Pas de carte de navigation

Diana Skelton

Translated by Martine Courvoisier

p. 4-8

Translated from:
No Road Map

References

Bibliographical reference

Diana Skelton, « Pas de carte de navigation », Revue Quart Monde, 244 | 2017/4, 4-8.

Electronic reference

Diana Skelton, « Pas de carte de navigation », Revue Quart Monde [Online], 244 | 2017/4, Online since 15 June 2018, connection on 30 March 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6956

Mener sa propre quête de sens et de spiritualité à la lumière de la vie de ceux qui vivent dans la grande pauvreté, telle est l’invitation du Mouvement ATD Quart Monde. Si religions et laïcité se mettaient à leur écoute, de nouveaux lieux sacrés verraient le jour, où chacun, sans discrimination, pourrait puiser force et sens.

Index de mots-clés

Spiritualité

Quand j’avais seize ans, pendant mon temps libre, j’allais aider dans un centre de soupe populaire pour enfants dans un quartier très défavorisé de Washington DC1. La personne employée comme responsable du lieu était tellement épuisée qu’elle était au bord du burn-out et prête à tout quitter. Trois années plus tard, alors que je découvrais ATD Quart Monde, l’une des choses qui m’a le plus frappée dans son approche de lutte contre la pauvreté était l’attention qu’il attachait à permettre à chacun et chacune de se sentir engagé tout au long de sa vie.

Arriver à trouver les mots pour en parler avec justesse peut se révéler un véritable défi. ATD Quart Monde évite d’avoir à utiliser le terme-même de burn-out à cause de son association avec les personnes nanties qui essayent d’œuvrer à la place des autres. Nous avons besoin de mots qui parlent de la lutte contre le désespoir de tous, y compris ceux qui sont nés dans la grande pauvreté. Comme le souligne ce numéro de la Revue Quart Monde, certains trouvent leur soutien dans leurs croyances religieuses tandis que d’autres, qui ne s’identifient avec aucune appartenance religieuse, puisent leur force dans une philosophie existentielle, ou bien dans la beauté et la culture, ou encore dans une spiritualité non religieuse qui porte en elle des préceptes qui leur sont chers, inhérents à la force motrice de leur vie. Là aussi les mots sont piégés. Essayant de traduire le titre de ce numéro dans ma langue maternelle m’a fait penser à la façon très poétique dont une de mes amies a qualifié le travail qu’elle fait avec ATD Quart Monde : « C’est ce qui fait chanter mon cœur ! » Toutefois une autre amie, tout aussi engagée avec le Mouvement, mais plus terre à terre, n’est pas à l’aise pour évoquer ce qui fait que le cœur de chacun puisse « chanter ».

Diversité et discorde

La religion peut être source de discorde, comme le décrit Janet Nelson, une alliée d’ATD Quart Monde qui a grandi au Congo. Elle se souvient que les enfants avec lesquels elle jouait là-bas - et qui appartenaient à trois religions différentes - nommaient souvent ces différences, disant à ceux qui ne pratiquaient pas comme eux qu’ils étaient damnés. Janet dit :

« Bien que les principales religions aient en commun certains mêmes principes - compassion, paix, etc. - les gens sont trop souvent pris par les détails qui forment l’identité de leur communauté de foi et en oublient les valeurs les plus importantes. Ce qui peut le mieux rassembler toutes les personnes, ce sont les outils internationaux des droits de l’homme. Négociés par toutes les nations du monde, je pense que les accords des droits de l’homme sont fondés sur des principes de dignité, respect, égalité et un niveau de vie décent pour chacun. »

La plupart des organismes de lutte pour la justice sociale entrent dans l’un des trois modèles. Certains sont totalement laïques, souvent basés sur les droits de l’homme. D’autres rassemblent spécifiquement des croyants d’une même tradition religieuse. Et d’autres sont des organismes interconfessionnels, visant à établir le dialogue entre les adhérents et les chefs de deux ou plusieurs religions. Comme ATD Quart Monde n’entre dans aucune de ces catégories, il n’y a aucune carte de navigation à suivre dans son approche. Le fondateur, Joseph Wresinski, accueillait tous ceux qui, comme lui, croyaient qu’il était crucial que des gens s’engagent avec des personnes vivant dans la grande pauvreté et ce, au nom de l’humanité qui nous est commune à tous. Les premières personnes qui ont répondu à son appel en le rejoignant étaient justement issues de différentes croyances, certaines religieuses et d’autres pas du tout religieuses. Aujourd’hui, parmi les membres et les amis d’ATD, on compte des chrétiens, des musulmans, des bouddhistes, des juifs, des hindous, des animistes, et des humanistes.

Cette diversité donna sa direction propre à ce Mouvement. Alors que la vocation de Joseph Wresinski en tant que prêtre catholique resta de première importance pour lui, il sortit de cette tradition pour créer un vaste Mouvement à partir des plus pauvres. Il ne visait pas à ce qu’ATD Quart Monde reste d’une certaine manière neutre dans le domaine de la spiritualité et de la religion. Au contraire, il invitait chaque personne, quelles que soient leurs croyances religieuses ou philosophiques, à mener leur propre quête de sens et de spiritualité à la lumière de la vie de ceux qui vivent dans la grande pauvreté. Pour lui l’essentiel était de garder ces repères : comprendre que les personnes vivant dans l’extrême pauvreté aspirent à plus que leur bonheur personnel ; et qu’ATD se devait d’honorer le droit fondamental de chaque personne à cultiver une telle aspiration en respectant l’intégrité de la dignité humaine, y compris en ce qui peut toucher aux aspects spirituels ou religieux.

Souvent, lorsqu’on leur demande ce qui est le plus important pour elles, les personnes vivant dans la pauvreté citent la religion. Certaines disent le caractère essentiel dans leur vie de leurs communautés d’appartenance religieuse locales. L’une d’elles ressent que son église est le seul lieu où elle arrive à briser le silence qui entoure la plupart des défis auxquels sa famille a dû faire face depuis des années. D’autres pensent que la religion représente un espoir pour que leurs jeunes y trouvent la force de sortir de l’engrenage de la drogue et des gangs. Ces liens par la religion peuvent jouer un rôle précieux, à la fois pour ceux qui vivent dans la grande pauvreté et pour les autres membres de leur communauté.

Par contre, d’autres personnes vivant dans la pauvreté ne pensent pas que la religion leur apporte de l’espoir. Un leader religieux peut leur avoir dit que ce qu’ils vivent est dû à leurs péchés. Une femme qui n’a pas pu sauver ses fils du désespoir, de la drogue, de l’alcool et de la violence demande : « Quand je meurs, comment est-ce que je pourrais rencontrer Dieu, moi qui n’ai pas pu sauver mes enfants ? » Une autre femme, qui pense que tous ses efforts se sont soldés par des échecs, interroge : « Suis-je donc maudite par Dieu ? »

D’autres encore, vivant dans la grande pauvreté trouvent que la religion est source de désaccord. Une assistance émanant d’une source religieuse peut être liée à de la coercition, de la manipulation, de l’extrémisme, ou tout simplement faire sentir aux bénéficiaires qu’ils n’en sont pas dignes. Lenore Cola, une militante d’ATD Quart Monde, parlait ainsi de son ancien quartier à Harlem, New York :

« La religion met une pression sur les gens… ’On peut faire ceci pour vous mais vous devez ça en contrepartie’… Quand tu vas à l’église en tant que donateur, tu t’assois tout devant, droit et fier, te vantant de ta largesse. Ton nom est inscrit partout. (...) Les Témoins de Jéhovah viennent frapper à ta porte pour imposer leurs croyances sur toi. Quelqu’un avait commencé à faire çà quand on se retrouvait à la Maison Quart Monde. À chaque fois, il y avait des disputes. Donc on a dû s’arrêter de parler de religion. »

La laïcité fonctionne-t-elle ?

Comme Janet Nelson, j’ai été élevée avec la conviction que la laïcité de l’État est la façon idéale de respecter la dignité, l’égalité, et les droits de chacun. Mais depuis, je suis moins sûre de ce à quoi devrait ressembler une société laïque et harmonieuse. J’ai vécu pendant des années en France où l’État a une interprétation très stricte de la laïcité qui me pose problème. Dans certaines villes, cela sert de justification pour obliger tous les écoliers à manger du porc à la cantine. C’était au nom de la laïcité qu’une amie de ma fille s’est fait exclure pour avoir revêtu un hijab, alors qu’elle était encore entre les deux grilles de la sortie de l’école, au lieu d’avoir attendu d’être sur le trottoir. En quoi pénaliser une enfant, qui justement essayait de respecter la réglementation contre les symboles religieux au sein des écoles, sert-il une société riche en diversité ? Encore plus dérangeant, un commissaire gouvernemental français examinant la demande de citoyenneté d’une ressortissante marocaine avait « noté avec approbation dans son rapport que cette femme a été traitée par un gynécologue masculin pendant ses grossesses ». Par ailleurs, d’autres règlements interdisent le port du burkini sur la plage ou d’une jupe très longue à l’école. On exige aussi le short sur jambes nues en éducation physique. Cette politique contre la modestie corporelle féminine est sexiste et intrusive.

Le professeur Adam Seligman, directeur de CEDAR (Communautés Engagées dans la Différence et la Religion) formule trois objections concernant la laïcité :

  • Sa première argumentation est que cela escamote leurs différences substantielles en ne laissant aucune place à leur reconnaissance et au débat. Il remet en question le fait qu’un pays se déclare croire à « l’égalité » quand de fait, nombre d’individus et de groupes religieux y résidant n’en donneraient pas la même définition. Ces différences notables sont mises en lumière par certaines réactions aux attentats terroristes quand une société censée laïque et soudée lâche des paroles de haine au nom de la religion.

  • Son deuxième point concerne le modèle laïque de gouvernance basé sur la théorie qu’une fois que tous dans le monde entier consentiront enfin à la laïcité, les choses iront pour le mieux. Est-ce bien réaliste dans un monde où plus de 80 % de la population se considère croyante ? Adam considère aussi l’arrogance de ce modèle, dont les certitudes ne diffèrent pas vraiment de celles des missionnaires coloniaux. C’est un modèle qui mène à l’assimilation des différences culturelles. Tandis que ces différences ne justifieront jamais que les droits de l’homme soient violés, il faut cependant prendre en compte que beaucoup de cultures ont des traditions riches et précieuses qui pourraient disparaître sous l’effet de l’assimilation.

  • Bien que la laïcité clame sa neutralité face à la religion, elle se fonde sur le modèle protestant qui affirme que tout être humain est capable de libre arbitre et de choisir entre le bien du mal. Mais beaucoup de gens ne croient pas à l’autonomie en matière de morale. La laïcité fournirait-elle un cadre moral commun pour les gens qui croient que les lois régissant tout comportement moral ne peuvent venir que de Dieu seul et que c’est mal pour des individus de prendre leurs propres décisions ?

Pauvreté, recherche de sens, et appartenance

Tous autant que nous sommes, que nous soyons porteurs ou non de traditions laïques ou religieuses, ou même des deux tendances, nous avons grandi dans un monde où certaines personnes sont exclues et montrées du doigt à cause de leur grande pauvreté. Comment chacun de nous peut-il s’engager aux côtés des décideurs politiques, des citoyens ordinaires, et des chefs religieux, à changer cet état de fait ? Alors que certains leaders religieux peuvent juger les pauvres, nous connaissons aussi dans chaque religion des responsables qui font tout ce qu’ils peuvent pour être aux côtés des plus pauvres, comme ce pasteur d’un zone défavorisée de la République centrafricaine qui cherche à ce qu’aucun de ses voisins ne se sente exclu par qui que ce soit, ou comme ce rabbin en France qui demande :

« Comment une personne qui est exclue du monde du travail pourrait-elle vivre le Sabbat comme un jour de repos ? Le véritable Sabbat donne toute sa valeur au travail tant celui-ci rend la liberté et la dignité à chacun. »

Il est essentiel que ces personnes et d’autres leaders religieux aient l’occasion de réfléchir ensemble avec ceux et celles qui vivent dans une grande précarité.

La société n’est pas à l’écoute de ces derniers. Qui sait ce à quoi ils doivent faire face ? Qui connaît les aspirations qui leur tiennent à cœur ? Qui les considère comme des personnes capables d’en inspirer d’autres ? Moraene Roberts, une militante d’ATD Quart Monde à Londres, elle-même vivant dans la pauvreté, pratique un culte païen et ses rites2. Quand on lui pose la question : « Cela fait quoi d’être païenne ? », elle cite Ours Blanc, un auteur né en 1929 dans la Réserve amérindienne de Terre Blanche.

« Quand les humains prennent part à une cérémonie, ils entrent dans une sphère sacrée. Tout ce qui est en dehors de cet espace est considérablement amoindri. Le temps revêt une dimension tout autre. Les émotions circulent plus librement. Les corps des participants se remplissent de l’énergie de la vie et cette énergie se propage et bénit toute la création alentour. Tout est renouvelé : tout devient sacré ».

En ce qui me concerne, la description de cet espace sacré, où chaque personne peut puiser de l’énergie et bénir la création, évoque ce que nombre d’entre nous expérimentent chaque année durant la Journée mondiale du refus de la misère. Quand nous sommes réunis pour marquer ce jour, nous manifestons que les personnes dans la pauvreté ont quelque chose de profondément significatif à partager au reste du monde. Nous résistons à l’exclusion et à la stigmatisation en créant un sentiment d’appartenance pour tous. On peut aussi créer un espace sacré en communiant au sens du beau que portent les personnes dans la pauvreté. Souvent la précarité abîme les gens et les met dans des situations qu’ils ne maîtrisent pas. Collaborer ensemble à la création de la musique, de l’art plastique ou du théâtre est un moyen de faire grandir la capacité d’agir, le sentiment d’appartenance, et l’intuition de chaque personne. Cela aussi peut bénir la création.

Les personnes vivant dans l’extrême pauvreté ont le droit d’être rejointes par des hommes et des femmes de toutes croyances ou philosophie ; de même, il est essentiel que des gens de toutes croyances aient la possibilité de réfléchir avec ceux et celles qui vivent dans la grande pauvreté.

Au sein d’ATD Quart Monde nous n’avons peut-être pas de carte de navigation dans notre approche, mais nos racines et notre âme sont dans la création des liens avec des gens qui ont été exclus de bien des réalités de la vie : de l’éducation, ou d’un travail digne, ou bien de la citoyenneté, ou encore de lieux que la société regarde comme sacrés. Des êtres qui peut-être auparavant n’ont jamais éprouvé un sentiment d’appartenance peuvent eux aussi aider à transformer la société en créant de nouveaux espaces sacrés, où tout un chacun peut puiser la force de durer dans son engagement.

1 Article traduit de l’anglais par Martine Courvoisier.

2 Le néopaganisme est un mouvement de résurgence du paganisme antique, influencé par l’apport de religions polythéistes extra-européennes, les

1 Article traduit de l’anglais par Martine Courvoisier.

2 Le néopaganisme est un mouvement de résurgence du paganisme antique, influencé par l’apport de religions polythéistes extra-européennes, les traditions ancestrales européennes, l’ésotérisme et la sorcellerie (source Wikipedia).

Diana Skelton

Diana Skelton a rejoint le volontariat d’ATD Quart Monde en 1986 et a fait partie d’équipes sur le terrain aux États-Unis, à Madagascar, et en France. Elle a été adjointe à la Délégation générale d’ATD Quart Monde de 2008 à 2016, et est actuellement chargée de mission, basée à Londres.

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