Le bon goût du partage

Claude Farrer

p. 8-10

References

Bibliographical reference

Claude Farrer, « Le bon goût du partage », Revue Quart Monde, 231 | 2014/3, 8-10.

Electronic reference

Claude Farrer, « Le bon goût du partage », Revue Quart Monde [Online], 231 | 2014/3, Online since 05 March 2015, connection on 04 July 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/5996

Issue d’une famille nombreuse où le partage se pratique comme une respiration naturelle, l’auteure rencontre ensuite Joseph Wresinski, qui l’encourage à démultiplier cet héritage avec ses propres enfants et leurs amis.

Index chronologique

2014/3

Je ne me rappelle pas vraiment si j’ai entendu ou lu cette parole du père Joseph Wresinski mais ce qui est sûr, c’est que je l’ai retenue ainsi  : «  C’est autour de la table familiale  que s’enracine l’amour  ».

Cette parole, je l’ai fait mienne dans mon désir de vivre et de faire grandir l’amour au cœur de ma famille, au cœur de mes enfants. Je peux même dire que je l’ai reconnue en regardant mon histoire familiale.

Une famille critique, ouverte et généreuse

Étant née au sein d’une famille nombreuse, nous avons tous entendu ce petit slogan partagé maintes fois autour de la table par notre mère, soucieuse de l’ouverture des cœurs de ses enfants  : «  C’est bien meilleur quand on partage  », nous disait-elle en coupant en deux la pomme, l’orange ou la saucisse que nos yeux d’enfants rêvaient d’engloutir en entier ! Ce n’est que dans ma belle-famille que j’ai enfin mangé un fruit entier et pour moi seule  ! N’empêche … si aujourd’hui, avec humour, nous transmettons cette petite ritournelle à la génération qui nous suit, elle garde pour nous tous le bon goût du partage.

C’est encore de la table familiale que je garde l’image de mon père brandissant une feuille de journal dont il nous décrivait le contenu en disant  : «  Des choses comme ça, il faut soutenir  ». Il initiait pour nous un regard critique, ouvert et généreux.

Mon père aimait écrire, il aimait réagir, à temps et à contre temps, donner son point de vue sur tel ou tel article ou événement vus, entendus, lus. Je crois avoir hérité de lui ce goût pour l’écriture active et réactive  !

Thérèse, une sœur de ma mère, vivait avec nous. Engagée aux côtés de familles pauvres d’un quartier de notre ville, c’est encore autour de la table que nous l’écoutions parler de ces familles qu’elle connaissait, de ces enfants pauvres pour lesquels ma mère récoltait auprès de ses autres sœurs vêtements et matériel d’école. Avec elle, nous avons ouvert les yeux, les oreilles et les mains sur des réalités totalement étrangères à nos vies d’alors. Ma tante Thérèse entraînait mes sœurs aînées à tricoter et coudre pour habiller des poupées qu’elle offrait aux enfants des familles qu’elle connaissait au moment de Noël.

Grandir dans cette famille nombreuse a été pour moi une chance. C’est là, dans ce temps de l’enfance que l’on apprend à vivre ensemble à la fois dans l’unicité et la différence des frères et des sœurs. Certaines valeurs s’apprennent presque naturellement parce qu’elles font partie de la vie de la famille. Je pense au sens des responsabilités  : chacun doit assumer sa part pour l’équilibre familial. Je pense aussi à la réalité de l’accueil. Il y avait toujours place pour plus que nous autour de la table familiale comme dans la maison elle-même.

J’ai gardé au cœur la mémoire vivante de ces gestes, de ces manières d’être de mes parents, de ma famille. Ma vie en est empreinte.

Une rencontre déterminante

On dit que les paroles instruisent et que l’exemple entraîne  ! Alors, à mon tour, j’ai voulu proposer ces mêmes gestes, ces mêmes façons de faire à mes enfants, cherchant comme mes parents à leur ouvrir le cœur et l’intelligence au partage, à la justice, à l’amour.

Dans ce terreau-là, notre rencontre avec le père Joseph Wresinski, fondateur du Mouvement international ATD Quart Monde, a rapidement pris sens et place dans notre vie en établissant un lien fondamental entre la mémoire familiale et notre désir de vivre plus à fond nos idéaux de justice et d’amour pour le monde.

Alors que nous cherchions, à travers diverses associations, comment agir concrètement pour aider les enfants pauvres, nous rencontrons le père Joseph lors d’une conférence qu’il donnait dans notre région. Par lettre, nous lui formulons notre demande. Il nous répond par ces mots  : «  Vous avez cinq enfants, un trésor entre vos mains. Si vous voulez que l’avenir des enfants les plus pauvres change, vous avez un rôle considérable à jouer en tant que parents  : leur bâtir un cœur capable d’aimer en vérité  ».

Pour soutenir notre ambition, le père Joseph nous transmet ou met entre nos mains le Mouvement Tapori, branche enfance du Mouvement ATD Quart Monde. Nous osons l’aventure, et nous engageons à soutenir et accompagner les enfants, les nôtres d’abord, puis ceux qu’ils nous font connaître, dans cette dynamique Tapori qui s’appuie, prend sa source dans la réalité de la vie des enfants les plus pauvres. Nous entrons avec les enfants dans une connaissance et une compréhension nouvelles qui nous donnent à changer de regard, «  à changer d’idées sur les pauvres »  comme le dit Brahim, 9 ans.  «  Depuis le début de l’année, Daniel vient en classe avec le même pull. On lui fait plein de réflexions. Lui, il ne dit rien. Moi je trouve qu’il a vraiment du courage parce qu’à sa place, je ne viendrais plus en classe  », dit Pascale, 8 ans.

Un projet  : former des acteurs de changement

En créant les conditions qui rendent possible le partage et l’échange de ce que vivent les enfants, tous les enfants, quelle que soit leur vie, en les accompagnant dans leurs questions, interrogations, souffrances, attentes et espoirs, en soutenant leur courage, les enfants apprennent les uns des autres à agir dans leur vie de tous les jours, à interroger leur entourage  ; ils deviennent acteurs d’engagement et de changement pour que l’amitié gagne sur la misère.

Des enfants interpellent un média  suite à un article paru dans leur journal  : «  Nous ne sommes pas d’accord quand vous demandez aux enfants de donner leurs jouets qui ne servent plus pour les offrir aux enfants pauvres à Noël. Les enfants pauvres sont des enfants comme nous. Ils rêvent de jouets neufs, comme nous … Merci de faire votre possible pour que Noël soit la fête de tous les enfants.  »

Réponse du journal en question  : «  Merci les enfants, vous nous apprenez la vraie générosité, vous nous rappelez ce que nous, les adultes, avons oublié. Vos remarques sont justes. Je fais le nécessaire pour modifier ma demande…  »

Adultes, souvent parents aujourd’hui, l’engagement vécu par ces enfants dans cette dynamique d’éveil, d’ouverture, d’attention aux plus fragiles, de rencontre, et d’engagement concret, demeure agissant dans la vie qui est la leur  : école, vie professionnelle, voisinage, amitié fidèle qui dure …

Passeurs de vie les uns pour les autres, ils transmettent de manière presque naturelle leur manière de regarder et de vivre à leurs propres enfants.

Claude Farrer

Psychologue, spécialisée en psychologie de l'Enfant, Claude Farrer a travaillé plusieurs années à Marseille, et Lyon dans des services hospitaliers et centres médico pédagogiques avant de rencontrer le Mouvement ATD Quart Monde en 1979 en Normandie. Elle participe ensuite au développement de l'Alliance nationale et internationale, prioritairement passionnée par Tapori1. Mariée, mère de cinq enfants et grand-mère de dix petits-enfants, elle reste impliquée dans le développement du Mouvement dans la région Auvergne Limousin.

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