N° 236, 2015/4   •  Se gouverner “têtes ensemble”
DOSSIER

Comme des marins au long cours

Joseph Terrien
  • p. 24-28
  • publié en décembre 2015
Résumé
  • Français

Ayant participé à différents séminaires et formations avec des personnes en grande pauvreté, l’auteur tente de dégager les conditions nécessaires et d’examiner les effets transformateurs de ces formations communes, en particulier pour le monde de l’enseignement.

Texte intégral

De ce séminaire1, je retiens tout d’abord le pari audacieux de réunir durant quatre jours des personnes de différentes nations, différentes langues, différentes cultures, militants, volontaires et alliés, pour travailler un sujet ambitieux.

Tout particulièrement :

  • Le choix lucide et courageux de s’arrêter pour comprendre, relire ce que nous vivons. « Il ne serait pas juste de parler de gouvernance sans regarder comment nous agissons nous-mêmes » (Eugen Brand).

  • La volonté forte de tenir, dans les paroles et les attitudes, une égale considération de chacun, cherchant constamment un juste équilibre entre deux écueils opposés :
     -  ne pas écouter et entendre la voix des plus pauvres (négation, distance, mépris)
     -  trop les exposer, et ainsi leur faire violence (pression, emprise, négation).

  • La vigilance, garante de permettre à chacun de pouvoir s’exprimer.

  • Un pilotage sobre, en veille constante, ouvert, flexible.

  • Une pédagogie dépouillée allant cependant à l’essentiel, au pas du montagnard. Exemple : l’entrée par les représentations du mot « gouvernance » qui nous conduira au cœur du sujet.

  • La force d’expressions ou de concepts nouveaux « à hauteur des yeux », « têtes ensemble »…

Les paroles qui vont être dites - claires, ou à peine audibles, ébauchées, ou vives, prononcées en relation duelle, en équipe de travail ou en plénière -, ces paroles vont parfois se révéler essentielles, fondamentales.

Mais vouloir dessiner les contours et les contenus d’une gouvernance « têtes ensemble » nécessite de conjuguer à la fois patience et impatience, sans jamais perdre de vue la finalité : détruire la misère.

Une culture commune

J’avais été témoin des « effets transformateurs » dans le cadre des Universités populaires Quart Monde, puis quelques mois plus tôt, dans le cadre d’une co-formation par le Croisement des savoirs et des pratiques2 avec des enseignants.

Lors de ce séminaire, j’ai perçu combien ces effets transformateurs pouvaient réellement se vivre et s’entretenir jusqu’à devenir une culture commune.

  • Ainsi lécoute attentive comme évidente, naturelle, quand celui ou celle qui vient (ou revient) de si loin, (de par son pays et/ou de par son histoire) prend la parole.

  • Aussi, la prise de parole demandant courage et audace à certains d’entre nous. En est-ce la raison ? Les propos, vrais et sobres, conduisent souvent à l’essentiel. Comme irrigués, les groupes de travail s’en trouvent singulièrement traversés de sobriété.

  • Le passage à l’écrit, si difficile pour certains et en même temps si important, entraîne et exige rigueur et vérité dans la mise en écrit de tous les autres.

  • Le courage et la volonté forte des militants pour dire les combats vitaux de leur quotidien encouragent par contagion les personnes en retrait à se lancer, se risquer, s’impliquer.

  • Le courage de celui qui parle, et la gravité de ce qu’il porte l’obligeant à aller droit au but et dénoncer l’essentiel ; les discours intellectuels et les discussions stériles ne sont pas de mise.

  • Le rythme de travail peut paraître plus lent que dans un séminaire classique. En réalité ce ralentissement apparent, ou chacune des personnes présentes prête une attention soutenue à l’expression personnelle, favorise l’émergence d’une pensée nouvelle.

  • Cette densité d’écoute est renforcée par le dispositif des interprètes, leur effort de traduction professionnel, valorisant ainsi la parole de chacun, incitant tous à demeurer dans une attention soutenue.

Remarque : La rigueur des temps de travail n’empêche pas la détente dans les temps de convivialité. C’est tout le contraire. Se retrouve encore là aussi une qualité dans les relations interpersonnelles.

Le quatrième jour du séminaire aura donné à voir que la communication de cette culture singulière au Mouvement est possible, bien sûr sans gommer les obstacles.

Car l’efficacité, la responsabilité, le pouvoir, l’engagement, la culture du management peuvent faire obstacle à la relation interpersonnelle, l’humain, le symbolique, a fortiori la fraternité. Les plus exclus en sont les premières victimes oubliées et peuvent pourtant s’en révéler les plus expertes. Me revient cette parole entendue lors du séminaire : « Nous les pauvres, on porte en nous une paix que le monde ne connaît pas ».

Un pouvoir fondé sur une alliance

Sur ce chemin, il faut reconnaître, approfondir cette question du non-pouvoir, abordée le troisième jour, que nous expérimentons quand nous agissons les uns sans les autres.

C’est une évidence d’affirmer que la parole qui porte est celle qui sort de la bouche de celui qui en a la légitimité, à savoir celui qui la vit dans sa chair.

Pour illustrer cette question du non-pouvoir, je propose un détour.

Imaginons un marin, rescapé d’un naufrage, revenant au port après un voyage au long cours.

Son récit est poignant, capital. Mais sa fatigue, les séquelles qui traversent son corps l’ont fragilisé, ont rendu difficile son expression, compromettant même son témoignage.

Un premier témoin l’a entendu. Il vient, en l’absence du naufragé, voulant suppléer à sa fragilité, donner son propre récit, avec ses propres mots. Ces mots pourront bien avoir été soigneusement choisis, le récit aura perdu de sa force, de son authenticité, de son incarnation, voire même de son intérêt.

Dans leurs situations respectives, le marin, comme son témoin porte-parole, font l’expérience de leurs limites, de leur non-pouvoir à rendre compte d’une expérience essentielle, l’un affaibli et éprouvé par la dureté de l’épreuve, l’autre par son « parler sur », témoin lointain de cette aventure en eau profonde qu’il n’a pas vécue.

En revanche, que viennent à s’allier le marin et le témoin du port, devenus compagnons de route, leur récit, leurs réflexions et leur pouvoir d’action en sont décuplés.

N’en est-il pas ainsi dans le combat contre la misère ? Les plus pauvres sont comme des marins au long cours. Les volontaires et les alliés en sont les témoins. C’est l’alliance des uns et des autres qui leur donne force et pouvoir sur le chemin de construction de la relation, de la justice, de la paix.

Une question posée au monde de l’enseignement

Ce séminaire aura constitué une étape importante pour préparer une intervention quelques jours plus tard auprès de mes collègues homologues de l’Enseignement catholique. L’objet était de rendre compte de l’expérience de la co-formation par le croisement des savoirs, vécue quelques mois plus tôt, et de leur donner à voir toute la pertinence de l’alliance vécue avec ATD Quart Monde dans nos engagements pour une école réellement inclusive.

Au fur et à mesure de la relecture et de la préparation de l’intervention, j’ai eu le sentiment d’ouvrir une mine encore peu explorée.

Car l’entrée en dialogue avec les plus pauvres nous emmène, nous les professionnels de l’enseignement, au pays de l’exclusion qu’en vérité nous ne connaissons pas.

À travers le Croisement des savoirs, nous avons perçu, expérimenté, touché concrètement que nous ne pourrions véritablement développer l’inclusion scolaire, sociale, sans une profonde connaissance de ce qu’est l’exclusion, de ses mécanismes, de ses répétitions.

Ce que nous avions appris à travers la co-formation par le Croisement des savoirs n’avait pas fini de nous surprendre, d’enrichir beaucoup de nos réflexions sur les relations école-famille actuelles, d’ouvrir de nouvelles pratiques pédagogiques et méthodologiques, notamment les pratiques coopératives, à l’école, au collège et au lycée…

Les dialogues vécus jusque-là entre les chefs d’établissement et les enseignants d’une part et le Mouvement ATD d’autre part, pourraient progressivement faire apparaître que non seulement l’école a un engagement à renforcer en direction des familles les plus pauvres, mais que celles-ci pourraient, à terme et sous réserve de conditions rigoureuses, avoir un rôle-clé dans les transformations à venir.

Il me revient cette parole prononcée par l’un des alliés présents au séminaire :

« On croit qu’il faut l’adhésion de beaucoup de gens pour que les choses bougent. En fait non, ce qui importe c’est la fidélité à la parole des plus pauvres. »

Car pour les professionnels de l’enseignement, la belle innovation du croisement des savoirs et des pratiques constitue un espace privilégié pour relire leurs manières d’entrer en relation, et aussi d’y acquérir de nouvelles compétences, grâce au témoignage fort des militants dans :

  • Leur effort de la mise en mots d’un vécu, parfois très ancien, permettant de laisser émerger, sous réserve que la confiance soit établie, des parcours d’école douloureux, interpellant les enseignants sur leurs propres pratiques.

  • Le parler vrai, sécurisé, respectueux, rigoureux.

  • La confrontation, parfois vive, mais toujours chargée de respect, féconde.

  • La redécouverte des vertus du récit. « Devant des choses compliquées, il faut apprendre à raconter » (Paul Ricœur).

  • La construction d’une pensée commune, socialisée, socialisante, nouvelle.

Réflexion : si nous nous intéressions à l’histoire de la relation d’aide (en Occident), nous verrions que nous sommes (parfois) passés du « faire pour » au « faire avec ».

Le temps semble venu du « faire à partir de », et à partir des plus pauvres… Ainsi que l’affirmaient d’autres expressions relevées au cours du séminaire :

« Notre responsabilité pour une égale dignité de tous, c’est d’enraciner notre gouvernance dans la souffrance des plus pauvres. »

« Le Mouvement ATD Quart Monde n’a de sens que s’il contribue à faire reconnaître les personnes en situation d’exclusion sociale comme des partenaires indispensables à la construction d’une communauté humaine libérée de la misère. »

« Le défi est d’entrer dans un processus d’apprentissage en réciprocité. »

Un trésor d’expérience apporté par les plus pauvres

Recélant un « immense potentiel humain », les plus pauvres, je le crois vraiment aujourd’hui, portent en eux, comme en un creux hospitalier et avec une acuité singulière, le « trésor » des égards qui leur ont manqué, en même temps que la force et le courage que leur résistance a générés.

Aussi sûrement que l’arbre dans la graine, ce qu’ils portent constitue une ressource précieuse pour penser, construire et éclairer les modes de gouvernance d’aujourd’hui et de demain.

Au cours de ces quatre jours exceptionnels, j’ai été l’heureux témoin de plusieurs conditions permettant aux plus pauvres d’infléchir avec force et doigté la gouvernance au sein du Mouvement, et par contagion et débordement, à d’autres espaces.

J’ai vu, déjà à l’œuvre, cette déclaration forte écrite à l’issue du séminaire :

« L’enjeu central se situe au niveau de notre capacité d’envisager et de promouvoir une transformation constante et en profondeur de notre façon même de nous rencontrer, de nous organiser pour être ensemble acteurs à l’intérieur d’un travail de prise de décisions, en créant sans cesse les conditions qui permettent effectivement et dans la durée à chacun, fort de son expérience et de ses savoirs, de son questionnement et de son analyse, de sa vision et de ses propositions, d’être acteur et co-responsable des décisions concernant son propre devenir comme celui de son quartier, de son village, de son pays, du monde. »3

La voix des plus pauvres, lorsque les exigences et les conditions suffisantes sont réunies, peut être reliée au « gouvernail », c’est-à-dire, être considérée comme indispensable pour éclairer les décisions vitales du Mouvement, et au-delà. Grâce à un co-pilotage partagé et sans cesse à l’épreuve, le cap du Mouvement est ainsi régulièrement interrogé et ajusté. Son horizon apparaît progressivement plus visible à ceux qui rejoignent l’équipage. Sa finalité, la destruction de la misère, est déjà commencée, et féconde.

Notes

1 13-16 novembre 2014, La Bergerie de Villarceaux (France).

2 Voir la note 1 page 10.

3 Source : http://atd-quartmonde.org/

Pour citer cet article Joseph Terrien, « Comme des marins au long cours », Revue Quart Monde, Année 2015, Se gouverner “têtes ensemble”, DOSSIER, mis à jour le : 05/05/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/6500.
Auteur

Joseph Terrien

Allié d’ATD Quart Monde, Joseph Terrien, aujourd’hui retraité, était responsable de l’adaptation scolaire et de la scolarisation des élèves en situation de handicap dans l’Enseignement catholique en France.