Arte para todos

José Dimas Pérez Vanegas and Matthew Davies

References

Electronic reference

José Dimas Pérez Vanegas and Matthew Davies, « Arte para todos », Revue Quart Monde [Online], 164 | 1997/4, Online since 05 May 1998, connection on 26 October 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4902

Le point de départ de ce qui deviendra « Art pour tous » (« Artepara todos ») fut le village de San Jacinto, première implantation du Mouvement ATD Quart Monde au Guatemala ; une troupe de théâtre, rencontrée auparavant, est venue jouer pendant la fête clôturant le « Mois du Savoir ». On l'avait rencontrée auparavant. On lui demanda ensuite de venir jouer en plein milieu du tas d'ordures, à la capitale. C'était la première action à cet endroit. On n'avait jamais rassemblé autant de monde, les gens ont retrouvé ce jour-là quelques-unes de leurs traditions : on a fait une fête, on a planté des poteaux, tendu des ficelles, mis des couleurs pour accueillir le théâtre.

En 1988, quand j'ai quitté le Guatemala, on avait une action forte avec le livre. On voulait bâtir une bibliothèque au carrefour du tas d'ordures, du chemin de fer et du « petit enfer ». Des lieux de très grande misère. Je voulais planter une bibliothèque au carrefour de ces lieux, un Pivot culturel. Mais l'équipe suivante a évolué vers le projet « Artepara todos ». Elle a eu raison, c'était plus souple. « Arte para todos », c'est monsieur Tasso Hadjidodou, attaché à l'ambassade  de  France.  Il connaît tous ces artistes et c'est lui qui nous a toujours mis en lien avec eux. C'est avec lui qu'il faudrait écrire l'histoire de cette expérience. (Gérard Bureau)

Le programme « Arte para todos » permet une rencontre entre des artistes et des enfants et des adultes qui vivent dans des quartiers de grande pauvreté de Guatemala Ciudad.

Durant quelques années, des artistes participent à la fête du « Mois du Savoir ». En 1993, sur une proposition du « Patronato de Bellas Artes », nous avons élargi cette collaboration avec des ateliers d'une durée de six jours. Il est proposé à chaque artiste dix dollars par journée d'atelier. Certains acceptent cette indemnité, d'autres non. Les ateliers se déroulent sur les mêmes lieux que les bibliothèques de rue ; le long d'une voie ferrée, à quelques mètres ou à l'intérieur d'une décharge, ou devant les maisons où habitent les enfants. Entre vingt et cinquante enfants y participent. Ce qui nous a encouragés à aller de l'avant a été l'accueil réservé aux artistes par les enfants et les parents, leur joie à réaliser peinture, sculpture, tissage, pliage, marionnette...

Depuis mars 1993, quarante-trois artistes ont participé à « Arte para todos » Aujourd'hui, l'ambassade de France et une fondation guatémaltèque, celle de la banque G et T, soutiennent financièrement ce projet.

Dans ces lieux, on ne parle souvent que de violence et d'agressivité. On dit que ce sont des lieux où on ne peut jamais rien dire à personne parce qu'« on ne sait jamais d'où pourraient venir les coups ». Pourtant, les artistes ont fait travailler les enfants avec des poinçons, des cutters ou - dans un atelier de sculpture sur savon et sur plâtre - des lames de scie à métaux affûtées. Les enfants ont toujours œuvré avec calme, il n'y a jamais eu de blessures. Chacun respecte ce que l'autre est capable de faire. Ce sont des moments de liberté vécus ensemble, qui font régner la paix. Une bonne préparation de ces ateliers contribue à leur réussite.

Les enfants de Doña Be et Berta et Don Delfino vivent en face de la décharge. Ils sont parmi ceux qui ont le plus de mal à participer à la bibliothèque de rue. Mais quand un artiste revient dans leur quartier, ils sont presque  toujours   présents. Comme s'ils ne voulaient pas perdre cette chance offerte.

Wendy a huit ans. Elle regardait les autres peindre. Nous n'avions pas réussi à la décider à participer. Alejandro Vasquez, un des peintres les plus connus du Guatemala, s'approcha d'elle, il la prit par la main et ils s'assirent sur le bord des rails de la ligne de chemin de fer. Ensemble, ils prirent un pinceau et peignirent une maison. Wendy avait réussi grâce au geste d'amitié d'Alejandro. Elle continua et ne voulut plus s'arrêter.

C'est impressionnant de voir un père prendre un pinceau, s'asseoir à côté de son enfant et peindre avec lui.

« Ils viennent nous montrer ce qu'ils savent faire. » « Ils viennent nous voir avec chaleur, ils ne viennent pas nous voir en tant qu'artistes seulement, mais aussi en tant qu'amis » « Ils ne nous prennent pas de haut parce que nous sommes pauvres ou mal peignés. »

Je sens qu'ici tous les enfants, jusqu'aux plus démunis, expriment leur créativité, libèrent leur esprit, leurs pensées et leurs émotions. Je dois pouvoir partager l'art que je fais, sinon est-ce vraiment de l'art ? (Juan Ramon Gil, professeur d'Arts plastiques).

Quand je vais avec vous dans le quartier de la décharge, je me sens faire partie de ces familles, parce qu'elles me laissent entrer dans leur vie. (Hugo Ayala, peintre).

Notre art n'a aucun sens s'il n'arrive pas jusqu'à chacun. (Alejandro Pimintel, musicien).

« Arte para Todos » me passionne. A chaque atelier, je peux voir comment tel ou tel enfant de la misère trouve sa place dans un groupe. Il se découvre un talent, un rôle et une utilité qu'il ne soupçonnait pas. Je vois comment à travers les ateliers se crée la paix entre les enfants et les familles. Chaque fois qu'un artiste vient partager son talent, ce sont pour les enfants des moments d'expression, de libération et de fête.

Au fil des années j'ai pu observer la sensibilité, l'humilité et la simplicité des artistes et des enfants pour parvenir à se rencontrer et à vivre quelque chose ensemble. Ce projet permet des moments de rencontre entre deux mondes qui souvent ne se connaissent pas, celui des familles pauvres et celui des artistes. Ce sont des temps qui nous permettent d'aller à la rencontre de la société et de lui transmettre la soif d'apprendre des familles pauvres et leur soif d'exprimer ce qu'elles gardent caché au fond d'elles-mêmes.

De cette rencontre chacun sort fier de ce qu'il y a appris.

José Dimas Pérez Vanegas

Matthew Davies

José Dimas Pérez Vanegas, Guatémaltèque, responsable de « Arte para Todos » de 1993 à 1995. Assume actuellement une tâche de formation de jeunes Guatémaltèques et Honduriens engagés auprès des plus pauvres.

CC BY-NC-ND