Garder ma dignité et serrer les arbres…

María Ángeles Martín Martín and Rocío Suárez Martín

Translated by Céline Geffroy

p. 15-20

References

Bibliographical reference

María Ángeles Martín Martín and Rocío Suárez Martín, « Garder ma dignité et serrer les arbres… », Revue Quart Monde, 244 | 2017/4, 15-20.

Electronic reference

María Ángeles Martín Martín and Rocío Suárez Martín, « Garder ma dignité et serrer les arbres… », Revue Quart Monde [Online], 244 | 2017/4, Online since 15 June 2018, connection on 30 March 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6961

Extrait d’une interview réalisée à Madrid le 25 septembre 2017. Rocío Suárez Martín, volontaire permanente d’ATD Quart Monde, interroge Maria Angeles Martín Martín sur son expérience de vie et de courage. Sa vision du monde et des relations est imprégnée d’une sagesse forgée dans la lutte permanente pour sa dignité, celle des siens, et de tout être humain. (Traduction en français par Céline Geffroy).

Index de mots-clés

Spiritualité

Q. : Qu’est-ce qui t’a poussée à t’engager dans le Mouvement ATD Quart Monde ?

Maria Angeles Martín Martín : Je me suis impliquée avec ATD Quart Monde car il me semble très important d’éradiquer la pauvreté. J’ai toujours été pauvre, mes grands-parents étaient pauvres, je l’ai vécu et j’en ai bavé. Mais je pense que ça peut changer ; ça me semble logique qu’on puisse y arriver. Comme le dit Joseph Wresinski, les hommes sont coupables de la pauvreté mais si nous nous rassemblons tous et que nous ne restons pas les bras croisés, nous pouvons dire : « Je fais quelque chose » au lieu de rester les bras croisés, et ne pas seulement nous plaindre pour résoudre les problèmes.

Je ne connais pas le Mouvement depuis longtemps, je les ai rencontrés avec la bibliothèque de rue. Quand ils sont partis, je me suis impliquée à Tapori1, et j’aime ça. Dans les Universités populaires Quart Monde, tu vois que tu peux donner ton avis et ça, c’est très important, tu penses que tu as quelque chose à dire et à faire. Ce n’est pas politique, et tu adhères à la religion si tu le veux ou non.

J’adore voir aussi comment les enfants peuvent faire quelque chose depuis qu’ils sont petits. Comme ça, nous les parents, nous ne sommes pas obligés de dire ou de penser : « Eh bien mon fils tu es pauvre mais supporte-le ». Ils peuvent apprendre tellement de choses ! Et surtout ils peuvent vivre avec fierté le fait de venir de quelque part. Tu peux être pauvre, mais être fier des choses qui se sont passées, des choses qui restent, des valeurs que tu as. Tu es généreuse et tu donnes aux autres, alors sans rien te demander, ils te donnent un coup de main… Ça m’impressionne et donc je partage les idées d’ATD Quart Monde avec mes proches.

Depuis que j’y suis, je réalise ce que représente mon histoire et je regarde mon père différemment : ce qu’il a été et ce qu’il m’a laissé. Mon père a été reconnu invalide à trente-quatre ans et on lui a versé une pension de merde alors qu’il avait quatre enfants. Il est mort à l’âge de cinquante ans. Je me rends compte maintenant que mon père m’a beaucoup apporté ; je pense que je suis comme je suis, grâce à lui. Ce n’était pas le père typique qui vous donnait de l’argent et laissait les autres sans rien, il me demandait toujours : « Combien êtes-vous ? Eh bien, tu ne peux pas t’acheter une glace pour toi toute seule, tu devras en acheter sept..» Je me souviens de l’impuissance de mon père qui allait demander des bourses pour la cantine, qu’on ne lui donnait pas, et puis ma mère y allait et on les lui donnait. Je me souviens combien on l’humiliait. « Il faut être une femme, il faut faire pitié pour qu’on te donne un coup de main, sinon tu coules ». C’est une des choses qui me fait le plus de peine, que l’homme ne soit pas si fort que ça malgré sa puissance. On les casse, on les humilie et ils s’effondrent ; et le pire, c’est que dans mon entourage, encore aujourd’hui, on continue de faire ça : des hommes qui perdent leur emploi, qui commencent à boire, qui ne peuvent plus contribuer aux dépenses de la famille, qui deviennent un fardeau…

Quand je regarde en arrière, je vois combien tu dois être fière de cet amour qu’on te donne. Souvent, quand j’ai accompli quelque chose dans la vie, je pense que mon père est là et qu’il serait certainement très fier. Quand j’ai obtenu ma maison, j’ai pensé : « Regarde papa, finalement je l’ai fait… ». Nos parents nous transmettent la constance et le travail car depuis que nous sommes tout petits, ils nous disent : « Si tu n’étudies pas, tu devras travailler… ». Moi, j’ai commencé à travailler quand j’étais vraiment jeune, j’avais seize ans quand je suis partie de la maison. Quand j’ai vu une annonce pour être repasseuse, j’ai pensé que c’était un travail ; même s’ils paient très peu, ce n’est pas grave. Grâce au fait d’avoir un emploi, je peux lutter et puis, surtout, je me sens utile et je sens que je suis professionnelle dans ce que je fais et ça me plaît beaucoup. Maintenant, je sais que c’est tout ça que m’a légué mon père, cet homme humilié par les autres.

Quand je suis à ATD Quart Monde, je m’identifie, je vois que je ne suis pas aussi étrange que cela puisse paraître. Ce n’est pas que je cherche les problèmes ou les personnes qui en ont, mais les problèmes des autres me touchent aussi. Et d’ailleurs, je suis toujours prête à donner un coup de main. J’ai souvent l’impression que ça me vient de ma famille, parce que ma grand-mère m’a toujours tout donné, et maintenant je vois que j’ai beaucoup de chance depuis que je suis petite parce que j’ai toujours été aimée, même si nous sommes passés par des moments vraiment difficiles.

Q. : Quand tout va mal, à quoi t’accroches-tu pour continuer à vivre ?

M. A. M. M. : Quand tout va mal, je m’accroche aux arbres… Quand je n’en peux plus, je me souviens de combien de fois j’ai pensé que je n’en pouvais plus et pourtant je m’en suis toujours sortie. Je me sens faible et pourtant je sens toutes les envies que j’ai de lutter, de ne pas me laisser aller. C’est vrai que les arbres me transmettent leur énergie… Quand je vois que je n’en peux plus, je serre un arbre dans mes bras, il me remplit d’énergie et j’arrive à aller de l’avant. J’y crois, ça me donne de la force pour continuer à me battre. J’ai beaucoup de résilience, je regarde les problèmes objectivement, je les surmonte d’une manière dont je suis fière et avec dignité, même quand ça va mal. La dignité, et serrer des arbres m’aide beaucoup à être forte, à me relever et à continuer la lutte.

C’est aussi en lâchant tout, en osant dire : « Regarde ce qui m’arrive… ». Quand quelqu’un t’écoute et que tu racontes ton problème, tu vois que tout est différent, jusqu’à ce que tu trouves la solution. C’est comme ça que je vois les choses.

Q. : Qu’est-ce qui donne du sens à ta journée quand tu te lèves le matin ?

M. A. M. M. : Ce qui donne du sens à ma vie, c’est d’avoir des responsabilités, ce sont mes filles, le fait d’aller travailler et d’être constante. Dès que je me lève, je pense : « Je suis en bonne santé, je n’ai mal nulle part », même si tout me fait mal, jusqu’au plus profond de mon âme... Mais j’essaye de voir la journée avec optimisme et aussi, sur le chemin du travail, je chante la chanson : « Bonjour Dieu, je suis là, je te remercie de m’avoir donné la vie et de la renouveler tous les jours ». Cette phrase me permet de recommencer du bon pied, même quand j’ai eu une mauvaise journée le jour d’avant et j’essaie d’être à nouveau moi, de sourire à ceux qui passent, aux personnes seules ou âgées..., des choses qui me font me sentir neuve tous les jours. Je chante tous les matins et je pense qu’il faut laisser en arrière les mauvaises choses du jour d’avant et essayer au moins d’aller mieux.

Quand je suis allée à Méry-sur-Oise2 cette année, je me suis rendu compte que je faisais partie de ce Mouvement, de cette forme de lutte, que je pouvais dire : « Nous sommes ensemble ». J’ai compris que le meilleur de nous ressort quand nous sommes ensemble. Ça me rend forte de penser que je fais partie de quelque chose de plus grand que moi, que j’appartiens à un peuple. Quand nous rencontrons les personnes de Suisse ou d’un autre pays dont nous ne connaissons pas la langue et que nous ne pouvons pas communiquer, mais qu’avec un regard nous nous transmettons cette chaleur les uns aux autres, nous nous reconnaissons, alors je pense qu’il y a beaucoup de gens qui devraient connaître ça.

Je suis fière d’être militante même si ma vie et ma situation sont précaires. Depuis que je me reconnais en tant que militante, ma lutte et ma vie prennent forme. C’est essentiel de ne pas avoir honte et ça change ta vie de pouvoir t’engager dans quelque chose, alors que personne ne comptait sur toi.

Quand je parle de Tapori, j’ai le cœur qui s’accélère. Je me sens Tapori, je me souviens de la petite fille que j’ai été, avec toute la colère que je ressentais, toute la rage qui m’habitait, toute la révolte que j’avais à l’intérieur, quand je pensais : « Je ne veux pas être pauvre, il faut changer ça », et maintenant je me rends compte que tous mes gestes, tout ce que je faisais porte un nom. Il y a beaucoup de gens qui pensent comme moi et je me sens désormais bien à ma place.

Q. : Comment réagis-tu avec ceux qui n’ont pas les mêmes idées que toi sur la vie et les gens ? Peut-on vivre ensemble ?

M. A. M. M. : Il y a des gens qui pensent que les pauvres sont des flemmards, qu’ils s’en fichent d’être pauvres et que la seule chose qu’ils désirent, c’est de vivre aux frais de la princesse. Ce que je pense, c’est que nous devrions avoir le minimum garanti et de là, on pourrait juger si quelqu’un est flemmard ou non, parce que quand tu n’as ni travail, ni maison, si on te coupe l’électricité ou l’eau..., ça devient vraiment difficile d’aller de l’avant.

Se relever tous les jours après un coup, c’est difficile… Parfois, tu n’as même plus envie de vivre, tu te demandes : « Comment c’est possible ? ». Et ensuite, n’importe quel changement en mieux dans ta vie te fait dire : « Qu’est-ce qu’elle est belle, la vie ! ». Dès que tu vas un petit peu mieux, tu vois que ça vaut la peine, mais évidemment, tu dois vraiment chercher à améliorer ta vie, et ce n’est pas donné à tout le monde.

Nous avons tous le droit d’avoir des pensées et des idées différentes mais le plus important, c’est de nous respecter, même si nous ne sommes pas d’accord. Même en politique, parfois à cause des idéologies, on oublie d’écouter notre cœur. Ce qui me dérange beaucoup, ce sont les gens qui se croient meilleurs et mieux que toi. Mais en fait, je pense qu’il faut avoir de la peine pour ces gens parce qu’ils sont en train de perdre l’être humain qu’ils sont ; ils ne doivent pas bien vivre avec de telles pensées. Ils ratent tellement de choses !

En conclusion, pour parler de dignité, de nombreuses personnes ont des préjugés, mais la chose la plus importante que j’ai trouvée chez ATD Quart Monde, c’est la dignité, c’est quand tu te respectes toi-même et ce que tu ressens. Alors que la réalité, c’est qu’on nous dit tout le temps : « Tu dois faire ceci ou cela »… Il n’y a aucune raison… Tu es quelqu’un et tu dois être toi-même et nous devons transmettre cette idée à nos enfants en même temps que le savoir. Quand tu écoutes ta grand-mère te raconter comment sa sœur est morte à côté d’elle dans le lit, ou qu’ils vivaient dans une grotte dans les montagnes, qu’elle est venue à Madrid pour travailler en tant qu’employée domestique alors qu’elle était encore enfant, et d’autres choses sur sa vie de couple, alors tu te rends compte que tu n’as pas besoin de grand-chose ni de tant d’attirails qui supposent que tu es pauvre quand tu ne les possèdes pas. Le plus important, c’est d’avoir les gens que tu aimes et l’amour qu’ils te donnent et qui t’enveloppe.

Même lorsque nous allons voir les assistantes sociales, nous voyons bien qu’elles ne nous écoutent pas ; lorsque nous parlons, elles pensent à quoi elles vont dépenser leur argent et à terminer leur travail, ce qui les rend indifférentes à notre dignité ; elles ne voient pas une personne en nous, car sinon elles nous traiteraient différemment.

Qu’est-ce qui nous sépare ?... L’argent qu’elles ont en plus ? Mais parfois, c’est plus grave, ce qui nous sépare. Par exemple, je vais voir une assistante sociale pour lui dire que mes filles ont des problèmes à l’école et au lieu de me répondre en me disant les options de collèges qui existent et seraient mieux adaptés, ou d’autres options, la réponse est : « Je vais envoyer un éducateur chez toi ». En fin de compte, tu dois leur dire : « Pourquoi envoyer un éducateur chez moi ? J’ai quarante-six ans et mes parents m’ont éduquée, j’ai travaillé et lutté toute ma vie, et toi, tu vas envoyer quelqu’un chez moi qui va me dire qu’il ferait mieux que moi ? »

Mais cet éducateur n’a pas à vivre avec mon argent, mes factures, mes dettes, mes soucis, il n’a pas tout ça, il n’a même pas l’amour pour mes filles, alors qu’est-ce qu’il peut faire ?... Bien sûr, avec des réponses comme celles-ci, nous ne sortirons jamais de la pauvreté.

Q. : Comment expliques-tu que tu restes engagée dans la durée ?

M. A. M. M. : Mon engagement est sur le long terme parce qu’il faut transmettre le message du père Joseph et d’ATD Quart Monde et pour ça, il faut du temps. Ils commencent à connaître le Mouvement dans mon quartier. Ce que je désire, c’est que les gens qui s’engagent, le fassent comme moi je l’ai fait : qu’ils découvrent le message de Joseph Wresinski. Ce message est pour moi fondamental : sentir que nous aussi, les pauvres, nous pouvons contribuer à changer la société, que nous avons de l’expérience et qu’au final, c’est très important que nous soyons très nombreux parce qu’ensemble, nous pouvons trouver des solutions plus simples que ce que les gens de l’extérieur peuvent t’apporter.

Quand tu découvres ta dignité et que tu peux dire : « Ça, je ne l’accepte pas », cela te fait sentir tout à fait spécial et important, parce que tu sens que tu marches de l’avant la tête haute, et tu te dis : « Je suis là ; je n’ai rien, mais je suis là ». Tu découvres que tu peux faire tes propres choix et que tu te fiches de ce que pensent les autres, de ce qu’ils veulent t’imposer. Par exemple, dans mon travail, je gagne de la merde mais désormais si je veux me plaindre, je le fais et je m’énerve même, et j’arrive à dire à mon patron : « Tu es un pauvre type parce que tu sais que tu peux me virer quand tu le veux ». Mais pourquoi je devrais me taire et rentrer de mauvaise humeur chez moi et que ce soit mes enfants qui paient à sa place ? Et bien non… Tu es méchant envers moi, tu veux exiger de moi plus que je peux te donner, désormais je ne suis plus d’accord. Et maintenant, quand on me dit : « Tu travailles pour moi », je réponds : « Non, tu te trompes, je ne travaille pas pour toi, je travaille pour moi et mes filles et si je ne travaille pas ici, ce sera ailleurs. Je ne l’accepte plus, même si tu es mon chef ou mon assistante sociale ».

Je m’engage parce que je veux raconter aux miens ce que j’ai vécu ; j’ai besoin que mes filles le sachent et s’y reconnaissent afin qu’elles puissent apprendre et se sentir heureuses. Qu’elles sachent que mon père a été humilié partout mais qu’il ne nous a jamais oubliés, que même s’il était alcoolique et que ma mère a travaillé comme une mule du matin au soir pour pouvoir survivre et qu’il tanguait d’un bout à l’autre de la rue et que tout le monde parlait de nous, elles doivent savoir qu’avant d’aller boire, quand il avait de l’argent, il nous achetait quelque chose à nous, ses enfants, et qu’il se préoccupait de nous tous. Même si les autres ne le comprennent pas, c’étaient des gestes d’amour. Par exemple, tous les dimanches, la première chose qu’il faisait, c’était de jouer aux cartes avec nous et de nous acheter des frites pour que le dimanche soit une journée spéciale en famille, et c’étaient des moments de bonheur. Tu dois apprendre que ces gestes donnent du sens à ta vie, que nous valons mieux que ce que nous avons, parce que sinon, vu que je n’ai que des dettes, tu imagines… ? Je serais plus morte que vive !

Je suis d’accord que pour comprendre tout cela il faut du temps, mais je veux le transmettre aux autres, à ceux qui ne savent pas encore qu’ils sont des militants. La tristesse, la colère ne peuvent guider notre vie. Quand tu sais qui tu es, d’où tu viens, tu réalises que tu as beaucoup de choses importantes à dire, et tu veux expliquer que nous pouvons arriver à nous sentir heureux avec nous-mêmes.

1 Tapori est la branche enfance du Mouvement international ATD Quart Monde. Voir également le site : http://www.atd-quartmonde.org/pour-agir/

2 Centre international d’ATD Quart Monde, dans le Val d’Oise (France) où sont organisées régulièrement des sessions de rencontre et de formation.

1 Tapori est la branche enfance du Mouvement international ATD Quart Monde. Voir également le site : http://www.atd-quartmonde.org/pour-agir/agissez-avec-les-enfants/

2 Centre international d’ATD Quart Monde, dans le Val d’Oise (France) où sont organisées régulièrement des sessions de rencontre et de formation.

María Ángeles Martín Martín

María Ángeles Martín Martín exerce le métier de repasseuse ; mère de deux filles, elle est engagée comme militante d’ATD Quart Monde Espagne, et animatrice Tapori.

Rocío Suárez Martín

CC BY-NC-ND