Instants volés à la misère

Jean-François Selam

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Jean-François Selam, « Instants volés à la misère », Revue Quart Monde [Online], 227 | 2013/3, Online since 05 February 2014, connection on 05 December 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/5667

Dans un quotidien dur à vivre, sous le poids des contraintes, le bonheur de se sentir en vie surgit et s’exprime, quand les conditions sont réunies pour éloigner la crainte.

Cette année, la journée familiale de juin avait été prévue à La Ciotat, dans un parc surplombant une calanque, à côté de la mer.

Je connais un peu cette maman mahoraise, Madame S., par la bibliothèque de rue où je rencontre ses enfants. L’aîné est majeur et vit ailleurs ; les quatre autres sont deux garçons adolescents, une petite fille et un bébé de quelques mois. Plusieurs fois, j’étais allé l’inviter à venir « prendre un peu l’air », hors de la cité, pendant cette journée. Elle n’avait pas dit non. « Mais pour sortir, il faut que je prenne tous mes enfants, y compris les deux bébés. »

« On va trouver des solutions » lui avais-je dit, « D’autres familles vont venir. On va t’aider. »

Ce n’était pas rien, en effet. Il y avait le pique-nique à préparer, les maillots et serviettes de bain, la crème solaire ; il fallait que nous trouvions de notre côté les sièges pour le transport des bébés…

Le jour de la sortie, elle est bien là, au pied de sa tour d’immeuble, avec ses enfants. Elle sourit : « Je n’ai pas pu dormir, j’ai tout préparé, j’étais inquiète… » On embarque finalement les bagages en voiture et on rejoint le point de ralliement en métro avec les garçons et les bébés. Ensuite le bus Marseille-La Ciotat, puis encore un bout de chemin à pied… Partis à dix heures du matin, tout le monde est arrivé à midi pour le déjeuner. Le parc nous offre un bel espace, avec des tables de pique-nique. Certains étendent des nattes directement sur le sol, au soleil ou à l’ombre. Une quarantaine de personnes, dont quelques parents, une bonne moitié d’enfants et d’adolescents, de toutes les couleurs : Mahorais, Français de métropole, Malgaches, Comoriens,…

On met la nourriture en commun sur une natte. Madame S. a apporté du poulet, des bananes,… Pendant le repas, elle est un peu timide d’abord, s’assoit avec retenue à une table où elle ne connaît personne. Je lui dis : « Mets-toi à l’aise. Le bébé s’est endormi. Il est bien. »

Après le repas, elle va s’asseoir sur une natte, en surveillant sa petite fille qui vagabonde sur la pelouse, heureuse et en pleine découverte des petits trésors à ramasser entre les arbres. Madame S. parait soulagée de découvrir que son deuxième fils, d’habitude assez remuant, est aujourd’hui plus calme, qu’il s’amuse avec les autres. Les animateurs de bibliothèque de rue regroupent les enfants et les ados pour aller se baigner. Organisation sans faille : chacun surveille deux enfants. Personne ne manque à l’appel au retour. Les enfants se sont baignés dans une petite crique peu profonde. Certains n’avaient jamais mis les pieds dans la mer. Des touristes nous demandent si nous sommes un centre aéré. Pour une fois, personne ne nous étiquette comme venant de quartiers difficiles, avec des manières de sauvages.

Après la baignade, et une courte sieste, Clara sort de ses bagages une grande corde à sauter. Robert et elle agitent haut les bras pour la faire tourner en rythme. Les adolescentes sont les premières à venir sauter. Les autres font « public » et comptent les performances… Vingt-cinq, vingt-six, vingt-sept,… On rit, on s’encourage, on applaudit les records. Plusieurs sautent ensemble, on s’exerce à entrer et à sortir pendant que la corde tourne… On remplace ceux qui tournent la corde et qui s’épuisent…

Et tout à coup, sans bruit, Madame S. s’est approchée. Elle est là. On voit qu’elle se dit : « Et pourquoi pas moi ? »…On sent qu’elle a envie, elle aussi. Elle se décide et entre dans la corde qui tourne, avec les adolescentes. On l’encourage. Ce petit bout de femme épaissie par les maternités est étonnement agile… « Dix-sept, dix-huit, dix-neuf… » Elle rigole, elle saute, elle rit encore, elle tourne sur elle-même… Puis la corde accroche ses pieds. Elle se retire. Elle se fond dans le public, retourne vers les bébés sur la natte. On la sent heureuse et fière.

Je me suis dit que nous avions eu raison de la pousser à venir sans la forcer. Ce sont des moments volés à la télévision qui abrutit, des moments volés à la misère où tu te demandes dès le lever comment tu vas faire manger toute la famille aujourd’hui. Aujourd’hui, les enfants n’étaient pas obligés d’être durs pour se faire respecter, comme dans la cité.

… Des moments sans crainte où on voit chacun sous son meilleur jour, dans la joie et la sécurité, des moments où on apprend à se connaître autrement, où tous peuvent être comme ils sont, au fond, en eux-mêmes.

Jean-François Selam

Jean-François Selam, Mauricien, est volontaire permanent d’ATD Quart Monde depuis 2011. Dans l’équipe de Marseille (France), il participe à une bibliothèque de rue et à des actions avec les jeunes.

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