L’arnaque ?

Participants à l'Université populaire Quart Monde

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Participants à l'Université populaire Quart Monde, « L’arnaque ? », Revue Quart Monde [Online], 215 | 2010/3, Online since 05 February 2011, connection on 05 March 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4991

Environnement, écologie, développement durable, qu’évoquent ces mots quand on n’a pas de logement, quand on n’arrive jamais à joindre les deux bouts, quand les enfants échouent à l’école ? Une impossibilité, une arnaque, un luxe, mais aussi un appel à une vraie vie, une exigence de justice, une soif d’avenir fraternel. En témoignent quelques-unes des réflexions échangées lors des Universités populaires de Wallonie –Bruxelles et d’Ile de France récemment tenues.

Environnement, écologie, développement durable…

A Bruxelles, les participants ont d’abord dit ce que le mot écologie évoquait pour eux : changement, planète, ordre, gaspillage, avenir.

« On nous bourre le crâne avec l’écologie. Nous, que pouvons-nous changer en économisant un petit peu, alors que les grandes puissances comme l’Amérique rachètent les droits de polluer ? Donc pour moi, c’est de l’arnaque. » Et pourtant, « beaucoup de personnes se sentent concernées par l’écologie et l’environnement à cause des enfants, à cause du futur ».

Un groupe a raconté sa visite à une usine d’incinération et cela a déclenché une série de réflexions sur la difficulté de respecter les consignes municipales concernant l’environnement :

« Si on veut faire du tri, il faut acheter des sacs-poubelles différents. Ca coûte. »

« On n’a pas toujours les moyens ni l’espace dans son logement pour faire le tri des déchets. »

« Quand on a des appareils électroménagers cassés (frigos par exemple), si on n’a pas de voiture pour aller les porter aux encombrants, il faut payer quelqu’un pour le faire. Sinon, on doit les mettre au fond de son jardin ou dans la cave. Alors les autres nous voient comme des pollueurs. »

« Il faut acheter un frigo neuf pour avoir une prime de recyclage. Or les gens qui ont peu de moyens achètent des frigos d’occasion. »

« Quand on emménage, le CPAS propose parfois des appareils électroménagers d’occasion. C’est vrai qu’on paie moins cher mais ils tombent plus vite en panne. On est obligé d’en racheter trois mois après. Ca double les frais. »

« Quand on achète des choses qui polluent moins, qui sont de bonne qualité et qui durent longtemps, ça coûte beaucoup plus cher à l’achat. On n’a pas forcément les moyens de faire cet investissement. »

« On peut changer tous les jours son quotidien soi-même, c’est vrai, mais les autres ne voient pas ça, ils ne font attention qu’à ce qui se remarque. On n’est pas écologique parce qu’on n’a pas de double vitrage ? »

Si le respect de l’environnement coûte cher, il risque aussi d’entraîner davantage de chômage et d’injustice :

« Plus on a les moyens, plus les occasions de polluer sont nombreuses. Si on consomme moins, on va polluer moins mais les entreprises vont moins bien fonctionner et il y aura plus de chômage. Si on utilise moins la voiture, on va produire moins de voitures, donc des milliers de personnes perdront leur emploi dans les entreprises automobiles. Donc consommer moins, ça provoque du chômage. Par contre, consommer plus, ça va polluer beaucoup plus. »

« Ce qui est contradictoire, c’est que nous prônons d’acheter local comme les pommes, le lait mais ça pourrait coûter plus cher que dans les grands magasins. Les produits qui viennent de loin coûtent parfois moins cher que les produits locaux. Quand on n’a pas beaucoup de sous, on achète moins cher. »

« Dans certains pays, en Amérique latine et en Afrique aussi, des multinationales rachètent des terrains aux paysans. On leur dit: ‘Produisez du colza, vous allez gagner plus.’ Déjà ils ont du mal dans la vie. Ils produisent du colza pour les pays occidentaux mais eux n’ont plus leurs terres pour cultiver leur propre nourriture. Ils doivent acheter leur nourriture aux pays occidentaux ou américains, à des prix forts. Donc ils produisent du colza mais ne savent plus se nourrir. C’est une chaîne sans fin. »

Malgré tout, chacun peut poser des petits gestes pour préserver l’avenir de la planète et apprendre ces gestes à ses enfants au-delà des difficultés :

« Montrer l’exemple aux enfants en ne jetant pas les papiers par terre et en les mettant dans la poubelle ; éteindre le courant après avoir joué à la console ou regardé la télé. ».

« A un enfant qui est placé, on lui dit qu’il y a des poubelles de trois couleurs différentes mais quand il revient à la maison et que le parent n’a pas la possibilité d’avoir des poubelles différentes, ça pose problème et de la confusion dans l’esprit des enfants. »

« C’est difficile de sensibiliser des jeunes et les enfants à l’environnement quand on vit dans des quartiers très dégradés où la vie est difficile. »

Un développement qui permet aux gens de durer

A Paris, les participants à l’Université populaire Quart Monde d’Ile de France ont d’abord défini le développement durable et dénoncé son contraire, le gaspillage :

« Un développement durable, c’est un développement qui permet aux gens de durer et de vivre longtemps. Un développement cela veut dire donner plus d’ampleur à la vie, transformer nos manières de vivre en mieux, pour la terre et pour les gens. Durable cela veut dire pour que ça dure longtemps. Il faut trouver des moyens pour vivre mieux tous ensemble, pour nous permettre de vivre plus longtemps, mais pas seulement pour nous maintenant, il faut aussi penser à nos enfants et à nos petits-enfants. Si on ne fait pas attention, il y aura plus de cyclones, de tempêtes et d’inondations et de gens malheureux. »

Pareille pensée a amené à dénoncer les gaspillages de toutes sortes : nourriture, chômage, manque de logement.

« On voit plein de nourriture dans les poubelles et de l’autre côté, des gens dans la précarité n’ont même pas à manger. La nourriture qu’on jette est un gaspillage inacceptable. »

« Le chômage me touche de près. C’est un gaspillage de savoir et d’expérience, un gaspillage humain. »

« C’est vrai. Un jeune, on ne l’embauche pas parce qu’il n’a pas d’expérience et quand on a quarante ans, on vous met à la porte alors qu’on commence à avoir de l’expérience. On ne sait plus à quoi on sert. On n’est pas bon seulement pour une dizaine d’années. »

« Que tout le monde n’ait pas droit à un logement, c’est un gaspillage. Je trouve que tout le monde, même quand on n’a pas beaucoup d’argent, doit pouvoir être logé et convenablement, pas dans des taudis et surtout pas à la rue. On ne fait des logements que pour les gens qui ont de l’argent. Sans logement on ne peut pas vivre, on survit. Je suis désolée mais c’est du gâchis. »

Comment parler de développement quand on ne peut pas se nourrir convenablement ?

« Nous vous transmettons l’état des finances d’une famille : 10% pour l’EDF, 13% pour le loyer, 10% pour l’assurance, 10% pour les transports, 5% pour le tabac, il reste 52% pour les loisirs, l’habillement et la nourriture. Soit dans le cas présent 390 euros, pour 6 personnes, soit 2 euros par jour et par personne. Chacun a dit comment il se débrouille avec ça. »

« On fait les supermarchés discount et on choisit les premiers prix ou les promotions. À la fin du mois, on coupe le lait avec de l’eau »

« On ne profite pas toujours des réclames parce que nos frigos sont trop petits et trop vite remplis. »

« J’en ai marre des pâtes, du riz. Les légumes frais, c’est mon rêve, mais je n’ai pas les moyens. »

« Un jour J’ai eu une grosse facture d’eau. J’ai demandé aux services sociaux pour savoir s’il n’y avait pas une aide pour l’eau. On m’a dit que non, l’eau on peut l’acheter en grande surface. »

« Dans mon immeuble, on était au forfait. Tout le monde payait la même chose. Je ne trouvais pas cela juste parce que certains gaspillaient l’eau. On a demandé à avoir des compteurs individuels. Il y a des personnes qui sont venues me menacer. »

« On était sur un terrain pendant des années et on allait chercher l’eau en mobylette avec une remorque et des nourrices (jerricans) chez une voisine qui avait l’eau avec un robinet dans le jardin. Après on a déménagé sur un autre terrain et là on a pu commander l’eau aux gens de la ville qui livrent l’eau avec un camion citerne. On a été obligé de déménager sur un autre terrain et là ils ont dit qu’on était sur la commune d’à côté qui n’a pas de camion pour livrer l’eau. Beaucoup d’autres sont comme nous. Il faut se débrouiller pour chercher de l’eau, à ED ou à la pompe à incendie ou au robinet du cimetière ou chez des amis, c’est l’eau pour boire et faire à manger. Mais ce n’est pas facile quand on n’a pas de voiture et en hiver quand il gèle, ils ferment le robinet du cimetière. On récupère aussi l’eau de pluie pour faire la lessive et arroser les fleurs. Pour permettre un accès à l’eau il faut poser des canalisations d’eau pour tous ceux qui en ont besoin. Le camion qui livre l’eau, c’est pas mal mais c’est mieux d’avoir le robinet d’eau. »

La conclusion s’impose une fois de plus : comment prétendre débattre d’écologie et de développement durable sans mettre autour de la table les citoyens privés de tout ?

Participants à l'Université populaire Quart Monde

Des participants à des Universités populaires Quart Monde

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