N° 162, 1997/2   •  ONU. La misère, apartheid d'aujourd'hui
Dossier

Vous entrez aux Nations unies

Leandro Despouy
  • publié en mai 1997
Résumé
  • Français

En juin 1996, des délégués du Quart Monde ont rencontré à Genève le secrétaire général des Nations unies, M. Boutros Boutros Ghali. A cette occasion, Leandro Despouy leur a présenté le rapport final sur les droits de l’homme et l’extrême pauvreté dont il est rapporteur.

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Index chronologique

1997/2
Texte intégral

J'aimerais vous livrer quelques réflexions sur l’origine et le sujet de ce rapport. Tout a commencé en 1987. J'étais alors ambassadeur pour mon pays à la Commission des droits de l'homme, aux Nations unies. J'y ai rencontré le père Joseph Wresinski venu parler avec beaucoup de spontanéité et de conviction à une délégation de diplomates dont je faisais partie. Il nous a dit : « Messieurs les diplomates, le moment est venu. Le plus pauvre doit être écouté dans l'ensemble des Nations unies, il faut que vous vous occupiez de ces problèmes, vous savez, dans le problème de la misère il y a une énorme dimension des droits de l'homme. C'est la négation de l'ensemble des droits de l'homme. » Ses propos ont fortement frappé l’auditoire. Peut-être rendaient-ils compte d’une évidence, mais j’ai compris dans la vie que l'évidence est parfois, paradoxalement, très difficile à comprendre ou à expliquer. Après le discours du père Joseph Wresinski, entre délégués aux Nations unies, nous nous sommes dit : « Voilà, il faut traiter cette question. » Beaucoup parmi nous s’étonnaient et s’interrogeaient : quel rapport entre la pauvreté, l'extrême pauvreté et la question des droits de l'homme ? Qui va utiliser logiquement cette approche ? A qui va-t-elle servir ? Que veut dire cette nouvelle histoire qui ne peut être immédiatement interprétée ?

La question a heureusement été introduite dans le contexte de l'analyse des droits économiques, sociaux et culturels. La Commission a tout d'abord adopté des résolutions dans lesquelles elle parlait de lien entre l'extrême pauvreté et les droits de l'homme. Puis, finalement, elle a demandé une étude pour mieux définir ce lien, évidemment négatif. Aujourd'hui, de nombreux événements font ce lien : le 17 octobre est la journée du refus de la misère ; 1996 est l'année internationale pour l'élimination de la pauvreté ; et nous avons devant nous une décennie pour l'éradication de la pauvreté. La dimension des droits de l'homme est présente au sein de l'extrême pauvreté, mais, en  parallèle, - ce qui est extrêmement intéressant - l’ensemble des organes des Nations unies prend conscience de cette problématique. Dans le rapport, j’ai dû faire le point sur la pauvreté, et plus particulièrement l'extrême pauvreté, la plus grande source actuelle des souffrances de l'humanité, celle qui coûte le plus de vies. Je devais en montrer à la fois la gravité et l'aggravation et mettre en évidence la difficulté de jouir des droits de l'homme lorsqu’on se trouve enfoncé dans une situation de pauvreté ou d'extrême pauvreté. J'ai constaté que plusieurs organisations, chacune à son niveau, lançaient des appels pour l’éradication de la pauvreté et de l'extrême pauvreté. Il était très important pour moi d’en faire état mais je n'ai pu le faire aussi complètement que je l'aurais voulu. J'ai quand même mentionné le progrès significatif qu'a été l'apport du PNUD1, qui établissait une approche nouvelle du développement, qu'il appelle « le développement humain durable ». Cette approche a eu d'énormes répercussions dans le domaine de la coopération internationale car elle s’ancrait sur des problèmes plus sociaux et humains. Une grande quantité de ressources économiques et financières a pu être adressée aux secteurs démunis, les plus vulnérables et traditionnellement non pris en compte. De plus, le PNUD a fait de l'éradication de la pauvreté sa priorité - je n'ai eu qu'à encourager et à mentionner cet énorme progrès - et il est déjà en train de travailler pour établir des critères et des principes afin que soient mis en place des programmes nationaux pour l'élimination de la pauvreté. J'ai noté également une énorme évolution de la Banque mondiale dans sa reconversion vers le social. Son nouveau président nous a rappelé que, sans progrès social, le progrès économique ne sera jamais satisfait. Voilà donc quelques exemples qui illustrent cette prise de conscience. Je n'ai malheureusement pu avoir accès aux dernières réunions de la CNUCED2 en Afrique du Sud. Dans le rapport, je parle également des travaux de l’OMS3 ainsi que de la contribution de l'Unicef4 dont l’analyse se base sur la question de l'enfance et surtout de l'enfance en difficulté et donc extrêmement pauvre. J'ai certainement omis quelques organisations, mais je n’ai pas oublié le BIT5, qui, dans ses récents travaux, a mis en évidence une pensée nouvelle que je n'ai pu traiter que trop brièvement.

Venons-en aux spécificités de l’étude. Je dirais qu'il y en a au moins trois. Contrairement à la tradition, je ne devais pas traiter la pauvreté ou l'extrême pauvreté comme un problème économique ou un problème social. C'est un problème beaucoup plus complexe qui touche tous les domaines de la vie : la vie politique, la vie culturelle, la vie civile... Par exemple, je m'en suis remis à vos témoignages qui montrent combien les droits de l’enfant peuvent être atteints. Dans mon rapport témoignent des personnes privées de leurs enfants placés sans aucune consultation, d'autres qui ont elles-mêmes été privées de ce droit de l'enfant à vivre en famille. D’autres révèlent comme le droit à l'éducation peut être bafoué. Des pans entiers de la population se trouvent spoliés de ces droits.

Dans le rapport, j’essaie de démontrer que le droit de vivre en famille fait partie des droits de l'enfant, de la famille, des parents... C’est très difficile car peu de pays le reconnaissent dans leur législation nationale. C’est pourtant la clé de la réalisation de plusieurs droits de l'homme. Dans ce contexte, nous voyons comment porter atteinte à un droit empêche de jouir pleinement des autres. Par exemple, la personne sans domicile ne peut être enregistrée sur le registre civil. Elle n’a alors ni le droit de vote ni le droit de représentation face à la justice... J'ai donc essayé, à partir de vos témoignages, de montrer comment en situation de misère ou d'extrême pauvreté tous les droits de l'homme sont atteints. C'est très important car c'est en partant de la situation la plus extrême et à la fois la plus ignorée que l'on peut comprendre à quel point les droits de l'homme sont indivisibles et interdépendants. Nous voulions montrer l’incidence négative sur tous les droits d’une précarité ou de la négation d’un droit. Il y a comme un enchaînement des précarités, des atteintes aux droits de l'homme. Par exemple, on voit souvent l'habitat simplement comme des murs et un toit. Mais l'expérience montre que cette approche est complètement fictive et superficielle. L'habitat est une question beaucoup plus complexe. C'est pourquoi je ne suis pas étonné quand on affirme que le seul relogement des personnes est normalement voué à l’échec. L’indivisibilité des droits de l'homme ou certains enchaînements négatifs de précarité montrent en effet, que la restitution d'un seul aspect d'un droit n'est pas suffisant. Si un relogement n’est pas accompagné d'une politique qui intègre l'éducation, les ressources, la santé..., il échouera car, seul, il ne permet pas l’exercice de tous les droits. La manière dont chaque précarité - mauvais travail, absence d'éducation, problèmes de santé, absence de domicile, - a une incidence sur tous les domaines de la vie, génère une sorte de cercle vicieux que vous-mêmes avez décrit comme le cercle vicieux de la misère et que j'appellerais « cercle vicieux horizontal de la misère ». Par là, je veux simplement dire combien toute politique de la lutte contre l'extrême pauvreté doit prendre en compte le caractère multidimensionnel de l'extrême pauvreté et doit toucher tous les secteurs en jeu.

On trouve une autre particularité perverse quand on examine, à partir de témoignages de familles très pauvres, la situation de personnes vivant dans la misère. On constate une forte prédisposition à la reproduction ou à la perpétuation de l'extrême pauvreté dans les familles. Il y a là une espèce de « cercle vicieux vertical de la misère ». Pour résumer, l'enchaînement des précarités et leur perpétuation amènent les individus à vivre dans un cercle vicieux infernal. Mais toutes ces précarités signifient juridiquement que la personne ne jouit pas du droit à l'éducation, du droit à la vie en famille, du droit au logement, du droit à la santé. Parler de la misère c'est donc effectivement parler de la négation de l'ensemble des droits de l'homme.

La troisième originalité de ma méthodologie a été de vous consulter directement, vous qui vivez dans la misère. Pour cela, je me suis appuyé sur les travaux faits par l'Unicef et je suis passé par des organisations qui sont avec vous, dans la durée, sur le terrain, comme le Mouvement international ATD Quart Monde ou d'autres O.N.G. Ce n'est qu'à partir de leurs témoignages, de leur vécu, que j'ai pu donner cette définition juridique de l’extrême pauvreté comme négation des droits de l'homme. Je suis sûr, et j’essaie de le démontrer dans mon rapport, que tout comme l’abolition de l’esclavage ou la fin de l’apartheid, la restitution aux plus démunis de l'exercice et de la jouissance des droits de l'homme permettra de voir émerger, dans sa plénitude et sa splendeur, tout être humain donc le comportement est, aujourd'hui, complètement défiguré par la misère. La jouissance des droits de l'homme est une aspiration universelle mais c’est aussi le seul moyen de lutte pour l'éradication définitive de la pauvreté.

Dans le rapport, j’essaie de traiter en profondeur la question : comment atteindre les personnes les plus pauvres ? Ce fut un grand défi pour moi de démontrer cette évidence, que l'extrême pauvreté, la misère, est la négation de l'ensemble des droits de l'homme. J’ai repris vos témoignages, l’essentiel de vos pensées et de votre vécu. En tant qu’expert, je les ai traduits en termes de droits de l’homme. Si vous vous retrouvez dans la lecture du rapport, alors nous aurons bien avancé dans la prise de conscience de cette question tant au niveau des Nations unies qu’au niveau universel. Le rapport fait des propositions précises concernant le suivi de cette prise de conscience. Une me semble essentielle : les organes de suivi des traités concernant la jouissance des droits de l'homme dans les pays, doivent examiner concrètement si les personnes les plus pauvres ont effectivement accès aux droits consacrés par le traité. Ils ne doivent pas simplement se limiter à écouter ce que disent les gouvernements ou ce que l'on peut entendre en général mais ils doivent aller vérifier ce qui se passe réellement avec les personnes très pauvres, tout en étant conscients que l'extrême pauvreté est l'impossibilité d'exercer les droits de l'homme et d'assumer les responsabilités dans leur plénitude.

L'extrême pauvreté est depuis toujours parmi les pires fléaux de l'humanité. Si cette dernière parvient à l’éradiquer, elle se transformera de façon décisive et définitive. Elle n’acceptera plus qu'en son sein, vivent des personnes dans des conditions extrêmes qui sont une atteinte profonde de la dignité de l'homme. Je suis sûr que nous sommes face à un défi culturel. Mais le plus important, je vous le dis très honnêtement, je l’ai appris de vous. Chaque jour, vous menez un combat au milieu de cette situation difficile, déchirante de misère. Si nous ne comprenons pas votre lutte, nous ne pourrons pas éradiquer l'extrême pauvreté. Si nous ne nous appuyons pas dessus, nous parviendrons difficilement à faire la lumière sur ce que j’appelle cette aspiration universelle. Le fait que même les gens qui se débattent quotidiennement dans la misère soient capables de gestes de solidarité doit rebâtir et revaloriser la condition humaine. C’est indispensable pour revoir la vision que l'homme a de lui-même. Le très pauvre est réellement là porteur et défenseur des droits de l'homme.

Il y a moins de dix ans, le père Joseph Wresinski prononçait son fameux discours devant la Commission des droits de l'homme de l'ONU. Avec ce présent rapport, les plus pauvres, et vous les représentez, entrent finalement aux Nations unies. Ils vont y rester pour mener à leurs côtés ce combat contre la misère et l'extrême pauvreté.

Notes

1 Programme des Nations unies pour le Développement.

2 Conférence des Nations unies sur le Commerce et le Développement.

3 Organisation Mondiale de la Santé.

4 Fond des Nations Unies pour l'Enfance.

5 Bureau International du Travail.

Pour citer cet article Leandro Despouy, « Vous entrez aux Nations unies », Année 1997, Revue Quart Monde, ONU. La misère, apartheid d'aujourd'hui, Dossier, mis à jour le : 03/08/2007,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/649.
Auteur

Leandro Despouy

Leandro Despouy, juriste argentin, a été professeur d’université à Buenos Aires, puis en France lors de son exil. Membre de la Sous-commission des droits de l’homme de 1984 à 1993, il a été président de 1987 à 1989 de la délégation argentine à la Commission des droits de l’homme. En 1993-1994, il était membre de la Mission des Nations unies et de l’organisation des États américains en Haïti. Depuis, il est expert en droits de l’homme auprès de différentes organisations internationales.