Témoin de l’histoire des pauvres

Francine de la Gorce

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Francine de la Gorce, « Témoin de l’histoire des pauvres », Revue Quart Monde [En ligne], 220 | 2011/4, mis en ligne le 05 mai 2012, consulté le 27 septembre 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/5241

Pour la première fois, les plus pauvres se sont donnés, à travers le Mouvement ATD Quart Monde, une identité collective valorisante, qui libère l'expression de leur pensée et de leur parole, qui permet aux autres hommes de tenir compte d'eux dans leur histoire, d'apprendre de leur expérience pour construire l'avenir. Extrait d’une conférence donnée en octobre 1995 à Rodez (France).

Index de mots-clés

Histoire, Mémoire

Donner une histoire aux plus pauvres, cela veut dire tout d'abord donner un sens à ce qu'ils vivent. C'est ce que fait le père Joseph en s'enfouissant avec les familles du camp de Noisy-le-Grand et, à sa suite, des volontaires - dont je fais partie depuis 1960 - qui ont accepté comme lui de se lier de destin aux familles les plus pauvres de France, puis d'autres pays industrialisés et aujourd'hui du monde. L'histoire est fondée en partie sur l'écriture et, le père Joseph leur a demandé d'écrire au jour le jour tout ce que les familles leur révélaient. Il a aussi créé un Bureau de Recherches sociales pour mobiliser les scientifiques. Il ne s'agissait pas de faire un constat de la misère, mais de changer le regard de la société sur les pauvres, et des très pauvres sur eux-mêmes, pour qu'ils cessent de se courber sous la fatalité en se conformant à ce qu'on pensait d'eux, pour qu'ils comprennent qu'ils avaient un rôle à jouer. [...]

Quelques constantes de l'action initiée par le père Joseph au camp de Noisy-le-Grand, et qui se continue aujourd'hui dans tous les continents :

Refus de l'assistance

« Il nous a rendu l'honneur », disent volontiers les familles, lorsqu'elles parlent du père Joseph. Elles ont en tête des gestes très concrets : à la famille qui sollicite une aumône, il répond en lui demandant de lui préparer un bon café. Et voici que la femme s'agite, va emprunter un peu de café à la voisine, une bouteille de gaz à l'autre et la vie reprend, le trou du désespoir est dépassé…

C'est un jour d'hiver 1957 où, pour la première fois peut-être, il a exprimé publiquement ce refus de la misère que les familles ne pouvaient dire à haute voix. Des organisations avaient installé au camp une soupe populaire et, en quelques jours, 10 % des hommes, qui jusque là tenaient le coup au travail, se sont fait mettre « aux intempéries ». Le père Joseph s'est posté devant les distributeurs de soupe populaire, haranguant les femmes qui tendaient leur gamelle : « Vous n'avez pas honte d'attendre votre repas des autres, au lieu que vos maris aillent le gagner ? » et les femmes, soudain la tête haute, la fierté retrouvée, disaient avec malice : « Mais qu'allons-nous donner à manger à nos chiens, si nous n'avons plus leur soupe ? » Sans le savoir sans doute, ce jour-là, elles ont renoncé à la situation d'assistance où on les avait toujours acculées, pour entrer dans une conquête de leurs droits et responsabilités.

« Rien sans toi, rien sans les autres »

C’est ce que propose le père Joseph aux familles qui se regroupent en association autour de lui et, à chacune, il propose une tâche, une responsabilité, telle l'animation du foyer féminin. Celui-ci fut construit en 1959 sans aucun moyen ni permis de construire, et ressenti par beaucoup de personnes extérieures au Camp comme une provocation, à cause de sa beauté : « Ces gens là ne vont pas apprécier » disaient les détracteurs. « Plus les êtres ont été privés, plus ils ont besoin de beauté » rétorquait le père Joseph. Lorsqu'il demanda à une esthéticienne d'installer un salon de beauté dans le foyer, c'est la population elle-même qui eut du mal à comprendre ! Et les premières femmes à avoir osé se faire soigner le visage sont revenues le lendemain avec un œil au beurre noir, tant leurs maris étaient convaincus de ne pas mériter un tel effort. Mais quelques mois plus tard, ils venaient remercier l'esthéticienne, car les femmes avaient retrouvé le goût et le courage de lutter pour leur environnement, les enfants étaient fiers qu'elles aillent enfin rencontrer leurs instituteurs.

Se solidariser avec le plus pauvre n'est pas facile

La peur de la misère, pour ceux qui l'ont vécue, reste ancrée en eux longtemps après que son spectre a cessé de les menacer et ils redoutent d'en retrouver les signes chez le voisin. Peut-être est-ce là une des racines profondes de l'exclusion sociale qui frappe les plus démunis, et qui sans cesse désagrège leur propre milieu.

Celle solidarité avec le plus démuni, sur laquelle le père Joseph a rassemblé ceux qu'il appelait « son peuple », était une véritable gageure. Comment accepter, par exemple, qu'il ferme le foyer féminin au moment où il fonctionne le mieux, sous la responsabilité de quelques mamans, sous prétexte que les femmes les plus démunies n'osent pas y venir ou en étaient chassées par les autres ? « Elles sentent mauvais ; elles volent les fers à repasser, elles nous font honte… » « Justement, c'est pour elles que ce foyer est indispensable » répond le père Joseph. « C'est à vous de les faire venir, c'est votre responsabilité ». [...]

Les pauvres ne peuvent vivre durablement la solidarité avec les plus démunis d'entre eux que si cette solidarité est partagée par d'autres membres de la société, est portée, reconnue, renforcée par des courants de société. C'est tout le sens de l'engagement des volontaires et des alliés qui composent le Mouvement ATD Quart Monde. [...]

La famille, signe de refus de la misère

Le droit essentiel revendiqué par la population du Camp, et par les plus pauvres d'hier ou d'aujourd'hui, est celui de vivre en famille ; la manifestation la plus claire de leur refus de la fatalité de la misère a toujours été de mettre au monde des enfants pour les aimer, les élever, pour que l'avenir soit meilleur à travers eux.

Les enfants sont la source majeure de leur courage et de leur honneur, mais leur plus grande vulnérabilité aussi, puisque au nom du bien des enfants, la société intervient, les humilie et les déresponsabilise.

Tout ce que le père Joseph a bâti, avec les familles du camp et plus tard avec celles du monde entier, a toujours été fondé sur cette force-là. [...]

Certes, il est difficilement acceptable de voir dans quelles conditions certains enfants sont obligés de vivre, compromettant leur santé, leur instruction, leur avenir ; mais faut-il ajouter à tant de misère celle de la séparation, pour faire l'économie d'une politique qui offrirait à toute famille les garanties nécessaires pour élever ses enfants ?

La dimension familiale de la population est souvent niée : on préfère réduire les pauvres à des « cas » auxquels on peut répondre par des mesures limitées. A cause de la famille, force est de constater que la misère atteint tous les domaines de la vie et demande donc une réponse globale, qui tienne compte du présent autant que de la génération à venir. Reconnaître les plus démunis en tant que familles, amène obligatoirement à les reconnaître comme des citoyens égaux en droits, des frères égaux en humanité, qui pleurent, rient, aiment, pensent, veulent se battre pour les leurs comme tout un chacun… « Peut-être la seule idée de la famille eut-elle suffi à fonder notre combat » écrit le père Joseph dans Les Pauvres sont l'Église1.

S’organiser en peuple

« La misère qui fait changer le monde » dit le père Joseph à Bonnecombe en 1984, « c'est lorsque les familles prennent position ensemble ». « Prendre position ensemble » : les familles du camp l'ont prouvé avec grandeur en 1967. Après onze ans de combats, le permis de construire pour une cité de promotion familiale a enfin été délivré. Il fallut alors reloger les familles pour libérer le terrain ; mais le risque était grand que les plus démunies ne soient renvoyées sur les routes de l'errance ou séparées de leurs enfants. Les familles ont alors décidé de s'organiser pour envoyer chaque jour une lettre au Président de la République, afin qu'une solution soit trouvée pour toutes, sans considération de ressources. Certaines ont été jusqu'à refuser un relogement, aussi longtemps que la famille la plus pauvre resterait sans proposition.

L'année suivante, en 1968, alors que l'Université, puis l'ensemble de la société se remet en question, le père Joseph demande aux volontaires de faire circuler dans les bidonvilles et cités où ils sont implantés des « Cahiers de Doléances » où, pour la première fois, les familles expriment les droits auxquels elles voudraient accéder : les droits de l'Homme, pour ainsi dire. En même temps, elles prennent conscience de constituer un peuple, bien au-delà de la cité, du pays, des races ou religions de chacun, peuple auquel le père Joseph propose un nom : le Quart Monde. A la suite de cette prise de conscience, les familles veulent se rencontrer et, en 1972, s'ouvrit la première Université populaire du Quart Monde où les familles pouvaient apprendre à exprimer leur conscience commune, apprendre à dialoguer avec des représentants de toutes les sphères de la société.

S'engager et agir avec les plus pauvres, s'engager et agir avec la société

La destruction de l'extrême pauvreté et de l'exclusion sociale c'est dans la société qu'elle se fera, disait le père Joseph aux alliés il y a quelques années. Certes, notre premier engagement, à nous les volontaires, a été du côté du Quart Monde ; non pas tant pour leur partager nos moyens et nos connaissances, que pour leur permettre d'exister en tant que groupe social et d'être entendu. Mais aux alliés2, la mission confiée fut principalement de faire exister en société cette population si longtemps acculée au silence. Arriver à bâtir le monde de demain ensemble, entre pauvres et nantis, demande une transformation de tous.

[...] Mais ne nous y trompons pas, si les responsables politiques peuvent donner une impulsion, une volonté politique nationale, ils ne le feront - et ne s'y tiendront - que si les citoyens l'exigent. C'est un devoir de citoyenneté à exercer de s'affirmer solidaires des plus pauvres.

La misère ne peut s'abolir par de seules mesures politiques.

Les plus pauvres nous proposent, et peut-être est-ce là l'essentiel de ce que nous cherchons tous, une vraie raison de vivre et de se battre. S'il existe un lien, une fraternité, une solidarité entre eux et nous-mêmes, vers quels bouleversements de l'ordre planétaire cela nous mène-t-il ?

À cause des guerres d'abord, et aujourd'hui des médias, l'humanité a désormais des prises de conscience mondiales, et s'est considérablement resserrée. Les frontières se sont abattues et continuent de s'abattre. L'esclavage, le racisme, même dans des pays lointains, ne sont plus supportés. Il n'est plus possible de considérer aujourd'hui qu'un homme à cause de sa couleur de peau serait un être inférieur. Ni les pauvres… Alors, si tous les hommes sont véritablement nos frères, peut-on encore accepter le sous-développement de certains comme une donnée inéluctable de notre économie et de notre développement ?

Le père Joseph avait un immense espoir, à la fois dans les enfants, parce qu'il savait que ceux-ci détiennent la « justice du cœur », dans les jeunes, peut-être à cause de leur audace, de leur aspiration à modifier le monde, dans les pauvres et aussi dans les nantis, dans les croyants de toutes confessions et les incroyants, pourvu qu'ils acceptent de mettre les plus pauvres au cœur de leurs idéaux et de leur vie.[...]

1 Père Joseph Wresinski, Les pauvres sont l'Église, Éd. Quart Monde/ Éd. du Cerf, Paris, (nouvelle édition) 2011, 304 pages.
2 Personnes engagées bénévolement avec ATD Quart Monde, à lutter contre la misère et l’exclusion, en particulier dans leurs propres milieux de vie.
1 Père Joseph Wresinski, Les pauvres sont l'Église, Éd. Quart Monde/ Éd. du Cerf, Paris, (nouvelle édition) 2011, 304 pages.
2 Personnes engagées bénévolement avec ATD Quart Monde, à lutter contre la misère et l’exclusion, en particulier dans leurs propres milieux de vie.

Francine de la Gorce

Francine de la Gorce est l’une des premières volontaires permanentes ayant rejoint le père Joseph Wresinski et les familles du camp de Noisy-le-Grand (France) dès 1960. Elle est décédée en septembre 2011.

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