Le corps du pauvre, une arme politique

Lucas Graeff

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Lucas Graeff, « Le corps du pauvre, une arme politique », Revue Quart Monde [Online], 220 | 2011/4, Online since 05 May 2012, connection on 13 April 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/5245

16 décembre 2006 à Paris. Le long du canal Saint Martin, les Enfants de Don Quichotte plantent environ deux cents tentes et invitent les Parisiens à venir camper sur le trottoir. Avec l'objectif de « casser les idées reçues sur les sans-abri ». La mobilisation orchestrée par les frères Legrand et un petit groupe de bénévoles fait la Une des journaux. Mais une fois de plus, les prétendus mauvais pauvres n’ont-ils pas payé le prix du succès ?

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Bien être, Sans-Abri

Mai 2006. J’arrive à Paris dans le cadre d'un projet personnel : obtenir mon doctorat en anthropologie urbaine en étudiant la pauvreté dans un pays riche.

Durant deux ans à Paris, je côtoie plusieurs groupes et individus qui ne disposent pas des conditions sociales, économiques ou personnelles requises pour accéder à un logement.

Parmi les personnes rencontrées, un groupement atypique de « sans-logis » retient mon attention et celle des médias. Rassemblés avec leurs tentes rouges sur les bords du Canal Saint-Martin à Paris, desdits « SDF » s’organisent et démarrent une mobilisation collective : celle des Enfants de Don Quichotte. Dès lors, l’univers de la rue s’ouvre à l'appréciation du public en inscrivant chaque geste de survie dans des luttes politiques pour l'accès au logement et à la citoyenneté.

Au contraire des réactions arbitraires et du mépris subis par mes autres interlocuteurs sur le terrain, les personnes qui campent le long du canal Saint-Martin durant l'hiver 2006 ont l'opportunité de donner à comprendre et à voir la difficulté inhérente à leurs luttes quotidiennes contre l'épuisement, le froid et la faim et, partant, de mettre en valeur leur capacité de maintien du soi en dépit de la précarité de leurs conditions de vie. Ils abandonnent temporairement le statut de pauvre méprisable et passent, à se faire apprécier socialement, comme étant des véritables citoyens luttant pour leurs droits.

Mais quel est le coût de cette transformation de statut pour les personnes concernées ? À quoi renvoient leurs corps, usés par la misère et marqués par la précarité des conditions de vie, lorsqu'il s'agit de faire passer une image positive de personnes « sans logis » vis-à-vis du public ? Par rapport aux personnes non-engagées dans la manifestation : les corps pauvres protestataires luttant avec les Enfants de Don Quichotte contribuent-ils à transformer les appréciations morales à leur égard ?

La maîtrise corporelle: un enjeu

Concernant la lutte collective des Enfants de Don Quichotte, l'image d'un village de tentes rouges installé en plein cœur de Paris et la force des interventions médiatiques d'Augustin Legrand ont marqué les esprits. Cependant l’événement représente également une affaire de corps. Corps pauvres, dépourvus de logement, se disputant l'attention des médias ou essayant de s'en soustraire ; corps fortunés, décidés d'abandonner le confort de leur demeure pour soutenir la protestation collective ; corps anonymes et notables, rassemblés autour d'un même objectif, celui de réduire la pauvreté, la sienne ou celle des autres.

Bien entendu, le corps à exposer, c'est celui capable de devenir une arme politique et de contribuer à l'image que se donne le mouvement des Enfants de Don Quichotte. C'est le corps du « bon pauvre » méritant d'être secouru ; un corps apte à jouer avec la visibilité médiatique à travers son aptitude à se montrer propre, sobre, responsable et digne d'attention ; un corps qui risque d'être disqualifié et mis à l'écart à tout instant si ses mots et gestes ne correspondent pas aux principes de la lutte collective.

Exposé aux effets de la rue, le corps paye de sa personne le cadre de vie où il se trouve inscrit et répercute les malaises de son existence sociale1. Les façons de se vêtir, les postures, les marques et cicatrices, les odeurs, la démarche plus ou moins sûre selon la quantité d'alcool absorbé : avec la présence massive de caméras le long du canal Saint-Martin, chaque détail compte. Les témoignages de Daniel et de Roger expriment bien ce point de vue :

« On ne peut pas laisser tomber, il faut faire attention s'il y a des bagarres, ou si quelqu'un discute ou frappe un riverain. Si quelqu'un frappe un riverain, ça y est... Ils attendent une chose comme ça, pour pouvoir intervenir... Ils n'attendent que ça, que ça... Pas d'engueulade, pas de bagarre, pas beaucoup d'alcool. C'est la règle, ici. Il faut faire attention. » (Jean-Michel, 38 ans).

« Il faut faire beaucoup d'attention, car il y a des mecs qui risquent de nous faire emmerder quoi. Si on ne fait pas la loi, tu vas voir. La lutte ne peut pas durer longtemps. Des gars comme ça, ils nous font passer pour des délinquants, des drogués, des alcoolos. » (Roger, 38 ans, « sans-logis »)2.

Le succès de la mobilisation des Enfants de Don Quichotte dépend d’une normalisation des comportements, postures et attitudes vis-à-vis de « l’opinion » - autrement dit, des médias. Mais comment contrôler le défilé de deux cents personnes devant les caméras ? Comment maîtriser les rapports entre campeurs et journalistes ? Quels moyens déployer afin d'assurer que tous ces corps, s'organisent et contribuent à conforter l'image que se donne le mouvement de protestation collective ? Comment éviter les malentendus ?

Dans un premier temps, il n'y a pas de véritable contrôle de la part des leaders du mouvement concernant les attitudes des campeurs vis-à-vis des médias. Au contraire : les rapports entre les résidents et les journalistes sont accueillis avec enthousiasme par tous les intéressés.

Côté journalistes, l'exposition de corps usés par les conditions de vie à la rue et les récits de malheur parlant de la souffrance et des difficultés de « s'en sortir » sont largement suffisants pour construire le « spectacle de la vie quotidienne des dominés »3. Côté campeurs « SDF », un à un, les prises de parole en public renvoient à l’évocation de leur vie misérable à la rue, en insistant sur les risques d'alcoolisme et de perte graduelle de dignité. Leurs discours, à caractère ouvertement misérabiliste leur donne l'impression de participer activement à la lutte collective : « On veut un logement. Il faut arrêter la misère. Il faut arrêter » (Gilbert, 32 ans, squatter, sans logement depuis deux ans).

Avec la perpétuation du campement, les rapports avec les médias deviennent plus tendus, et cela par deux raisons. La première résulte du risque de se faire reconnaître par les proches à la télévision ou dans la presse ; la deuxième, c’est que les campeurs qui avaient cherché activement les journalistes pour témoigner de leurs souffrances avaient du mal à se reconnaître lorsqu'ils se voyaient à la télévision ou qu'ils lisaient leurs propos dans la presse. Ainsi lorsque Philippe s'est aperçu que la journaliste à qui il avait parlé la veille n'avait repris qu'un seul de ses propos, il s'est juré de ne plus jamais accorder des interviews.

Les tensions débouchent sur une série de petits gestes visant le contrôle de l'image du mouvement. Je me souviens de l'un des campeurs, un peu ivre, marchant d'un côté à l'autre du canal et parlant avec les journalistes et les passants. Un bénévole décide que le campeur nuit au bon fonctionnement de la protestation : « Il ne représente pas le mouvement, dit-il à un journaliste. Ce n'est pas le porte-parole, c'est juste quelqu'un un peu cassé par la vie à la rue. Attendez la conférence de presse ». Le campeur répond : « Moi, je ne suis pas le porte-parole ? Et toi ? T'es qui, toi ? T'es pas SDF... Moi, je suis dehors ! C'est chez nous, ici ! Ta gueule ! ». Le bénévole : « À moi, tu dis ça ? ». Le campeur : « Oui, à toi. Moi, je ne suis pas touriste, quoi... »

Sur le terrain, la gestion de l'image du mouvement dépendait de certains « principes de lutte ». Le premier consistait à réduire au minimum la consommation d'alcool. Le deuxième prohibait toute violence physique. Le troisième concernait la propreté du campement.

Jean-Michel, l'un des manifestants en explique l'enjeu : « Eux, la police, la préfecture, ils espèrent qu’à un moment donné nous allons bouger. Des mecs qui vont en avoir marre, et qui vont partir. Il fait froid, y a l'humidité... Et ils attendent que les gens se découragent.... Il faut faire attention... Après, la nuit, on tourne, y a ceux qui boivent, ceux qui font du bruit, ceux qui tombent dans le canal... Parce que s’il y a l’un d'entre nous qui tombe, qui meurt... Ça y est, c'est fini... C'est ça, tu vois ? On ne peut pas laisser tomber, il faut faire attention s’il y a des bagarres, ou si quelqu'un discute ou frappe un riverain... Ils attendent une chose comme ça, pour pouvoir intervenir... Ils n'attendent que ça, que ça... Pas de gueule, pas de bagarre, pas beaucoup d'alcool. C'est la règle, ici. Il faut faire attention. »

L'impératif de retenir les pulsions constitue l'un des principes majeurs de lutte sur le campement. Faire attention à l'usage de l'alcool, éviter la confrontation avec le voisinage, respecter les normes d'hygiène : chaque geste compte pour donner de la cohésion à l'action collective face à la visibilité médiatique.

Le « corps protestataire » à l'épreuve

Chaque jour, les personnes « sans logis » que j'ai côtoyées à Paris étaient impliquées dans une lutte contre l'épuisement, la faim, le froid et les réactions individuelles et collectives à leur présence. Dans ce combat quotidien pour la survie, il leur était souvent plus aisé de passer inaperçues, de se bâtir un abri de fortune discret, de n'interpeller les passants qu'au moment de faire la manche, de ne pas parler de leur vie ou de leur passé.

Dans le cas d'une lutte collective fort médiatisée comme celle des Enfants de Don Quichotte, c'est tout le contraire. Là, il s'agit de se montrer, de se comporter selon les formes requises par les médias, de respecter les principes négociés ou imposés par les leaders du mouvement afin de construire un discours consensuel concernant la pauvreté et les conditions de vie à la rue ; il s'agit de réacquérir une reconnaissance sociale jusqu'alors étouffée par les effets d'une condition sociale placée au plus bas de la hiérarchie sociale.

La lutte des Enfants de Don Quichotte s'inscrit ainsi entre la mise en visibilité de certains aspects du combat pour la survie et la restriction de certains autres, considérées incompatibles avec la lutte pour la reconnaissance menée par les leaders au nom des campeurs « sans logis » et « mal-logés ».

Cet éventail de façons de se présenter et de participer au mouvement de protestation répond certes aux besoins de chacun mais surtout à la construction médiatique de l'événement et à la dynamique de la mobilisation. Car afin de se faire reconnaître comme membre légitime des Enfants de Don Quichotte et, partant, accéder à la position de citoyen luttant pour l'universalisation du droit au logement, l'adaptation de conduites, points de vue et postures n'est pas un choix, mais une nécessité. Cependant, cette adaptation de conduites aux objectifs de l’action n'est pas exclusivement instrumentale. En se conformant à l'image de la lutte, les personnes « sans logis » et « mal-logées » sont reconnues comme « campeurs », « militants » et Enfants de Don Quichotte, ce que signifie qu'elles commencent à jouer avec ces différents rôles sociaux, considérés comme positifs.

De fait, nulle part ailleurs sur le terrain je n'ai remarqué un tel éventail d'opportunités de « présentation du soi »4 . Cela s'explique en grande partie par le caractère de théâtralisation de la lutte collective, résultant à la fois de la mise en scène médiatique du mouvement et de la personnalité de son leader. Dans ce contexte de théâtralisation, l'adaptation de conduites apparaît,  moins comme une aptitude, que comme un art : l'art de maîtriser les gestes et postures afin d'assurer la cohésion de la lutte collective, de savoir s'imposer individuellement face aux caméras et au public, en leur montrant non pas l'indignation, mais la compréhension des règles du jeu.

Cet apprentissage du caractère à la fois instrumental et symbolique d'une existence sociale passée à la rue est parmi les éléments paradoxaux de la lutte collective. Dans un contexte où la reconnaissance sociale équivaut à la mise en visibilité du « bon pauvre » médiatique, tout comportement, posture ou discours dissonant finit par se faire discréditer.

Le paradoxe s'inscrit là, où le discours prônant l'adoption d'un « plan Marshall de la misère »5 se confond avec un partage à caractère particulariste séparant le malheureux méritant du malheureux « clochardisé » ; où la proposition d'inscrire les « bien-logés » et les « sans-logis » dans une même catégorie de gens, celle des citoyens de la République, finit par renforcer le partage classique entre bons et mauvais pauvres ; où une lutte collective venue donner de l'espoir à quelques centaines de personnes « sans logis » aboutit à un désenchantement qui introduit la division parmi les gens censés être unis.

1 A ce propos, voir  L.Graeff , De la survie à la reconnaissance : ethnologie de personnes sans-logis à Paris, thèse de doctorat en sociologie et

ethnologie, Paris, Université de Paris 5 (Sorbonne), 2010.

2 Les citations et situations de terrain présentées au long du texte ne précisent pas les vrais noms des personnes rencontrées durant l'enquête.
3 Patrick Champagne,  La vision médiatique , in: Pierre Bourdieu (org.), La misère du monde, Paris, Éd. du Seuil, 1993, pp. 95-123.
4 Erving Goffman , La mise en scène de la vie quotidienne, La présentation du soi, Éd. de Minuit, 1973.
5 Déclaration d'Augustin Legrand : Une affaire de famille autour d'Augustin Legrand , Le Parisien, 3 janvier 2007.
1 A ce propos, voir  L.Graeff , De la survie à la reconnaissance : ethnologie de personnes sans-logis à Paris, thèse de doctorat en sociologie et

ethnologie, Paris, Université de Paris 5 (Sorbonne), 2010.

2 Les citations et situations de terrain présentées au long du texte ne précisent pas les vrais noms des personnes rencontrées durant l'enquête.
3 Patrick Champagne,  La vision médiatique , in: Pierre Bourdieu (org.), La misère du monde, Paris, Éd. du Seuil, 1993, pp. 95-123.
4 Erving Goffman , La mise en scène de la vie quotidienne, La présentation du soi, Éd. de Minuit, 1973.
5 Déclaration d'Augustin Legrand : Une affaire de famille autour d'Augustin Legrand , Le Parisien, 3 janvier 2007.

Lucas Graeff

Docteur en ethnologie et sociologie comparée de l’Université Paris V, Lucas Graeff est professeur du programme de master professionnel en mémoire sociale et biens culturels au Centre universitaire La Salle, Canoas, Brésil

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