La culture, une arme contre la pauvreté

Laurens Umans

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Laurens Umans, « La culture, une arme contre la pauvreté », Revue Quart Monde [Online], 231 | 2014/3, Online since 01 October 2015, connection on 05 October 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6019

S’interrogeant sur les justificatifs des pratiques de transmission de la Culture au peuple dans le but de son émancipation, l’auteur se demande quel est le sens des mots Culture, arme contre la pauvreté. Il le fait à partir d’un exemple tiré de son engagement auprès des plus pauvres privés de toute participation à la démocratie.

Notre Fondation Joseph Wresinski Culture a un sous-titre : Culture, arme contre la pauvreté. Au cours d’une réunion de notre groupe, eut lieu un débat interne très intéressant concernant ce sous-titre. Ce débat a permis de dégager deux points de vue.

Pour certains, quand on dit Culture, arme contre la pauvreté, il faut comprendre que la culture s’adresse à ceux et celles qui participent à nos projets, c’est à dire à ceux et celles qui vivent dans la pauvreté et sont des acteurs de nos spectacles à différents niveaux. Notre travail culturel dans cette optique viserait les participants à nos spectacles, ceux qui sont sur scène ou en coulisse, ou en régie, les acteurs, les musiciens, les couturières, les accessoiristes, les transporteurs, etc. Les personnes qui, lors de cette réunion, ont tenu ces propos, pensent qu’il s’agit d’« aider les pauvres à être Homme », que la culture s’intériorise, qu’elle travaille les participants.

Pour d’autres, quand on parle de Culture, arme contre la pauvreté, on veut s’adresser, à partir des gens très pauvres et avec eux, à d’autres personnes, des spectateurs inconnus qui sont des représentants de la société. C’est plutôt sur eux que le spectacle aurait surtout des effets. Les personnes qui, lors de cette réunion ont tenu ces propos pensent que la culture s’extériorise… vers la société.

Les deux points de vue sont valables.

La culture aide les gens, chacun et chacune, en dépit de ses origines, à être Homme. Nous pourrions dire aussi à être un Homme plus complet, plus fort, plus indépendant, plus conscient.

Nos productions de théâtre partent des plus pauvres pour s’adresser à la société. Par et avec les gens qui vivent dans la pauvreté, nous rendons visibles la vie de tous les jours et le monde intérieur de la pauvreté, de sorte qu’un large public puisse ressentir ce qu’est la pauvreté.

Mais bien que les deux points de vue soient valables, il importe, à cause de la définition de notre identité, de les séparer, ne fût-ce qu’à cause de la différence morale et éthique qui en forme la base.

Le choix entre les deux visions est déterminant pour le mode de travail et - davantage encore - pour les relations entre les familles du Quart Monde et les artistes pendant la création théâtrale.

Aider les pauvres à être homme

Dans l’expérience de ceux qui font du théâtre l’idée de bienfaisance est encore partout présente quand il s’agit des plus pauvres. Presqu’automatiquement beaucoup d’individus, c’est à dire une grande partie de la société, établissent une liaison entre « les plus pauvres » et « la bienfaisance ». Jamais entre « les plus pauvres » et « la culture ». Les plus pauvres (s)ont un problème. La réponse, c’est la bienfaisance. Les plus pauvres sont l’objet de la bienfaisance. En nous rendant compte de ce réflexe, choisirons-nous alors de comprendre la Culture comme étant le moyen d’« aider les pauvres à être Homme » ?

Faute de quoi, n’est-ce pas une invitation directe à nous laisser catégoriser comme un projet de bienfaisance plutôt que culturel ? … Avec les artistes comme thérapeutes ?

C’est-à-dire : est-ce que nous avons de véritables ambitions culturelles ? Serait-ce que nous voudrions seulement apaiser la souffrance de la pauvreté, si dure soit-elle, avec l’espoir paresseux qu’elle va disparaître, que les pauvres vont disparaître ? Ou est-ce que cette souffrance, tellement forte, est une source puissante pour l’art ?... Un art à travers lequel la pauvreté, les pauvres, seront visibles, audibles, tangibles … dans les cœurs des spectateurs du théâtre, et, par conséquent, dans la société ?

En effet, que voulons-nous dire quand nous disons être là pour « aider les pauvres, à être Homme » ? Cette formule n’implique-t-elle pas que nous, les artistes, sommes les bienfaiteurs de ces gens ? Et puis, de fil en aiguille, n’implique-t-elle pas, cette formule, que « nous », les artistes, sommes plus capables qu’« eux », les pauvres, de définir ce qui est bien pour eux ? Si tout cela est vrai, n’aboutissons-nous pas à l’idée que l’un est plus capable et judicieux que l’autre ? Et cela, le voulons-nous ?

Il faut le reconnaître, nous n’existons pas dans un vide neutre sans signification. Notre existence se déroule dans une société imprégnée par des pensées et des jugements concernant les gens qui vivent dans la pauvreté. C’est à travers le filtre de ces pensées et jugements que la société interprète et apprécie nos actions.

Si nous voulons être jugés et interprétés selon les buts que nous définissons nous-mêmes et que nous cherchons à atteindre, il est important que nous nous définissions d’une façon correcte.

Voir dans les plus pauvres des créateurs de culture

Se pourrait-il que la pauvreté ne soit pas un problème individuel mais un problème collectif ? Se pourrait-il que ce ne soient pas les pauvres qui aient un problème, mais la société ? Que ce soit l’agencement de notre société qui ipso facto crée un problème ? Un problème qui s’appelle pauvreté et qui frappe fatalement, héréditairement ou non, certaines personnes ? Fatalement, à cause de l’isolement dans lequel elles vivent, un isolement causé par la pauvreté qu’elles n’ont pas choisie elles-mêmes.

S’il y a dans notre société une faille innée qui mène à la pauvreté et qui est héréditaire, comme la pauvreté elle-même, les pauvres peuvent-ils formuler une réaction ? Peuvent-ils entrer en discussion avec la société par le biais de la culture, du théâtre ? Nous rendons-nous compte que dans d’autres domaines (politique, syndicat, église, clubs) les pauvres ne peuvent ni exercer leur droit de parole ni être représentés directement ? Simplement parce qu’on ne les a pas invités ? Se pourrait-il alors que les plus pauvres souffrent d’un manque démocratique et que la Culture, arme contre la pauvreté, leur permette de formuler une réponse par le biais d’une représentation de théâtre, et de poser des questions nées d’un besoin intérieur ?

Il est toujours bon de retourner aux sources. Notre source, c’est Joseph Wresinski, l’homme dont notre association porte le nom et, par conséquent, l’héritage intellectuel et spirituel.

« Il ne s’agit pas, dit-il, de distribuer notre culture à quelques centaines de milliers de familles dans la pauvreté. Il s’agit tout d’abord de permettre à toute une partie de la société d’être par elle-même sujet et créateur de culture, d’être Homme de culture.1 »

Dans ce cadre-là, Culture, arme contre la pauvreté veut dire pour nous que, depuis des lieux de grande pauvreté et avec les gens vivant en pauvreté, nous nous adressons aux spectateurs, à la société, dans l’espoir et l’attente que ce que nous présentons au public sera d’une valeur essentielle pour tous.

C’est à cela que nous consacrons chaque jour notre énergie.

Un théâtre en situation

Les pauvres eux-mêmes ont l’expérience de souffrir d’un manque de démocratie. Ils veulent se servir de la culture, d’une représentation de théâtre, pour pouvoir poser des questions à ce sujet. C’est pourquoi notre groupe n’est pas pour les gens vivant en pauvreté, non, il est leur propriété. Le but en est la création de représentations théâtrales d’une bonne qualité sur le plan de l’art et sur celui du contenu, inspirées par la vie de tous les jours et le monde intérieur de la pauvreté. Le but : être à la base d’une compréhension plus humaine et plus véritable de la pauvreté, pouvoir répliquer d’une belle manière à la stigmatisation qui est leur lot presque tous les jours et déclencher un changement de pensée et de comportement à l’égard de la pauvreté et des gens qu’elle frappe.

Notre théâtre n’est donc pas neutre. Il est en situation. Non pas d’une manière insinuante et péremptoire, mais montrant une réalité inconnue auprès d’une grande partie du public à qui, de cette manière, on pose des questions. Citons à ce sujet, la critique du quotidien Dagblad van Midden-Drenthe : « Mardi soir le public a vu une histoire bien construite jouée avec passion par des expérimentés des bas-fonds de la société. Remise en cause de la société sans commentaires politiquement corrects, ou barbants, mais un propos important présenté d’une manière légère et comique. »

Cela veut dire que les gens vivant en pauvreté doivent de leur mieux développer une maîtrise dans le domaine de la culture, du théâtre et de la musique. Mais où vont-ils dénicher cette maîtrise, eux à qui, comme à leurs parents et à leurs grands-parents, on n’a jamais demandé de participer activement à la vie culturelle et qui donc n’ont jamais pu découvrir, et, par conséquent, déployer leurs talents ?

Un projet : Les Révolutionnaires de la Pensée

Ce projet est celui de notre dernier spectacle.

Pour le réaliser nous avons interrogé les témoins privilégiés : travailleur social, directeur d’une association de logement, pasteur, infirmier psychiatrique, responsables de groupes cibles particuliers, employés dans une entreprise d’insertion.

La pièce raconte l’histoire de la lutte des gens, Hollandais et autres, qui vivent sur un terrain de camping, sans être inscrits à la municipalité. Ils sont devenus involontairement des sans-papiers qui n’ont plus aucun droit. Quand la municipalité veut détruire le terrain de camping pour y construire des bungalows, les gens se révoltent. Ils doivent se déplacer et, à un autre endroit, ils seront chassés à nouveau.

La question que la pièce de théâtre pose est : « Pouvons-nous, tous ensemble, construire une société où les plus pauvres peuvent vivre, travailler et aimer dans la liberté et la sécurité ? »

Le projet ne comprend pas seulement la production d’une représentation de théâtre par le biais d’ateliers de musique et de théâtre. Il est également important qu’il crée la possibilité de suivre notre croissance naturelle. Cette croissance rend visibles les contours de nos objectifs : un atelier de culture de gens vivant en pauvreté, où ils peuvent recevoir une instruction durable, des écoles pour le théâtre et la musique qui leur permettent de partager avec le public les fruits de leur formation et d’engager ainsi le dialogue avec la société.

De cette manière les plus pauvres ne sont pas l’objet d’« ennoblissement du peuple », mais sont actifs et sont des gens de culture responsables qui ouvrent au grand public les yeux pour voir le monde de la pauvreté.

Culture, arme contre la pauvreté est donc également un trajet scolaire. Celui qui veut partager avec un public les fruits de ses ambitions culturelles, et qui veut que sa contribution culturelle soit une valeur essentielle pour tous, doit proposer quelque chose de qualité et pour cela il doit avoir reçu une formation. Celui qui veut recevoir une formation, doit se choisir un maître. Dans notre cas ces « maîtres » sont des professionnels du théâtre et de la musique. Pendant la genèse des Révolutionnaires de la Pensée ils ont, un an durant, trois fois par semaine, animé un atelier de théâtre et de musique.

Cela a rendu visible l’avenir : un atelier de culture de gens vivant dans la pauvreté où une formation durable et le développement de talents constituent une partie intégrante du processus de production.

Mais pour produire un théâtre qui touche en profondeur la réalité de la pauvreté, la réciprocité est un concept crucial. Cela veut dire que les pauvres qui sont acteurs dans Les Révolutionnaires de la Pensée et qui participent aux ateliers, sont aussi les maîtres. Ils sont les maîtres des enseignants de théâtre et de musique, s’il s’agit de comprendre, du tout au tout, les effets de la pauvreté dans la vie des gens. Les enseignants de théâtre et de musique sont donc aussi des élèves : les élèves de gens vivant dans la pauvreté. À ce propos, Joseph Wresinski dit, entre autres : « Observer, écouter, interroger celui qui vit la pauvreté, c’est là une démarche à laquelle nous ne nous livrons pas facilement. Elle exige tout d’abord une humilité est une disponibilité très grandes. L’humilité de nous dire que ce pauvre a quelque chose à nous apprendre. La disponibilité d’accepter les conséquences de ce que nous apprendrons. Car où nous mènera-t-il… ? »2

Est-ce que cette attitude intérieure est possible si nous nous considérons comme une fondation qui aide les gens, les pauvres, à être Homme ?

Chez nous Culture, arme contre la pauvreté est un trajet de formation, tant professionnellement dans le domaine des beaux-arts, qu’intérieur ; aussi bien pour les participants vivant dans la pauvreté, que pour les producteurs de théâtre et les professeurs de musique, comme pour tout autre passant. Cela vaut aussi pour les « témoins » concernés par la genèse des Révolutionnaires de la Pensée.

Chacun est professeur dans son domaine et élève dans le domaine de l’autre. Voilà la caractéristique essentielle de l’atelier de culture que nous sommes en train de réaliser.

1 Citation de mémoire non référencée.

2 Refuser la misère, une pensée politique née de l’action, Joseph Wresinski, Éd. Quart Monde/ Éd. du Cerf, 2007, p. 16.

1 Citation de mémoire non référencée.

2 Refuser la misère, une pensée politique née de l’action, Joseph Wresinski, Éd. Quart Monde/ Éd. du Cerf, 2007, p. 16.

Laurens Umans

Laurens Umans est régisseur, écrivain, acteur. Il a fondé avec Alwine de Vos van Steenwijk la Fondation Joseph Wresinski Cultuur Stichting, un groupe de théâtre et de musique. Réunissant aux Pays-Bas des personnes du Quart Monde et des artistes divers, ce groupe crée, produit et assure collectivement toute la logistique de pièces qui s’inspirent de la vie des familles du Quart Monde.

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