on veut travailler ensemble. Par exemple, quand on est très pauvre, on est méfiant face à tous ceux qui interviennent dans notre vie et qui prennent des décisions à notre place. Et de leurs côtés, les professionnels ont souvent peur de nos réactions qu’ils trouvent agressives.

Nous avons pris conscience que, selon notre milieu et notre profession, nous n’avons pas les mêmes logiques pour penser et agir. Par exemple, pour les professionnels, une de leurs logiques est de nous voir comme des cas, des problèmes à résoudre. C’est la logique de la problématisation. En plus, ils doivent avoir des résultats rapides pour rendre compte à leurs institutions. C’est la logique de l’efficacité.

Les militants ont pu faire connaître les logiques des personnes en situation de pauvreté. Par exemple, la logique de la globalité de la personne, parce que « la personne » n’est pas seulement un problème de logement ou un problème d’argent ou un problème de santé.

Et d’autre part, nous avons besoin de temps pour reprendre confiance en nous et dans les autres, et prendre le temps nécessaire ne va pas avec l’efficacité et la rentabilité demandées aux professionnels.

Une idée très répandue chez ceux qui ne vivent pas la misère est que les personnes en situation de grande pauvreté ont surtout des besoins de survie : manger, boire, dormir…

Par notre vécu et celui de nos proches, nous avons pu expliquer et faire comprendre que nous avons aussi des besoins culturels et spirituels. Nous avons besoin de parler avec d’autres, de réfléchir à notre vie et à la vie en général. Nous avons besoin de nous sentir d’un groupe et pas uniquement avec des gens qui vivent les mêmes difficultés que nous.

Pour les professionnels, l’importance de ces besoins culturels a été une découverte qui peut changer leur manière d’agir avec les personnes en situation de pauvreté.

Enfin, un dernier point que je voudrais souligner est que pour agir contre la misère, il faut bien connaître le milieu de la pauvreté. Dans les programmes Quart Monde–Université et Quart Monde Partenaire, nous les militants, nous avons pu apporter le vécu de la misère de l’intérieur.

Par exemple, pouvez-vous savoir que le simple fait d’ouvrir sa porte peut être un risque pour une famille très pauvre ?

Pouvez-vous comprendre que l’école peut représenter un risque pour nos enfants ? On nous dit que l’école est une chance, mais pour les familles très pauvres elle peut être un risque : le risque pour l’enfant d’être mal considéré, d’être rejeté. Le risque pour les parents de mettre à jour en public leur pauvreté.

En conclusion, pour lutter contre la misère, il nous paraît essentiel de partir de la connaissance portée par les plus pauvres. Mais il faut plus que cela.

Il ne s’agit pas seulement de faire parler des pauvres sur leur vie.

Il faut leur donner les moyens pour qu’ils puissent être acteurs du changement de leur propre situation, et participer avec d’autres au progrès de notre société. Au cours de ces deux programmes, nous avons eu des moyens : du temps et des personnes qui ont cru en nous.

J’espère que cela donnera envie à d’autres de continuer sur ce chemin de croisement des savoirs avec des personnes en grande difficulté. Cela vaut le coup.

1 Ed. de l'Atelier et Ed. Quart Monde, 1999
2 Ed. Quart Monde, 2002
1 Ed. de l'Atelier et Ed. Quart Monde, 1999
2 Ed. Quart Monde, 2002

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