La liberté de choisir

Lena Weissinger

Translated by Erika Forney

p. 40-42

Translated from:
Entscheidungsfreiheit

References

Bibliographical reference

Lena Weissinger, « La liberté de choisir », Revue Quart Monde, 239 | 2016/3, 40-42.

Electronic reference

Lena Weissinger, « La liberté de choisir », Revue Quart Monde [Online], 239 | 2016/3, Online since 01 August 2016, connection on 25 April 2024. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6683

Pendant quatre ans et demi, l’auteure a mené à Zurich un projet de rencontre de personnes exclues à cause de leur statut de séjour dans le pays. L’un des objectifs était de comprendre comment ces personnes vivaient leur situation, et d’amener cette connaissance au sein du Mouvement ATD Quart Monde. Elle nous livre sa réflexion.

Index de mots-clés

Résilience, Résistance

Index géographique

Suisse

« J’ai toujours attendu la bonne personne. Tu es cette personne et donc c’est le bon moment. Je ne voulais le faire avec personne d’autre », me dit la femme, en réponse à la question de savoir pourquoi elle a attendu tant d’années pour déposer sa demande pour cas de rigueur auprès de l’Office des migrations. Bien des personnes compétentes et sensibles lui avaient proposé de l’aide et du soutien pour ces démarches juridiques afin d’obtenir une autorisation de séjour durable pour causes humanitaires.

Mais cette femme a toujours refusé. Elle m’a choisie après de longues heures de rencontres et de discussions sincères et n’a jamais changé d’avis. Pour moi, il était clair depuis longtemps que je voulais l’accompagner dans cette démarche décisive pour sa vie. À quel moment ai-je pris ma décision ? Je ne pourrais pas le dire. Certainement déjà lors de notre première rencontre.

J’ai toujours admiré la liberté de cette femme. Elle osait dire non, alors que « le reste du monde » pensait qu’une personne sans-papiers devait accepter chaque proposition et geste bienveillant et en être reconnaissante. Cette femme était profondément marquée par plus de seize ans de vie sans permis de séjour, souvent sans logement et sans argent, avec la peur quotidienne de tomber dans un contrôle, éloignée aussi de sa chère famille, malade et épuisée… La confiance et l’espoir qu’elle mettait en moi étaient certes les plus beaux cadeaux qu’on m’ait faits ces dernières années.

Nous venions les mains vides

Comme volontaire, je me suis souvent retrouvée dans des situations où j’étais totalement dépendante d’autres personnes. Peut-être était-ce toujours le cas, mais je n’en étais pas consciente. Je me souviens très bien de nos visites régulières dans les divers abris d’urgence, entre autres dans un bunker où vivent des hommes requérants d’asile déboutés, dans des conditions très difficiles. Nous venions les mains vides et ne satisfaisions aucune de leurs attentes d’aide financière et matérielle, nous étions simplement présents.

C’était pour nous un grand défi et en même temps cela nous ouvrait un espace pour une autre façon de se rencontrer où chacun doit apporter du sien, sinon rien ne se passe.

Les personnes que je rencontre n’ont aucune raison de me faire confiance dès le premier « Hello ». Elles ne me connaissent pas et ne connaissent pas non plus ATD Quart Monde. Elles ne savent ni ce que nous voulons, ni ce que nous faisons. De mon côté, je ne peux faire qu’un pas vers la personne. Si je veux pénétrer leur sphère privée sans y être invitée, je dois leur laisser la place pour qu’elles puissent faire le pas suivant. Une rencontre se fait des deux côtés, avec des espaces de liberté autour, afin que chacun puisse décider jusqu’où il veut accepter la proximité.

Liberté. C’est peut-être ce qui m’a été le plus important durant mon temps comme volontaire. Respecter la liberté de ceux à qui l’on a pris le pouvoir de décision sur leur propre vie, à qui l’on impose quotidiennement des règles sur tout, sur ce qu’ils doivent et peuvent faire, sur ce qu’ils ont le droit de faire ou non… Après des années dans la machinerie de l’asile, ils en oublient leurs compétences et leurs forces. Il était important d’agir en conséquence et, partout où cela était possible, de faire grandir et soutenir l’exercice de la liberté, même dans les plus petites décisions, dans les opinions et les préférences.

Des rencontres manquées

Ce n’était pas toujours simple. J’ai vu beaucoup de projets et de programmes d’organisations, d’églises et d’associations, planifiés avec de bonnes intentions et des motivations sincères, passer totalement à côté des personnes pour lesquelles elles avaient été prévues. Encore davantage de ces projets ont été abandonnés après un temps d’essai très court, car on n’obtenait pas d’emblée les réactions positives escomptées de la part des bénéficiaires. La raison en était, d’après les organisateurs, le désintérêt et le manque de volonté d’intégration des requérants d’asile déboutés. Je ne sais pas si l’on a demandé une fois l’avis à ces personnes venues d’Afrique, d’Amérique du Sud ou d’Afghanistan.

« Oui, la semaine passée il y avait un homme suisse avec plusieurs tambours. Il a proposé un atelier dans lequel nous devions faire de la musique tous ensemble », m’a raconté un homme du Soudan dans un des centres d’aide d’urgence. Comme tous les autres là-bas, il vit depuis des années sans perspectives dans cet hébergement lugubre, sans avoir le droit de travailler et il ne sait pas s’il va être - et quand - renvoyé dans son pays d’origine. Il ressent sa vie comme insupportablement monotone et ennuyeuse. J’étais donc vraiment heureuse quand il m’a parlé de ce bénévole qui s’est donné la peine de venir dans ce centre isolé pour tenter une approche par le biais de la musique.

Je suis volontiers sourde au mot « devoir ». Je lui ai demandé : « Et comment c’était ? »« Je n’y suis pas allé »« Et pourquoi donc ? »… Je suis étonnée et aussi un peu effrayée, car je me rends compte par à-coups que je suis tombée dans un piège qu’on se tend souvent à soi-même avec de bonnes intentions et les attentes qui vont avec. « Ce jour-là, j’en avais simplement pas envie ».

J’admire cet homme, en somme les deux hommes, qui auraient presque pu se rencontrer. Je souhaite que chaque être humain ait la liberté de faire ses propres choix, avant tout quand il s’agit de propositions « bien intentionnées » qui devraient justement leur « faire du bien ».

Le jeune homme suisse qui s’est retrouvé tout seul avec ses instruments au centre d’hébergement ne saura jamais que leur refus de participer était en quelque sorte une expression de leur pouvoir de décision et un rappel qu’on ne peut et ne doit jamais leur imposer des choses. Cela ne demande pas de grandes explications. Certains n’avaient simplement pas envie de jouer du tambour ce jour-là.

Malheureusement je ne sais pas si l’homme aux tambours est revenu un autre jour. Je le souhaite du fond du cœur. J’espère qu’il n’est pas ressorti aigri et déçu de cette expérience d’une soi-disant « ingratitude des réfugiés », et qu’il a maintenu son projet.

Corriger nos propres attentes

Nous avons passé plusieurs après-midi « seuls » au centre d’hébergement dans le bunker quand personne n’éprouvait le besoin de nous parler. Des heures durant lesquelles nous avons pu repenser et corriger nos propres attentes et les points faibles (« ils devraient »…) inhérents.

Des espaces-temps qui ont été autant de cadeaux précieux pour que nous envisagions de vivre nos prochaines rencontres de manière plus ouverte et plus présente. Plusieurs personnes nous ont dit plus tard :

« Nous avons compris que nous ne devions pas nous entretenir avec vous à tout prix si nous n’en avions pas envie. Vous alliez tout de même revenir. »

La semaine passée, j’ai rencontré un homme algérien que j’avais vu durant quelques années chaque mercredi après-midi dans le centre d’hébergement où nous allions jouer avec les enfants. Nous n’avons jamais parlé ensemble. Ce jour-là nous nous sommes rencontrés dans un autre lieu et une discussion s’est engagée. Je voulais lui parler d’ATD Quart Monde, lui dire qui nous étions, ce que nous faisions. D’un geste de la main, il m’a interrompue en souriant :

« Je sais déjà tout ce que je dois savoir. J’ai observé durant trois ans ce que tu fais. Maintenant j’ai besoin de ton aide ».

Je sais que c’est son courage et aussi son choix qui permettent que notre rencontre d’aujourd’hui puisse se vivre dans la liberté et un profond respect.

Lena Weissinger

Avocate, allemande, Lena Weissinger a été volontaire permanente d’ATD Quart Monde en Suisse de 2010 à 2016.

CC BY-NC-ND