Promouvoir l’amitié, prévenir le harcèlement

Faustin Ndrabu

p. 9-13

References

Bibliographical reference

Faustin Ndrabu, « Promouvoir l’amitié, prévenir le harcèlement », Revue Quart Monde, 237 | 2016/1, 9-13.

Electronic reference

Faustin Ndrabu, « Promouvoir l’amitié, prévenir le harcèlement », Revue Quart Monde [Online], 237 | 2016/1, Online since 20 August 2016, connection on 23 June 2024. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6549

Tapori est un mouvement d’enfants initié dès 1967 par ATD Quart Monde. Il propose aux enfants de sept à treize ans, de tous pays et de tous milieux sociaux, de créer un large courant d’amitié pour refuser à leur niveau la misère et l’exclusion dont ils sont frappés, faire connaître et respecter les droits de l’enfant et leur donner la possibilité d’agir et de vivre dans la paix1.

Extraites d’un document écrit pour les Nations Unies, dans le cadre d’une réflexion sur la violence faite aux enfants et en particulier le harcèlement2, nous vous présentons ici les initiatives de soutien entreprises par les enfants Tapori de la République Démocratique du Congo (RDC) en faveur des enfants victimes de marginalisation.

Les enfants Tapori d’Uvira protègent les enfants de l’ethnie tutsi

Uvira est une ville située au sud de la province du Sud-Kivu, à 130 kms de la ville de Bukavu. L’histoire se passe en 2008.

En effet, de 1998 jusqu’en 2003, la partie Est de la RD du Congo fut dévastée par la guerre. Cette deuxième guerre, après celle de 1996, fut orchestrée par la rébellion du RCD (Rassemblement Congolais pour la Démocratie), accusée d’être soutenue par le Rwanda. Le RCD comptait en son sein beaucoup de soldats congolais tutsi banyamulenge.

À Uvira, il y avait un nombre important de la communauté tutsi banyamulenge. Et même après la fin de la guerre en 2003, il y avait toujours des tensions, un sentiment de haine entre les différentes tribus d’Uvira, originaires de la RDC (bavira, bafulero) vis à vis de la communauté Tutsi banyamulenge d’origine rwandaise. À l’école, les enfants Tutsi se sont retrouvés marginalisés, voire harcelés, et par les enseignants qui les mettaient au fond de la classe refusant à d’autres enfants de leur parler, et par d’autres élèves. Les enfants banyamulenge se sont vu considérés comme des enfants dangereux, espions, guerriers… Donc ces enfants tutsi et les autres enfants ne pouvaient se mélanger dans la classe, ni rester ensemble pour jouer au moment de recréation. En tout cas, la vie de ces enfants banyamulenge était devenue intenable et insupportable à l’école.

Quelques enfants Tapori d’Uvira qui étudiaient dans la même école ont trouvé cette situation anormale. Ils n’ont pas compris comment le traitement doit être différent à l’école : favorable pour certains enfants et défavorable pour d’autres. Ils n’ont pas compris comment les enfants banyamulenge pouvaient être mis à l’écart, privés d’amis avec qui jouer alors qu’ils étaient des enfants comme d’autres enfants. Un jour, de retour de cette école, ces enfants Tapori sont venus partager leur inquiétude par rapport à cette situation à tout le groupe, en présence de leurs animateurs Tapori. L’objectif de cette rencontre était de se mettre d’accord sur ce qu’il leur faudrait faire pour protéger les enfants banyamulenge contre cette barbarie humaine et faire comprendre aux élèves et enseignants de ladite école que cela est anormal.

Ensemble, ils ont décidé de tisser des liens d’amitié avec les enfants banyamulenge en jouant ensemble avec eux et en se mettant à leurs côtés en classe. Ils ont par la suite initié des séances de sensibilisation auprès des enseignants et des élèves en leur disant que Tapori veut que tous les enfants aient les mêmes chances. Mais il a fallu du temps aux Tapori pour se faire comprendre par les élèves et enseignants. Il leur a fallu organiser des moments de jeux, des blagues avec les enfants tutsi pour que les autres enfants réalisent peu à peu qu’ils étaient des enfants comme eux, des enfants gentils et qui ont besoin d’être respectés et aimés pour bien apprendre et réussir à l’école. Des enfants innocents, parce qu’ils n’ont pas choisi d’être nés de l’ethnie tutsi pour mériter pareil sort. Il a fallu aussi que les animateurs Tapori passent à l’école de temps en temps pour dialoguer avec le directeur et les enseignants pour soutenir les Tapori dans leur démarche de faire respecter les droits des enfants tutsi à l’école. Et, enfin de compte, les enfants Tapori ont fini par l’emporter. Ils se sont fait de vrais amis des enfants banyamulenge ; les autres élèves et enseignants, qui ne voulaient pas de ces derniers, ont fini par donner raison aux Tapori et ont accepté de partager à égalité la vie scolaire avec les élèves tutsi, en les considérant, en les respectant et en leur accordant la paix. Tous les enfants confondus commençaient à se mettre ensemble pour jouer, rigoler, échanger des idées et personne ne pouvait être mis au fond de la classe à cause de son appartenance ethnique.

Auprès des enfants accusés de sorcellerie, dans le Centre Ek’abana3

Le 17 octobre 2011, Journée mondiale du refus de la misère, les enfants Tapori de Bukavu ont effectué une visite auprès d’enfants accusés d’être des sorciers, hébergés dans le centre Ek’abana, afin de leur témoigner leur amitié, considération, soutien et solidarité. Ils ont choisi de célébrer la journée du 17 octobre autour de la campagne Tapori : Ce dont j’ai besoin pour apprendre.

Ici chez nous à Bukavu, les enfants accusés de sorcellerie sont victimes de harcèlement par leurs familles, les habitants de leurs quartiers et par les pasteurs des églises protestantes. Ces enfants sont rejetés par la communauté et tout le monde a peur d’eux. Bref, ils n’ont pas d’amis et vivent dans une solitude totale. Alors, voyant cela, une religieuse, a créé le centre Ek’abana, pour recevoir tous ces enfants rejetés, marginalisés et violentés, dans le but de leur assurer éducation et protection. Dans ce centre, personne de l’extérieur ne veut entrer pour saluer ces enfants, par peur de se faire ensorceler ou d’être mal vu par les habitants du quartier.

Mais là encore, les enfants Tapori de Bukavu ont trouvé injuste qu’une catégorie d’enfants accusés faussement d’être des sorciers puisse mener une vie de souffrance et de misère. C’est ainsi qu’ils se sont mobilisés et nous ont mobilisés, nous leurs animateurs, dans le but d’y effectuer une visite d’amitié afin de permettre à ces enfants d’Ek’abana de sortir de leur solitude. La visite avait aussi comme message de dire aux habitants du quartier, aux cadres des bases, aux pasteurs des églises protestantes, qu’accuser faussement un enfant de sorcier c’est une violation grave de ses droits. Un enfant ne peut savoir comment on fait la sorcellerie. Au centre Ek’abana, les enfants Tapori ont présenté des messages, poèmes, danses, jeux, sketches. Ils ont emmené aussi des sucrés, des pains et des arachides qu’ils ont partagés avec leurs amis du centre. Tout s’est bien passé. Les enfants ont joué, chanté, bavardé ensemble et ils se sont fait des amis. Une fois encore, cette visite des Tapori a touché les cœurs de plusieurs personnes qui les ont vus entrer dans le centre et en ressortir comme ils y sont entrés. Elle a ouvert le chemin pour que d’autres groupes d’enfants, d’autres personnes fassent de même.

La première à être heureuse, c’était la religieuse directrice du centre (sœur Nathalina) qui a dit :

« Je reconnais en ce geste des enfants Tapori une conscientisation de la population, un message fort adressé au monde pour que tous les habitants de Bukavu acceptent de vivre, de coopérer avec les enfants accusés faussement de sorcellerie. Je me vois encouragée dans mon engagement auprès de ces enfants que je protège, à travers votre courage, votre élan de solidarité et votre estime envers vos amis du centre Ek’abana. Je vous félicite et je suis fière de vous parce que vous avez su occuper les enfants pendant toute la journée. Malgré leurs dérangements, vous y êtes allés jusqu’au bout. Merci de ce partage d’amitié avec mes enfants. Merci aussi pour avoir partagé avec eux le cocktail que vous avez amené. Vraiment ces enfants sont très contents. Je vous invite de passer de temps en temps pour saluer les enfants et leur adresser de bonnes paroles. Merci beaucoup aux responsables de votre mouvement. »

Pour Émilie (enfant du centre Ek’abana) :

« Nous disons merci à tous les enfants Tapori de Bukavu du fait que vous avez eu le courage de venir nous visiter. Beaucoup de gens ne veulent pas venir ici. Nous vous accueillons avec joie, et gardons espoir que ce n’est pas pour la dernière fois que vous venez nous visiter. Nous aimerions savoir où est-ce qu’on peut vous retrouver plus précisément ici à Bukavu parce que vous êtes devenus nos amis, nos frères et sœurs. Que ce courage qui vous a conduits jusqu’ici au centre Ek’abana demeure au sein de vos groupes Tapori. Nous ne savons pas combien vous dire merci. Nous allons toujours penser à vous dans nos prières. Nous avons été contents des poèmes et de différents jeux. Pour apprendre, j’ai personnellement besoin d’avoir des amis qui me considèrent. Merci. »

Auprès des enfants détenus dans la prison centrale du Bukavu, au quartier des mineurs

Le 17 octobre 2013 (Journée mondiale du refus de la misère) et le 20 novembre 2013 (Journée internationale des droits des enfants), les enfants Tapori de Bukavu ont effectué deux visites d’amitié et de considération auprès des enfants en conflit avec la loi, détenus dans la prison centrale de Bukavu. À Bukavu, les enfants en conflit avec la loi, une fois relâchés de la prison, ne sont pas acceptés au sein de la communauté. Leur intégration est vraiment difficile. Leur présence au sein de leurs familles met toute la famille en insécurité. Aussi, en prison, ils sont rarement visités. Tout le monde a peur de les approcher. Et donc, ils y mènent une vie de misère, de rejet et de souffrance extrêmes. Et, pourtant ils sont des enfants comme les autres, qui doivent être protégés, respectés, considérés. Deux fois de suite, les enfants et jeunes Tapori de Bukavu ont eu le courage et la détermination d’aller visiter ces enfants en conflit avec la loi pour leur témoigner de leur amitié et considération. Une manière pour les Tapori de porter à cœur et de partager les moments de peines subis par leurs amis détenus tout au long de leur détention. Dans la prison, les Tapori ont lu leurs messages de paix, ils ont dansé et fait de la musique avec leurs amis, ils ont partagé ensemble la nourriture qu’ils ont emportée et ils se sont faits des amis.

L’enfant prisonnier Djuma, en regardant les Tapori danser, a dit :

« Quand je sortirai de cette prison, je serai un grand danseur Tapori, car la danse fait oublier la souffrance. »

Prenant la parole, le directeur de la prison a dit :

« Je salue ce geste que vous, les enfants et jeunes Tapori, venez de poser envers ces enfants en conflit avec la loi. Je souhaite vous revoir à la prochaine occasion car la cellule des mineurs est la moins visitée. Tout le monde a peur de venir ici. Ailleurs, à la cellule des adultes, les familles s’alignent pour rendre visite aux membres de leurs familles, mais ici ce n’est pas le cas. Ici chez nous en RDC, il est normal de voir un adulte emprisonné, mais pas un enfant. Un enfant détenu en prison est stigmatisé, marginalisé et rejeté par la société. Votre visite permet à ces enfants de revoir à travers vous, leurs quartiers, leurs amis, les membres de leurs familles, et leur redonne l’espoir de se voir libérer d’un moment à l’autre. »

À l’issue de ces visites, quelques jeunes Tapori de Bukavu ont eu à donner leurs impressions :

Germaine : « J’étais contente, car tout au début j’avais peur d’aborder l’un ou l’autre des enfants prisonniers ; je croyais que quand on va poser la question du pourquoi de leur présence dans la prison, ils vont nous battre curieusement… Mais ils nous répondaient amicalement. »

Imani : « Je suis nouveau dans le groupe mais je viens de participer pour la deuxième fois à l’activité avec des amis du mouvement ; j’ai l’expérience de la prison pour y avoir passé deux jours, l’expérience d’une vie très mauvaise, de la misère en elle-même. Manger, danser, partager un temps avec un prisonnier, échanger ses peines,… rien de plus agréable qu’on puisse lui apporter, à part la nouvelle de sa libération. 

Destin : « J’étais content d’avoir mangé avec un groupe des prisonniers, malgré leur état, mais j’ai eu du mal de voir des jeunes comme moi-même mener une vie de souffrance, de misère et oubliés de tout le monde. »

1 Voir le site : www.fr.tapori.org

2 Voir également http://atd-quartmonde.org/journee-internationale-des-droits-de-lenfant-lutter-contre-les-prejuges-avec-tapori/

3 Un mot de la langue shi qui signifie en français « chez les enfants ».

1 Voir le site : www.fr.tapori.org

2 Voir également http://atd-quartmonde.org/journee-internationale-des-droits-de-lenfant-lutter-contre-les-prejuges-avec-tapori/

3 Un mot de la langue shi qui signifie en français « chez les enfants ».

Faustin Ndrabu

Coordinateur de l’Association des Amis d’ATD Quart Monde en République Démocratique du Congo, Faustin Ndrabu est animateur Tapori à Bukavu et membre du Mouvement ATD Quart Monde depuis 1997.

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