Partager les belles choses de la vie

Bernadette Robert

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Bernadette Robert, « Partager les belles choses de la vie », Revue Quart Monde [Online], 218 | 2011/2, Online since 05 November 2011, connection on 06 April 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/5172

Quelquefois la vie est brisée, en miettes ; la dureté du monde semble avoir enfoui toute aspiration. Pourtant chaque individu souhaite bâtir quelque chose. L’art, la culture, la beauté sont au cœur de notre humanité commune. Pourquoi, dans nos sociétés, certains n’auraient-ils pas le droit de s’instruire, de voir des belles choses, d’avoir des loisirs, d’apprécier les arts, de se cultiver ?

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Culture

La beauté se révèle en chacun

La misère détruit ; quelquefois les individus sont diminués ; des blocages peuvent d’ailleurs exister même si on a pu bénéficier d’une instruction complète et d’une bonne formation. Beaucoup de gens n’ont pas eu la chance dans leur vie de pouvoir bénéficier de loisirs, d’avoir du temps pour eux, de se cultiver. Nous proposons ces ateliers, avec l’idée vrillée au cœur, que chacun malgré ses fragilités et son histoire de vie particulières, a en lui un potentiel de création. Chacun peut découvrir et apprendre quelque chose.

Cela peut être une rencontre-atelier dans la cuisine de quelqu’un, ou dans un jardin public, dans la rue, dans un local proche d’une gare, ou bien à la maison de Treyvaux, Centre national d’ATD Quart monde en Suisse. Nous partons des militants du Mouvement, des gens qu’ils côtoient ; ils peuvent inviter les personnes isolées ou exclues qu’ils connaissent. Nous avançons de personne en personne.

La chance est que nous approchons chacun au niveau de ses potentiels et non de ses manques et de ses problèmes. La beauté se révèle en chacun.

Ce « faire ensemble » nous entraîne à « un être ensemble » car on pénètre plus particulièrement dans le sens de l’existence en touchant la beauté. Cela incite chacun à exprimer des sentiments, ce qu’il a au fond de lui, ses pensées sur la vie, sur le monde.

Ainsi cette expérience d’un des membres de notre petite équipe, Yvan, qui a partagé au cours de nombreux ateliers une technique de peinture au doigt. Pendant sa période de longue maladie à l’hôpital, il a continué à l’exercer en faisant de petits dessins, cadeaux au personnel soignant et à toutes les personnes qui ont partagé sa chambre ; cela a été pour lui un moyen d’être reconnu et de communiquer.

Tour à tour plusieurs d’entre nous ont animé des ateliers. Christine et Amandine ont partagé leurs passions pour la création en végétaux de bouquets, de couronnes…

Jean-Robert a proposé de la pyrogravure et des fils tirés sur bois.

Juliane et Nicole veulent faire de la peinture sur soie, elles nous incitent à développer particulièrement cette discipline.

Tout est création

Beaucoup de choses dans la société sont centrées sur l’utile. Dans ces ateliers on ne fait rien, semble-t-il, que d’effleurer la beauté. La lutte contre la pauvreté se situe pour nous dans cette ouverture à la culture, aux arts.

Ces activités atteignent le cœur des gens. A Treyvaux, nous avons un jardin avec des légumes et des fleurs ; faire fructifier cette terre participe aussi à la création.

Peindre, chanter, arranger un bouquet de fleurs, faire un découpage, un gâteau, un montage de galets…. Bien d’autres activités encore participent au développement de la personne. Elles permettent de s’éloigner de la condition de pauvreté, de s’élever.

On ouvre à chaque fois l’horizon sur une discipline. D’autres dans ce domaine ont déjà créé avant nous, nous pouvons découvrir, bénéficier de ce qu’ils ont fait… Que le papier soit peint, plié, découpé, coloré, déchiré ; qu’un bout de laine ou de ficelle devienne fleur ou papillon, cela importe peu. Tout est création. Dans le temps et l’histoire, les hommes ont créé avec presque rien quelquefois. Un objet récupéré prend un autre sens, une âme. « Avec rien on peut faire de très belles choses » nous dit Nicole. Les peintres de toutes les époques ont utilisé dans leur art des techniques, des astuces.  Par le biais d’un petit atelier on s’unit à eux, on est et on restera des débutants, des apprentis ; ne l’est-on d’ailleurs pas toujours ? C’est en essayant que l’on avance, en travaillant et en cherchant sans cesse. C’est l’action même d’expérimenter qui induit la découverte et la création future.

Quand la main se délie, l’homme se développe

Les peintures peuvent être abstraites mais beaucoup d’éléments de la nature sont repris.  Les sujets peints sont souvent symboles pour dire la vie : oiseau, fleur, étoile, flamme, feuille… On cherche la beauté cachée, de l’infiniment petit : brindille, filament, cœur de fleur… à l’infiniment grand, qui peut n’être pourtant qu’un point lumineux du ciel étoilé. Tout est lié.

Un simple dessin devient une fenêtre ouverte sur l’intériorité d’une personne et en même temps permet de se relier à l’univers tout entier. La peinture est alors la manifestation de l’inexprimable, de l’infini. Je remarque qu’un sentiment profond de quiétude est ressenti, comme si on avait touché quelque chose de profond dans l’humanité de la personne.

En contemplant un tableau, une œuvre d’art, une transformation de la réalité s’opère, des dimensions de l’humain se révèlent. Avec les personnes qui ont des chemins de vie difficile, la beauté apprivoisée libère particulièrement.  Quand la main se délie, l’homme se développe.

L’être profond qui est en nous est touché. L’art nous révèle car il parle de ce que nous sommes, il nous porte loin des soucis et des vicissitudes de la vie.

On se rattache à quelque chose de l’ordre du divin. En avançant vers la beauté, on progresse aussi vers la spiritualité. Je suis quelquefois étonnée de ce qu’une personne peut dire devant son dessin ; il a jailli au travers d’elle, de ses mains. La personne a commencé, hésitante, son esprit d’abord prisonnier, puis tout à coup évadé, libéré dans la couleur et les formes. Elle le signifie en disant souvent des choses très profondes liées à son expérience de vie. Les gens pauvres, labourés par la dureté de l’existence, vont particulièrement à l’essentiel. Il est arrivé que la personne soit impressionnée elle-même de ce qu’elle a réalisé - « Je ne me croyais pas capable » -, contente ; elle a alors envie de réessayer, oubliant le temps et les soucis. Des fois les gens voudraient que l’atelier ne s’arrête pas ; ils veulent continuer, refaire chez eux. Fiers, ils emportent précieusement ce qu’ils ont fait.

L’art est alors une alternative à la grisaille des jours, c’est un chemin, un peu de bonheur et de bien-être qu’on ose enfin s’octroyer.

Tirer pour chacun le fil de la créativité

De l’attention est apportée pour préparer chaque atelier. Il s’agit de créer une ambiance où le beau et le merveilleux peuvent surgir.

Il y a chaque fois une recherche de méthodes et de compétences. Elles sont comme des coups de pouce pour mettre les gens dans du beau et en situation de créer. Plein de techniques, qui sont autant d’ouvertures dans les disciplines artistiques, sont essayées.

Là où se déroule un atelier sont préparés des outils, des livres ouverts, des images, des photographies, des matières, des reproductions de peintures … Chacun peut jouer sur les formes, les couleurs ; l’expérimentation stimule pour la découverte ; l’idée est toujours de proposer un savoir-faire précis pour commencer, de trouver les amorces pour ne pas se retrouver devant la feuille blanche ; on participe à quelque chose, ensuite avec cette première base, chacun peut prendre le pouvoir, s’élancer et créer.

Il est proposé dans ces ateliers de commencer par des choses très simples, pour donner goût, pour oser lorsqu’on n’a pas l’habitude. Chacun est invité à essayer. Peu importe alors si ce qu’on fait est minime ; chaque dessin est important, c’est une trace d’une personne, un commencement pour plusieurs.

« Et n’oublions jamais que tout homme porte en lui les moyens de créer, toutes simples que puissent paraître ses œuvres » nous dit Joseph Wresinski.

Il s’agit de démêler les ficelles de la créativité pour chacun, de trouver ce qui passionne particulièrement une personne,  quoi que ce soit, des cerfs-volants ou de l’art de faire des ronds dans l’eau ! Si la personne est rejointe dans une de ses passions, les nœuds que chacun porte en soi, liés à sa propre histoire de vie et qui l’empêchent de s’exprimer, commencent à se défaire.

Être ensemble emportés par un élan de beauté

On pourrait rester entre nous faire nos petits bricolages…. Mais on essaye de les porter vers d’autres. Il s’agit de partager ce qui nous tient à cœur, nos passions, nos inventions.

Apprendre et partager nos savoirs sont des forces de notre groupe. Même si on est chacun bancal, hésitant, chaque personne un jour peut être amenée à montrer à l’autre quelque chose qu’elle aime. Nous testons régulièrement les ateliers dans notre équipe avant de les proposer à d’autres. C’est ainsi que se constituent les savoir-faire de notre groupe de base et que se renforcent les liens entre nous.

Si on nous pose la question : «  Que diriez-vous que l’on fait ensemble ? »,  Patricia répond : « On essaye, on apprend ensemble, on se donne des coups de main ».  S’associer, s’entraider nous stimule et donne à chacun envie d’aller plus loin et peut-être dans un domaine encore insoupçonné, y compris de lui-même !

C’est avant toute chose un investissement dans l’humain.

La convivialité dans les ateliers est importante. « Le ‘plus’ du Mouvement, c’est  le respect. Il y a aussi un partage des sentiments ; chacun n’est pas plus haut que l’autre, on se partage de l’amitié », nous dit Yvan.

Aborder une action par l’art, c’est aussi une façon de s’ancrer dans des forces positives, dans la liberté, apprenant à regarder, à se découvrir soi-même, mais aussi à ne pas juger, ne pas condamner, ne pas enfermer l’autre parce qu’on est attentif, attentionné ensemble, parce qu’on s’inscrit dans quelque chose de plus grand. S’investir dans des disciplines artistiques, c’est donner prépondérance à l’esprit, proche du sens profond de la vie des uns et des autres. Que l’on soit riche ou pauvre, on est tous des êtres humains confrontés à la vie, à la souffrance.

Se délivrer … un petit peu

Se souvenir des belles choses que l’on a pratiquées ensemble, retenir le temps, mémoriser ce qu’on fait sont aussi des dimensions importantes car tout passe et tout se délite, particulièrement avec les gens qui vivent des choses plus difficiles. Des photographies des personnes en train de pratiquer, les mains actives sur l’ouvrage sont prises pour retenir les bons moments. « Les photos ?... Parce que cela montre que l’on est des humains ».

« On peut parler de nos difficultés mais ce ne sont pas elles qui sont mises en avant ; on vient là pour se délivrer un petit peu… », explique Patricia. Chacun n’est jamais la somme des tourments de sa vie. On prend ensemble de bons moments. Passer du temps agréablement nous ancre tous dans le bonheur de la vie.

Lorsqu’on vient de réaliser ensemble une journée créative avec plein d’ateliers où les savoir- faire des uns et des autres se sont exercés et échangés, les personnes sont simplement heureuses. On essaye ensuite de continuer en restant fidèle à ce qu’on a entrevu de beau et de meilleur.

Ne reste-t-il pas toujours passionnant de faire surgir des instants de beauté, de joie, de plénitude pour tous et pour chacun ?

Bernadette Robert

Bernadette Robert, volontaire permanente, développe depuis de nombreuses années la création artistique comme ressource face à la misère. Elle fait partie de l’équipe Accueil Art Culture  au centre national d’ATD Quart Monde à Treyvaux en Suisse.

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