Ce que j’ai appris d’ATD Quart Monde (2)

S.M. Miller

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S.M. Miller, « Ce que j’ai appris d’ATD Quart Monde (2) », Revue Quart Monde [Online], 232 | 2014/4, Online since 09 June 2020, connection on 07 October 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6026

L’auteur a autorisé la Revue à publier ses réflexions sur ce qu’il a appris de sa longue fréquentation du Mouvement ATD Quart Monde. Nous en proposons ici la seconde partie.

Je repense aux débuts du Mouvement du Quart Monde pour exprimer1 ce que j’ai appris, ou intégré, de mes contacts avec celui-ci.

Un Mouvement de « coureurs de fond » …

La première leçon est sur la nature de l’engagement. Je ne suis pas d’accord avec la notion de devoir que le père Joseph exprimait souvent en termes religieux ; c’était « un devoir sacré » de travailler avec les pauvres. Pour beaucoup « le devoir » implique une obligation pénible, un sentiment de culpabilité si l’on ne réussit pas à assumer cette responsabilité. Je pense que faire des choses pour et avec les gens qui sont en situation difficile n’est pas un devoir, mais c’est quelque chose que l’on fait parce que c’est le moyen de se réaliser.

Je crois que cela était vrai pour le père Joseph lui-même. Je me souviens de la première fois que je l’ai entendu parler. J’ai peu compris ce qu’il a dit mais les volontaires qui l’écoutaient riaient parfois. Il y avait des blagues. À chaque fois que j’ai parlé en privé avec le père Joseph, il plaisantait (je n’y comprenais pas grand-chose), mais manifestement il prenait plaisir à l’humour. Le Mouvement n’était pas pour lui une expérience sans joie, un devoir.

Travailler pour et avec les pauvres permet à chacun de nous d’accomplir des éléments importants de sa vie. Je crois qu’il est important d’aller au-delà du sens du devoir pour reconnaître que bien souvent, on n’est pas seulement en train d’aider d’autres gens ; on s’aide soi-même. Vous êtes engagés dans des activités qui réalisent des aspects de vous-mêmes qui n’avaient pas encore émergé, qui étaient dormants ou cachés, mais deviennent importants pour vous.

Une autre indication du bénéfice de cette action fut l’absence du soi-disant burn out2 parmi les volontaires du Mouvement Quart Monde. Aux États-Unis dans les années 1960 et depuis, les personnes qui ont été fortement impliquées dans un travail communautaire contre la pauvreté et le racisme parlent souvent de burn out. Ils déclarent ne pas pouvoir persévérer dans la durée, la vie qu’ils mènent est trop dure et ils doivent l’abandonner. Les Français ont adopté ce terme, ils parlent du burn out. Ce sentiment perturbant d’épuisement et ce désir de recul semblent rarement se produire parmi les volontaires du Mouvement Quart Monde, bien qu’il y ait des volontaires qui le quittent pour accomplir d’autres tâches en fonction de leurs intérêts ou besoins qui sont différents. J’ai vu l’attention des volontaires les uns pour les autres : les gens étaient préoccupés par les besoins des autres. J’ai ressenti l’existence d’une vraie communauté dans le sens où les volontaires se préoccupaient les uns des autres.

Le sens d’un engagement à long terme et l’habileté à surmonter des difficultés de toutes sortes exprimaient une approche joyeuse plutôt que dictée par le devoir. Les gens voyaient qu’ils s’épanouissaient, développaient des sentiments profonds et des capacités nouvelles en s’investissant dans cette action.

Ceci est un autre aspect de la nature de l’engagement : ces personnes sont des coureurs de fond. Beaucoup de volontaires qui étaient venus pour peu de temps commencèrent à considérer le Mouvement comme essentiel à leur vie. (Lors d’une récente visite, je fus surpris de voir que bon nombre de volontaires que j’avais rencontrés il y a vingt ans étaient toujours présents).

Le fait d’être des coureurs de fond, d’avoir une organisation qui continue sur le long terme a un impact. Je suis impressionné par l’importance de l’engagement durable et des actions dans le Mouvement, et aussi par la durabilité du Mouvement lui-même.

… qui considère les pauvres en tant que sujets

La deuxième leçon que j’ai tirée est l’importance d’une défense authentique.

Aux États-Unis, nous avons un grand nombre d’organisations engagées dans la défense et la représentation. Je définirai celles-ci comme des organisations qui parlent au nom de quelqu’un d’autre, mais ces « quelqu’un d’autre » n’ont pas leur propre voix dans l’organisation qui parle pour « ceux qu’on n’entend pas ». Prenez l’une des meilleures organisations de représentation, le Children’s Defense Fund, initié et mené par la remarquable Marian Wright Edelman. Elle analyse les situations de façon profonde, et elle intervient très efficacement au Congrès sur des problèmes très importants, mais ils impliquent très rarement les pauvres en tant que sujets de leur propre destinée, comme chercheurs, capables de faire des propositions politiques, ou d’élaborer des stratégies.

Il y a plusieurs générations, l’Association Américaine pour les Américains Indiens défendait les populations natives d’Amérique, mais elle était largement composée de non indiens. C’était une organisation puissante parce qu’à cette époque-là, il n’y avait pas d’associations de Natifs Américains. Maintenant qu’il y a des associations constituées de populations natives d’Amérique qui ont une voix, cette organisation n’existe plus. Je n’ai rien contre les associations de défense (je suis membre actif dans plusieurs d’entre elles) mais elles donnent rarement des rôles centraux aux personnes qu’elles veulent défendre.

Il me semble que le Mouvement Quart Monde a été capable de résoudre ce problème en vivant et en travaillant avec les pauvres, en expérimentant la vie des pauvres et en les écoutant. Parfois le Mouvement aide les personnes en situation de pauvreté à expliciter leurs expériences, leurs désirs et leurs besoins, et essaient de leur donner une place centrale dans les discussions publiques. Ces efforts définissent ce que je nommerais une authentique défense, une défense qui relie les gens pauvres au travers des différents engagements du Mouvement avec eux.

Un autre aspect de cette notion de défense développé par le Mouvement Quart Monde est l’obligation de gagner le droit de parler au nom des pauvres. Ce n’est pas quelque chose qui peut se pratiquer automatiquement comme les avocats et les travailleurs sociaux ont tendance à le faire. On doit développer et continuer à acquérir le droit de parler au nom des pauvres. Ceci est une assertion importante que le Mouvement Quart Monde met en pratique. A Denver, l’organisateur Mike Kromney affirme qu’« il vous faut gagner le droit de s’ingérer ».

… qui rassemble autour de symboles

La troisième leçon qui a été particulièrement importante pour moi est l’importance des symboles. En tant que militant américain, je suis investi dans les organisations pour la mobilisation des gens, pour faire pression, faire du lobbying, afin de changer les situations. De ce point de vue, c’est le « pouvoir » qui mène aux changements.

Lors de mes premières rencontres avec le Mouvement, il semblait mettre en place un certain nombre d’actions que je n’arrivais pas à comprendre. Pourquoi perdaient-ils leur temps à faire des choses qui n’avaient pas d’impact économique ni politique ? Pourquoi le Mouvement Quart Monde essayait-il de mettre une Dalle mentionnant la pauvreté, aux Nations Unies ou au Trocadéro à Paris ? De telles actions n’avaient que peu de sens pour moi, tout comme d’autres actions que je considérais comme uniquement symboliques et donc inefficaces.

Il m’a fallu longtemps pour comprendre que les symboles pouvaient rassembler les gens. Les symboles peuvent exprimer des sentiments, qu’au mieux les gens peuvent ressentir. J’ai mis du temps à comprendre que les symboles représentent un investissement à long terme qui n’apporte pas un gain immédiat. Durant les nombreuses années du mouvement des droits civiques d’American Deep South, la musique et le chant peuvent avoir joué un rôle symbolique semblable.

Il est important de considérer cette vision à long terme et la puissance que le symbole peut exprimer. Le Mouvement m’a éduqué à un niveau symbolique qui était tout à fait étranger à la plupart de ce que je fais et pense. J’ai fini par reconnaître l’importance de cette façon de penser, symbolisée par une dalle ou une citation poétique qui peut affecter la façon dont les gens, à la fois les pauvres et les non-pauvres, bâtissent leur compréhension d’un enjeu.

La quatrième leçon concerne l’importance de la dignité ou du respect, comme je préfère l’appeler aujourd’hui3. Le mouvement ATD Quart Monde met l’accent non seulement sur les conditions économiques, mais également sur les valeurs que constituent les droits de l’homme ainsi que la dignité personnelle et sociale. Il a été le premier en Europe à reconnaître la question de l’exclusion sociale comme une composante majeure de la pauvreté. Il est important de reconnaître que lorsque nous essayons d’améliorer la situation économique des personnes, nous avons bien plus à faire que de gérer des problèmes d’alimentation ou de logement. Nous avons pour but de changer la nature des interactions sociales, transformer la structure de la société de manière à ce que chacun en soit membre à part entière. Le but consistant à améliorer les conditions matérielles, qui est crucial mais constitue un objectif limité, est largement dépassé puisque nous soucions du regard que nous portons sur l’autre et de la manière dont nous le traitons. Ce regard, qui dépasse une simple vision économique, est à la base de notre volonté d’améliorer les conditions des personnes pauvres - et les nôtres.

Dès que nous parvenons à inclure, ou comme on le dit si bien dans le discours français, à « insérer » un groupe marginal dans la société, celle-ci doit changer. Une véritable inclusion nécessite une évolution de la société : il ne s’agit pas d’ajouter tout simplement un groupe marginal à une société qui continuerait à fonctionner de la même manière. Dans ce cas les pratiques d’exclusion persisteraient avec toujours plus d’acteurs.

La cinquième leçon que je tire de mon expérience concerne la diversité des formes d’engagement. Je reconnais que dans les années 60, je pensais que l’on s’engageait en agissant comme un animal politique. Je continue à penser que l’engagement politique est essentiel - à certains égards. Mais les gens peuvent apporter leur pierre de multiples manières. Je me rappelle que lors de l’une de mes premières visites à ATD Quart Monde, quelqu’un avait incidemment mentionné le fait qu’en France, 20 000 personnes s’investissaient pour le Mouvement chaque année. Je me suis exclamé : « 20 000 personnes ! C’est extraordinaire ! Organisez 20 000 personnes et vous aurez un mouvement politique ! » On m’a répondu : « Non, beaucoup ne veulent pas être politisés ; on peut remplir des enveloppes, passer des appels téléphoniques, réaliser des tas de petites choses sans pour autant souhaiter être impliqué dans une action politique quelconque. » Cette réponse m’a surpris car je voyais là une magnifique occasion bien ratée. Plus tard, j’ai commencé à comprendre que vous devez accepter les gens comme ils sont : ils s’engagent de manières différentes et peuvent changer, voire s’adapter avec le temps. Il est capital de comprendre que leur engagement évolue lentement. Les gens peuvent venir pour de petites activités bien définies et certains sont susceptibles de s’engager davantage ou différemment au fil du temps. On peut être « politisé » de différentes façons.

Je vous propose un exemple personnel : ATD Quart Monde a développé un programme à destination des jeunes pendant l’été. Mes deux fils ont, à l’âge de dix-sept ans, creusé des fossés et réalisé d’autres travaux de construction dans ce cadre-là. Récemment, j’ai eu l’occasion d’être logé dans un bâtiment où l’un d’entre eux avait travaillé. Mes deux fils en gardent un souvenir impérissable.

Les gens s’impliquent de différentes manières : à court ou long terme, de manière superficielle ou intense. Il est important d’accepter ces différentes formes d’engagements plutôt que d’agir en partant du principe (souvent implicite) qu’il n’y a qu’une seule manière de s’engager et de participer.

La sixième leçon est qu’il est possible de réunir deux forces difficilement compatibles voire antagonistes : garder le cap et changer. En 1966, lors de ma première visite, j’ai déclaré qu’ATD devrait jouer un rôle sur la scène politique française ; que le mouvement devait organiser les personnes pauvres pour qu’elles agissent. Sur le moment, mes interlocuteurs ont rejeté cette idée. Puis, en 1968, la France a connu un grand bouleversement politique (comme les États-Unis et d’autres pays). J’ai appris que des habitants de l’un des bidonvilles participaient à une manifestation par solidarité avec les travailleurs et les étudiants qui soulevaient des problèmes importants et inquiétants.

Cet événement a constitué un grand tournant dans la manière de se positionner par rapport aux actions politiques. Des années plus tard, le père Joseph a joué un rôle de premier plan en proposant l’idée d’un revenu minimum en France et obtenant l’adoption de cette loi. Voici un autre exemple : Bruno et Geneviève Tardieu, volontaires d’ATD Quart Monde de longue date, ont été impliqués dans des actions pour faire évoluer l’école plutôt que de se concentrer sur l’évolution des élèves, nécessaires pour accroître l’efficacité des écoles. Ils envisagent une autre donnée du problème : la nécessité de changer les écoles.

L’ambition qui sous-tend ces efforts consiste à garder le cap sur des objectifs tout en évoluant avec les circonstances, les personnes et les possibilités. Nous vivons avec deux pressions aussi fortes l’une que l’autre : faire tout notre possible pour savoir et conserver ce qui est important tout en ayant assez de flexibilité pour relever nos défis et apporter une réponse appropriée aux évolutions décisives. Il est difficile de concilier ces deux orientations. Peut-être Saul Alinsky avait-il raison lorsqu’il qualifiait l’organisation de « schizophrénie intégrée ».

Quelles leçons tirer pour les jeunes ? En simplifiant la situation au maximum, nous pouvons distinguer deux approches élémentaires de la vie. La première consiste à se laisser porter par le courant ; l’autre à construire sa vie. Selon les moments, c’est l’une ou l’autre qui domine. La plupart d’entre nous nous laissons porter par le courant puis à un certain moment, nous essayons de construire, de diriger notre vie. Parfois nous y parvenons ; ce n’est pas toujours le cas. Parfois il est important de réfléchir à la construction de sa vie, aux chemins à prendre ou à éviter, à la nature de notre mission. Cette mission n’est pas seulement à prendre au sens large du terme ; elle doit également permettre de savoir ce qui est important pour soi, ce qui rendrait plus heureux et plus satisfait de ses expériences. Alors, on doit opter pour les situations qui permettent de concrétiser cette vision de la vie. Il y a des moments pour se laisser porter et, ce qui est plus important encore, des moments pour construire.

Le message primordial d’ATD Quart Monde est, du moins pour moi, que nous pouvons réaliser des aspects essentiels de notre vie en nous investissant au service des autres. Cet engagement ne devrait pas être considéré comme un devoir, mais bien plus comme une opportunité. Pour moi, la quintessence du message d’ATD Quart Monde est qu’en aidant les autres, c’est nous-mêmes que nous aidons.

1 Voir la première partie dans RQM 231. L'article a été publié en anglais dans la revue Social Policy (Printemps 2014). On peut le trouver sous ce

2 Burn out : épuisement physique et moral.

3 Voir l'ouvrage Respect and Rights publié par S. M. Miller et A. J. Savoie, Éd. Rowman and Littlefield ; une première version, The Politics of

1 Voir la première partie dans RQM 231. L'article a été publié en anglais dans la revue Social Policy (Printemps 2014). On peut le trouver sous ce lien : http://www.socialpolicy.org/component/content/article/4-latest-issue/660-the-fourth-world-movement.

2 Burn out : épuisement physique et moral.

3 Voir l'ouvrage Respect and Rights publié par S. M. Miller et A. J. Savoie, Éd. Rowman and Littlefield ; une première version, The Politics of Respect, a été publiée dans Social Policy en 1993.

S.M. Miller

S. M. Miller est co-fondateur et membre de longue date du conseil d’administration de l’organisation Unis pour une économie équitable (United for a Fair Economy). Il est maître de recherche à l’Institut du Commonweath et membre du conseil d’administration du Conseil Poverty and Race Research Action Council. Il est également professeur émérite en sociologie à l’université de Boston et a reçu en 2009 le prix de pratique sociologique de l’Association américaine de sociologie.

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