Quand la recherche s’ouvre à l’improbable

Elena Lasida

p. 8-12

References

Bibliographical reference

Elena Lasida, « Quand la recherche s’ouvre à l’improbable », Revue Quart Monde, 238 | 2016/2, 8-12.

Electronic reference

Elena Lasida, « Quand la recherche s’ouvre à l’improbable », Revue Quart Monde [Online], 238 | 2016/2, Online since 15 October 2016, connection on 01 February 2023. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6606

L’auteure relate la manière dont des travaux menés en collaboration avec des personnes pauvres ont modifié ses axes de recherche.

Je vais évoquer trois expériences dans le milieu universitaire, trois expériences dans lesquelles on a fait place à des personnes en situation de pauvreté, c’est-à-dire qu’on leur a demandé de venir travailler avec nous.

Des rencontres improbables

La première, est un colloque sur la pauvreté qui a eu lieu il y a déjà plusieurs années à l’Institut Catholique de Paris. Il s’agissait d’un colloque universitaire avec une approche pluridisciplinaire et, de ce fait, avec l’intervention de chercheurs de disciplines différentes. Le but était que des économistes, des philosophes, des sociologues, des théologiens échangent leurs points de vue sur la pauvreté. Il y avait dans la démarche une nouveauté : celle de mettre en dialogue des disciplines différentes autour d’un même objet. Le programme du colloque était déjà défini quand quelqu’un a soudainement posé la question :

« On va parler de la pauvreté sans les pauvres ? Quelle légitimité avons-nous pour parler de la pauvreté si aucun de nous n’en a fait l’expérience ? ».

La question m’a semblé pertinente et je me suis donc portée volontaire pour essayer de leur donner la parole dans le cadre de mon intervention. Mais il restait à trouver comment le faire. J’ai eu la chance d’être mise en contact avec Denys Cordonnier qui a proposé de préparer un théâtre-forum avec un groupe mixte constitué de chercheurs et des personnes connaissant l’expérience de la pauvreté. Les chercheurs ayant participé à l’expérience furent des doctorants qui travaillaient la question de la pauvreté dans le cadre de leurs thèses. Et pour les personnes connaissant l’expérience de la pauvreté on a invité des personnes de TAE1. La démarche, ainsi que la forme de participation dans le colloque, furent totalement inhabituelles : dans les colloques universitaires on a toujours une série de conférences qui se succèdent, et au meilleur des cas, rentrent en dialogue. Mais on ne fait jamais du théâtre au milieu d’un colloque académique, et encore moins, du théâtre-forum. Ce fut une expérience très intéressante qui m’a fait beaucoup réfléchir, j’y reviendrai plus tard.

Une deuxième expérience s’est passée dans le cadre d’un événement qui a été organisé il y a deux ans par l’Église catholique de France, qui s’est appelé Diaconia 20132. Il s’agissait de réfléchir sur la solidarité, mais on voulait que les « bénéficiaires » de cette solidarité deviennent des « acteurs ». Dans le cadre de ce grand événement, des rencontres entre des personnes du monde de l’entreprise et des personnes en précarité ont été organisées. Ces rencontres ont été appelées le Club Diaconia. J’ai participé à la première de ces rencontres, autour du thème : « De quoi on a besoin pour vivre ? ». Une question très basique et très existentielle. Ce fut également un exercice très intéressant car il s’est déroulé à l’inverse de la démarche habituelle à l’université : on est parti de la réflexion des personnes en précarité. Pour tout le processus de Diaconia 2013, on avait mis en place un groupe avec des personnes en situation de précarité, appelé « Place et parole des pauvres ». C’est ce groupe qui a commencé par réfléchir sur ce qui est essentiel pour vivre. Le résultat de sa réflexion a été mis par écrit et m’a été envoyé. J’ai réfléchi à la question à partir de leur écrit et leur ai envoyé à mon tour un texte de réaction. Ils ont parlé ensemble sur mon écrit, et ensuite je les ai rencontrés pour échanger sur nos deux écrits. Et c’est ainsi que le jour de la rencontre avec les personnes provenant de l’entreprise, nous avons présenté nos deux textes écrits en dialogue. Mon statut était celui de « l’experte » et pourtant je n’ai fait que réagir à partir de leur expertise et de leur réflexion.

La troisième et dernière expérience que je voudrais évoquer est celle associée à un groupe de personnes qui ont une fragilité toute particulière : celle du handicap mental. Ce n’est pas la même chose que la précarité économique ou sociale, mais il s’agit d’une forme de fragilité qui produit aussi de la marginalisation et souvent d’une manière plus radicale que la fragilité économique. Je côtoie ce type de fragilité dans le cadre d’un travail de recherche que je fais avec l’association de l’Arche3. Il s’agit de les aider à évaluer leur utilité sociale4. L’originalité de la démarche c’est de faire participer les personnes avec handicap dans la réflexion. Faire une évaluation de l’utilité sociale avec des personnes qui ont un autre type d’intelligence que l’intelligence intellectuelle, ce n’est pas évident du tout. Nous sommes en train de construire un jeu de société pour que tout le monde puisse participer à cette évaluation de l’utilité sociale

L’utilité de l’inutile

À partir de ces trois « rencontres improbables », je dégage trois éléments intéressants en termes de démarche de recherche.

Le premier, c’est le langage. Une des plus grandes difficultés que j’ai retrouvées dans ces trois expériences, fut celle de trouver un langage commun. Le langage, c’est la première chose qui a fait problème, et quand je dis langage ce ne sont pas seulement les mots employés mais également la manière de penser, la manière de parler, la manière de s’exprimer (à travers la parole, mais aussi avec le corps et le visage). C’est aussi la manière de mesurer le résultat de la recherche. Nous, les économistes, nous avons besoin de tout mesurer et, pour ce faire, nous créons des indicateurs. Mais il y a des choses qui ne peuvent être ni mesurées ni comptées. Pour illustrer cette différence de langage, je rappelle un échange entre les doctorants et les personnes de TAE5, lors de la première expérience évoquée. L’animateur a expliqué qu’il s’agissait de préparer une intervention pour un « colloque de recherche » et il a demandé ce que les uns et les autres mettaient derrière ces deux concepts. Une personne de TAE a alors répondu qu’un « colloque » c’est la personne avec laquelle on partage son lieu d’habitation (le coloc c’est l’abréviation de colocataire), et que la recherche c’est « chercher de l’emploi ». Le décalage est total. Mais la différence est très significative et provocatrice. Nos colloques universitaires sont des lieux où l’on partage des idées. Si on rapproche « colloque » de « coloc », on pourrait alors penser la recherche comme un lieu où l’on partage la vie et pas seulement des idées

Le deuxième élément c’est le temps. Il faut accepter de « perdre le temps ». Si ce qu’on vise c’est d’arriver à construire quelque chose ensemble, avec des personnes qui appartiennent à deux mondes différents, avant de construire il faut se donner le temps de déconstruire. C’est-à-dire accepter de se laisser déplacer par l’autre. Or notre réflexe naturel c’est de déployer face à l’autre tous nos savoirs et nos compétences. Le déplacement réciproque demande beaucoup de temps, mais c’est la seule manière de vraiment construire ensemble. Autrement, on reste à la simple juxtaposition de connaissances.

Le troisième élément c’est la relation. Ceci suppose un changement majeur de notre posture de « chercheurs » : au lieu de considérer la pauvreté comme un objet d’étude, la considérer comme une expérience des personnes avec qui on va établir une relation en vue de réfléchir et élaborer ensemble. Ce changement prend énormément de temps. La relation ne se décrète pas, elle se construit petit à petit. Reconnaître que la personne ayant fait une expérience de pauvreté, n’est ni un « objet » d’étude, ni un « témoin » privilégié, mais un partenaire de la recherche, suppose un changement radical au niveau épistémologique.

Chercher un langage commun, accepter de perdre du temps, et commencer par tisser une relation : trois éléments qui peuvent être considérés comme inutiles dans une démarche de recherche. Pourtant ce sont eux qui créent les conditions d’une véritable démarche de co-construction.

La valeur de ce qui ne se mesure pas

Pour les économistes, la valeur est toujours quelque chose de mesurable, de quantifiable : on calcule la richesse produite, le bénéfice réalisé. Ces expériences m’ont appris qu’il y a des choses qui ne se mesurent pas. Pouvoir identifier et donner de la valeur à des choses qui ne se mesurent pas est un défi énorme. Je vais l’illustrer avec trois notions que les expériences évoquées m’ont conduite à revisiter : la justice, le bien-être, la richesse.

L’idée de justice est souvent associée au fait de garantir que toute personne puisse avoir accès aux mêmes biens : c’est la justice distributive. Or, les expériences évoquées révèlent une autre visée de la justice que j’appellerais « contributive », associée au fait de reconnaître que chaque personne a la capacité de contribuer à un projet commun. C’est ainsi que dans le projet Diaconia 2013, les personnes en précarité ont beaucoup souligné le besoin de reconnaissance, au même titre que le besoin des biens matériels, pour vivre. Ils ont donné une définition d’« égalité » que je trouve remarquable. On pouvait s’attendre à concevoir l’égalité comme le fait d’avoir accès aux mêmes biens, aux mêmes droits, aux mêmes chances. Pourtant ils ont dit que l’égalité ce n’est pas avoir la même chose, mais « être en relation de communion avec l’autre ». Se sentir égal à l’autre ce n’est pas disposer des mêmes choses, mais être dans une relation avec l’autre où chacun sent qu’il a quelque chose à donner à l’autre et quelque chose à recevoir de lui : c’est ce qui rend possible la communion. Cette idée d’égalité comme communion renouvelle la conception de la justice.

Deuxième notion : celle de bien-être. En économie, le bien-être est associé à la qualité de vie, et la qualité de vie mesurée en termes de revenu et de niveau de satisfaction des besoins physiques. Le bien-être reste de ce fait lié à l’accès aux biens matériels. Les expériences évoquées révèlent pourtant une autre conception du bien-être, qui n’est pas tellement associé à ce qui peut être comptabilisé mais plutôt à ce « qui compte pour nous ». C’est la différence entre « rendre des comptes » et « rendre compte ». « Rendre des comptes » c’est faire un bilan, c’est calculer le bénéfice obtenu. « Rendre compte » c’est, au-delà de la mesure, dire ce qui me fait vivre, ce qui est source de vie pour moi. On passe alors du bilan au récit. Est-ce qu’on est capable aujourd’hui en économie, pour évaluer le bien-être, d’utiliser des récits plutôt que des indicateurs ? Voici un défi intéressant.

Troisième notion : la richesse. En économie, la richesse est mesurée en termes monétaires. Pourtant, il y a une autre source de richesse, essentielle pour vivre, qui ne peut pas être monétarisée : c’est la relation. Mais, comment rendre compte de la richesse relationnelle ? C’est un défi énorme. Dans les expériences évoquées, la relation apparaît toujours comme centrale. Comment introduire dans la pensée sur le développement la référence à la richesse relationnelle ?

Quand la recherche reste entre des « mêmes », elle reproduit ce qui est déjà connu. Quand la recherche s’ouvre à l’improbable, elle rend possible l’émergence du radicalement nouveau.

1 TAE : entreprise Travailler Apprendre Ensemble du Mouvement ATD Quart Monde, qui réunit des personnes d’horizons différents pour penser et vivre l’

2 Diaconia, dans la tradition chrétienne, renvoie un peu à tout ce que sont les pratiques de solidarité. Dans ce projet, l’objet de l’Église était de

3 L’Arche est une association qui accueille les personnes avec handicap mental d’une manière très particulière parce qu’ils sont accueillis par une

4 On parle beaucoup d’évaluation d’utilité sociale dans les entreprises, dans les associations.

5 Voir note 4.

1 TAE : entreprise Travailler Apprendre Ensemble du Mouvement ATD Quart Monde, qui réunit des personnes d’horizons différents pour penser et vivre l’entreprise autrement.

2 Diaconia, dans la tradition chrétienne, renvoie un peu à tout ce que sont les pratiques de solidarité. Dans ce projet, l’objet de l’Église était de revoir de manière globale ces pratiques de la solidarité en milieu chrétien. Avec une nouveauté radicale : non pas penser « pour » les pauvres, voir quelles pratiques on pouvait faire pour eux, mais pouvoir monter cette réflexion « avec » eux.

3 L’Arche est une association qui accueille les personnes avec handicap mental d’une manière très particulière parce qu’ils sont accueillis par une communauté. Les personnes ne sont pas prises en charge, comme on dit habituellement, mais on vit avec eux, ensemble, dans de petites communautés.

4 On parle beaucoup d’évaluation d’utilité sociale dans les entreprises, dans les associations.

5 Voir note 4.

Elena Lasida

D’origine uruguayenne, Elena Lasida vit en France depuis de nombreuses années. Elle est professeur d’économie à la Faculté de Sciences Sociales et Économiques (FASSE) de l’institut Catholique de Paris. Ses domaines de travail sont l’économie sociale et solidaire et le développement durable. Elle est chargée de mission à la Conférence épiscopale française sur les questions qui concernent le développement et l’écologie.

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