Lettre d’un ancien esclave à son maître

Rédaction de la Revue Quart Monde

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Rédaction de la Revue Quart Monde, « Lettre d’un ancien esclave à son maître », Revue Quart Monde [Online], 222 | 2012/2, Online since 05 November 2012, connection on 17 October 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/5394

Ce texte1 est une lettre adressée par un ancien esclave à son maître, le colonel Anderson qui vit à Big Spring, dans le Tennessee. En 1865, ce dernier a écrit à son ancien esclave, Jourdan Anderson, qui est libre désormais, pour lui demander de revenir travailler chez lui. Voici la réponse de Jourdan Anderson, sans doute dictée à un tiers.

Index chronologique

2012/2

Index thématique

Paix, Violence, Insécurité

« Dayton, Ohio, le 7 août 1865.

A mon vieux maître, le Colonel Anderson, Big Spring, Tennessee

Monsieur,

J’ai bien reçu votre lettre et j’ai été heureux de voir que vous n’aviez pas oublié Jourdan, et que vous vouliez que je revienne vivre avec vous, promettant que vous seriez meilleur pour moi que n’importe qui. Je me suis souvent inquiété pour vous. Je pensais que les Yankees vous avaient pendu depuis longtemps, pour avoir hébergé les Rebs2 qu’ils ont trouvés chez vous. J’imagine qu’ils n’ont jamais su que le colonel Martin vous avait demandé de venir tuer le soldat yankee qui avait été abandonné par sa compagnie dans l’étable. Même si vous m’avez tiré dessus deux fois avant que je vous quitte, je ne vous souhaite pas de mal et suis heureux que vous soyez encore en vie. Cela me ferait plaisir de revenir dans cette bonne vieille demeure, et de revoir Mademoiselle Mary, Mademoiselle Martha, ainsi que Allen, Esther, Green et Lee. Transmettez-leur toute mon amitié, et dites-leur que j’espère les revoir dans un monde meilleur, si ce n’est pas dans celui-ci. J’avais l’intention de revenir vous voir quand je travaillais à l’hôpital de Nashville, mais un voisin m’a dit que Henry tenterait de me tirer dessus s’il en avait l’occasion.

Je veux savoir précisément si la proposition que vous me faites est une bonne chose pour moi. Je m’en tire assez bien ici. Je gagne 25 dollars par mois, avec la nourriture et le linge ; j’ai une maison confortable pour Mandy - les gens, ici, l’appellent Madame Anderson - et les enfants - Milly, Jane et Grundy - vont à l’école et apprennent beaucoup. Le professeur dit que Grundy a des talents de prêcheur. Ils vont au catéchisme, Mandy et moi allons régulièrement à l’église. Nous sommes bien traités. Parfois, nous entendons les autres dire : « Ces gens de couleur étaient des esclaves, là-bas, dans le Tennessee ». Ces remarques blessent les enfants, mais je leur dis que dans le Tennessee, il n’y a pas de honte à appartenir au Colonel Anderson. Beaucoup de Noirs auraient été fiers, comme je l’étais, de vous appeler Maître. Maintenant, si vous nous écrivez pour dire le salaire que vous me donnerez, je pourrais plus facilement décider si c’est intéressant pour moi de revenir chez vous.

Du côté de ma liberté, que vous garantissez, je n’ai rien à gagner, puisque j’ai reçu mes papiers en 1864, des mains du Prévost-Marshal-Général du Département de Nashville. Mandy dit qu’elle aurait peur de revenir sans la preuve que vous êtes disposé à nous traiter avec justice et gentillesse, et nous sommes arrivés à la conclusion qu’il fallait mettre à l’épreuve votre sincérité en vous demandant de nous envoyer la somme que vous nous devez pour le temps que nous avons passé à votre service. Cela nous permettrait d’oublier et de pardonner les vieilles blessures et de nous assurer de votre droiture et de votre amitié dans l’avenir. Je vous ai loyalement servi pendant 32 ans, et Mandy pendant 20 ans. A 25 dollars le mois pour moi, et 2 dollars la semaine pour Mandy, notre paie s’élèverait à 11 680 dollars. Ajoutez à cela les intérêts pour le temps où ces salaires ne nous ont pas été versés, et déduisez ce que vous avez avancé pour nos vêtements, pour trois visites d’un médecin pour moi, et une dent arrachée pour Mandy, et vous obtiendrez ce que nous sommes en droit de recevoir. Envoyez s’il vous plaît l’argent par Adams Express, aux soins de V. Winters, à Dayton, Ohio. Si vous ne nous rétribuez pas pour ces années de travail fidèle, nous ne pourrons accorder que peu de crédit à vos promesses. Nous sommes certains que le Bon Dieu a ouvert vos yeux sur le mal que vous et vos ancêtres nous avez causé, à moi et à mes ancêtres, en nous mettant au labeur pendant des générations, sans récompense. Ici, je suis payé tous les samedis soir, mais dans le Tennessee, il n’y avait pas plus de paies pour les nègres que pour les chevaux et les vaches. Il y aura sûrement un jour où l’on demandera des comptes à ceux qui ont spolié le travailleur de son salaire.

En réponse à cette lettre, assurez-nous s’il vous plaît que mes filles Milly et Jane seront en sécurité. Elles ont grandi maintenant, et sont toutes les deux très belles. Vous savez comment ça se passait avec les pauvres Matilda et Catherine. Je préfèrerais rester où je suis et mourir de faim plutôt que d’exposer mes filles à la honte de subir la violence et la méchanceté de leurs jeunes maîtres. Vous nous assurerez aussi qu’il y a près de chez vous des écoles ouvertes aux enfants de couleur. Mon plus grand désir aujourd’hui est d’apporter à mes enfants une éducation et de les former à des vies vertueuses.

Saluez de ma part George Carter, et remerciez-le de vous avoir enlevé le pistolet avec lequel vous étiez en train de me tirer dessus.

De votre vieux serviteur.

Jourdan Anderson. »

1 Recueilli sur le Web et traduit de l’anglais par Xavier Delaporte.
2 Rebs (contraction de REBELS) serait la traduction en anglais de ‘Confédérés’ ligués contre le gouvernement fédéral, lors de la guerre de Sécession.
1 Recueilli sur le Web et traduit de l’anglais par Xavier Delaporte.
2 Rebs (contraction de REBELS) serait la traduction en anglais de ‘Confédérés’ ligués contre le gouvernement fédéral, lors de la guerre de Sécession.

CC BY-NC-ND