Ce n’est pas un fait divers

Claude Farrer

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Claude Farrer, « Ce n’est pas un fait divers », Revue Quart Monde [Online], 129 | 1988/4, Online since 05 May 1989, connection on 19 September 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4008

Index de mots-clés

Exclusion, Dignité, Discrimination

Le 25 mars 1986, à Beauvais, M. Georges Laflandre décédait : les coupures fréquentes d’électricité avaient rendu quasi impossible le suivi des soins nécessaires au traitement de sa maladie (arrêt de l’appareil respiratoire, absence de chauffage…) Toute la presse s’indignait… « Le courant de la vie ne passe plus », « Le maçon est mort dans la misère… » « Mort de non-assistance… ». C’est à cette occasion-là que je rencontrai Mme Laflandre, son épouse. Peu à peu nous apprenons à nous connaître, et nous nous soutiendrons pour faire avancer nos droits.

Le 15 octobre dernier, Mme Laflandre, 49 ans, est trouvée chez elle dans le coma. Ses voisins ont appelé le SAMU. Elle meurt sans avoir repris connaissance, cinq jours plus tard. Quel service social, quelle organisation ou association ne connaît pas cette femme ? Elle disait elle-même être connue comme le loup blanc. Un jour elle me confia que son quartier l’appelait « Trottinette ». J’en souris au moment, mais aujourd’hui je comprends ce que sous- entend ce surnom. Femme de courage, elle n’a cessé de courir la ville, à pied… la mairie, les médecins, les associations diverses, affrontant la fatigue, le mépris, les mille tracasseries administratives pour assurer à sa famille et bien souvent à ses voisins la survie. « C’est comme si on n’était pas des gens. Quand c’est la loi qui compte, nous on ne compte plus ! » disait-elle.

Nous étions seulement quelques amis, ce jeudi 20 octobre, rassemblés autour d’elle et de ses quatre enfants. J’ai honte… les enfants se font photographier tant et tant de fois autour de leur mère, morte. Nous n’avons aucune trace à leur donner. Mais quel honneur pour moi, de pouvoir au cours de la célébration d’enterrement rendre à Mme Laflandre, à ses enfants, tout ce courage, cette énergie, cette intelligence, cette solidarité qui faisaient d’elle « une dame ».

Le 17 octobre 1987, Mme Laflandre était au Trocadéro pour le Rassemblement des Défenseurs des droits de l’homme. Je la revois pleurant quand cent mille vois scandaient dans la nuit de Paris : « Cette nuit, nous disons non ». Au retour, elle dit : « ils sont bien compris à Paris. Moi, je ne vais plus me taire, il faut ouvrir la parole à ceux qui sont à la rue… Moi j’ai un toit sur la tête, mais ceux qui sont à la rue… » Avec cette force là, elle accepte de témoigner de sa vie auprès du tribunal afin que plus jamais les coupures de courant n’empêchent les hommes de vivre. Elle pense à ses enfants travaillant à la bougie, aux hivers à six degrés dans la maison, à son mari.

Pierre-Jean, son fils, dira : « ma mère, elle était tenace. C’était quelqu’un. »

C’est à ce moment là que remontent les gestes, les actions, les témoignages de ses enfants, amis et voisins disant combien elle se battait pour le respect des droits élémentaires.

Didier, son autre fils, dit : « C’est grâce à elle qu’on est là tous les quatre aujourd’hui, elle a tout fait pour qu’on ne soit jamais séparé ».

Je refuse que son départ soit vu comme un fait divers, ou vécu comme un « soulagement » par tous ceux qui travaillent à réduire la pauvreté.

Claude Farrer

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