La force d’un peuple

Martine Hosselet-Herbignat

p. 34-37

References

Bibliographical reference

Martine Hosselet-Herbignat, « La force d’un peuple », Revue Quart Monde, 245 | 2018/1, 34-37.

Electronic reference

Martine Hosselet-Herbignat, « La force d’un peuple », Revue Quart Monde [Online], 245 | 2018/1, Online since 01 September 2018, connection on 20 November 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/7162

12 janvier 2010. Haïti est secoué par un séisme de magnitude 7. Plus de 230 000 personnes perdent la vie. Après la catastrophe, Jean-Michel Defromont, écrivain et volontaire permanent d’ATD Quart Monde, est envoyé en Haïti. Pour écrire, avec les gens. Écrire pour survivre. Quand il rentre, on lui dit que six personnes, dont cinq rescapées, veulent continuer l’aventure.
Défi hasardeux…

En décembre 2017, sept ans après le séisme, Ravine l’espérance. Cette semaine-là à Port-au-Prince1 vient de paraître. Sept ans de travail, d’écriture et de réécriture, pendant lesquels aucun des auteurs, tous compagnons d’engagement au sein d’ATD Quart Monde, n’a raté une séance. Preuve de la volonté inébranlable qui les a poussés à écrire2. Le résultat est un roman intime et haletant, des images surprenantes, captivantes, d’un pays souvent stigmatisé, mais dont les habitants ont l’habitude de rendre possible l’impossible.

Les voix des personnages se mêlent pour conter l’histoire de ce bidonville à flanc de colline de la capitale. Jésula, huit ans, abandonnée par sa mère en quête d’un avenir meilleur et recueillie par une famille du bidonville. Mickenson, garçon cherchant à survivre au jour le jour dans les rues. Fati, animatrice de bibliothèque de rue. Vinila, veillant sur le quartier. Et tant d’autres… Tous ces personnages différents peuplent ce livre choral, chacun avec son langage propre. Des chapitres très courts tissés comme une tapisserie colorée donnent au final un tableau humain, haut en couleur de ce pays. On a l’impression de connaître un Haïti hors des clichés, d’avoir fait le voyage avec les plus vraies de ces personnes, celles qui vivent au plus près de la terre, de la misère, donc de la réalité quotidienne et difficile.

« Écrire m’a libéré, explique Kysly Joseph3, l’un des auteurs, qui venait de rentrer à Lyon après un séjour dans sa famille haïtienne quand s’est produit le séisme.
Je me demandais : pourquoi moi, j’ai été épargné ?... Ça n’est pas nous qui allions vers l’écriture. C’est l’écriture qui est venue à nous. Et c’est pareil pour les personnages : ce sont les personnages qui sont venus à nous. Et c’est libérateur, quand vous êtes capable d’être en sursaut du cauchemar et de prendre votre plume, de réécrire ce que vous venez de vivre. Mes cauchemars se sont estompés. »

Haïti, pays de résistance

En janvier 2010, Michaëlle Jean était Gouverneur général en chef du Canada. Un aide de camp vient lui apprendre : « La nouvelle que nous recevons est terrible… »

Arrivée quelques jours plus tard en Haïti, elle se souvient :

« C’est comme si une bombe atomique avait été larguée sur les parties du pays touchées et dévastées. » 

Elle apprécie Ravine l’espérance car :

« On ne parle pas de résilience, on parle de résistance. Haïti n’est pas un pays de résilience comme on a beaucoup dit. Haïti est un pays de résistance. On lutte et on se relève de nombreuses épreuves et l’idée d’être debout est toujours là. Et ça, c’est fondateur du peuple haïtien, c’est fondateur de l’histoire même de ce pays, d’un peuple debout. Je salue dans ce livre une volonté de dire comment l’on n’a pas vu venir et comment dans les sept jours qui ont précédé ce 12 janvier on avait toutes les raisons aussi de se réjouir : Haïti venait de réaliser un exploit, avec un taux de croissance de 6 % le plus important pour la région. Sur le plan économique, on n’avait jamais vécu ça, c’était la meilleure performance dans la région et le 1er janvier, on avait envie de célébrer cela. Douze jours plus tard, tous les efforts étaient dévastés. Dans les images on voit la fatigue, on voit le peuple voulant tenir, mais exsangue – nous avons perdu tellement des nôtres… C’est inouï ! Mais j’aime que vous aidiez dans ce récit à transcender le deuil dans ces gestes quotidiens. Le récit de ces gestes quotidiens fait voir que la vie espère toujours triompher en Haïti. Vous foulez cette terre une fois, elle ne vous quitte plus jamais ! Vous êtes transformés, parce qu’il se passe quelque chose de si grand là au quotidien que cela vous interpelle et cela vous transforme inévitablement. Je l’ai vu. Comme envoyée spéciale de l’UNESCO j’ai été en Haïti tous les mois et demi. Le pays me manque infiniment. »

Haïti, pays de poètes

Gérald Bloncourt, Haïtien, est lui aussi habité par l’amour inconditionnel de son pays meurtri, où « tout le monde raconte, tout le monde écrit, tout le monde est poète ». Il évoque cette anecdote :

« J’avais sept ans. Tous les après-midi venait un vieux conteur ; il était en haillons. Aujourd’hui personne n’est plus en haillons. Sa chemise était une vraie dentelle. Il s’arrêtait, tous les après-midi, devant la barrière en fer forgé où ma mère avait une école. Il racontait une histoire un peu comme les contes des Mille et une nuits. Il nous charmait ; tous les jours il nous racontait quelque chose de nouveau autour de cette histoire. Ma nourrice haïtienne, Maman Dédé, me permettait d’aller l’écouter si j’avais bu mon verre de lait du goûter, ce qui était assez copieux à l’époque. J’avais le droit d’aller l’écouter en restant derrière la barrière pour ne pas fréquenter les petits vagabonds des bidonvilles des alentours – qui étaient finalement mes copains. Alors Diogène racontait son histoire. Un jour, un camion de la garde d’Haïti est arrivé : ils ont sauté du camion, ils ont attrapé Diogène et ils ont commencé à le matraquer. J’entends encore les coups de coco-macaque sur son crâne comme sur une calebasse. Ils l’ont entraîné. Il m’a regardé. Moi je le voyais. Il y avait un grand crochet de fer pour ouvrir la barrière qui faisait trois mètres : j’ai essayé de l’ouvrir pour qu’il se réfugie chez moi, mais je n’y suis pas parvenu, j’avais sept ans. Et ils l’ont emmené. La colère m’a envahi, je me suis dit : ‘Pourquoi ? Ça n’est pas juste !’ Tous les petits camarades se sont sauvés, ils ont rejoint leur bidonville. Maman Dédé, entendant du bruit, est venue me voir. Je lui dis : ‘Pourquoi ils ont fait ça ? Pourquoi ? Pourquoi ?’ Elle me dit : ‘Tu sais, chéri, c’est comme ça en Haïti… C’est parce que demain il y a le bateau de touristes yankees qui arrive, alors il faut nettoyer la ville pour qu’elle soit propre’. Diogène n’est jamais revenu. Ça m’a marqué. Je pense que c’est à cet instant précis, à sept ans, que j’ai employé ce grand mot : je suis devenu révolutionnaire. Je me suis dit : il faut changer le monde. C’est une date qui ne m’a jamais quitté… »

Haïti, pays de « citoyens pensants »

« En Haïti, on dit (en créole) : ‘Analphabète peut-être, mais pas bête’, continue Michaëlle Jean.

« Et ATD Quart Monde a cette approche. ATD Quart Monde sait que même en situation de grande pauvreté, de grandes difficultés dans l’épreuve, on n’en pense pas moins. On ne peut pas se relever de cette catastrophe ou penser la relève ou la reconstruction, sans inclure ceux et celles qui affrontent cette épreuve et la vivent vraiment dans des circonstances pratiquement indescriptibles, mais qui résistent.
Or, quand la machine de l’aide se met en route, souvent chaque organisation travaille pour elle-même et n’inclut pas. C’est un drame. Je l’ai vécu pendant quatre ans et demi en Haïti où j’ai agi comme envoyée spéciale et c’était affolant. On arrive avec une aide déjà formatée, avec des critères et des exigences, mais sans jamais penser à ceux et celles qui doivent s’y soumettre. Il n’y avait pas d’harmonisation des critères. Chaque organisation a les siens, a son mode de procédure. Dans un pays où 60 % de la fonction publique avait été broyée par le tremblement de terre, et avait disparu, on lui imposait cette espèce de chape de plomb de l’aide qui était impossible à porter. On dictait des règles et c’était abominable. Ce qui était proposé comme solution devenait finalement aussi problème.
Les solutions haïtiennes aux problèmes haïtiens ont toujours été laissées de côté. C’est le pays le plus étudié au monde. Tout le monde pense sur Haïti et pour Haïti. Mais par contre, pas beaucoup d’écoute, d’accueil, d’investissement sur ce que les Haïtiens eux-mêmes portent, font, pensent des situations qu’ils vivent. Le drame c’est ça, c’est vraiment ça. »

Elle dira aussi :

« Mais l’espérance est une raison d’être en Haïti. Ce qui nous permet de toujours résister, c’est que nous savons qu’il est toujours possible de faire reculer l’impossible. On s’y emploie tous les jours en Haïti. Et j’aime comment vous avez su en quelque sorte capter cela. »

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©David Lockwood - ATD Quart Monde

1 Ravine l’Espérance. Cette semaine-là à Port-au-Prince, Jean-Michel Defromont, Louis-Adrien Delva, Kysly Joseph, Laura Nerline Laguerre, David

2 Voir l’article de Jean-Michel Defromont dans la RQM N° 243, sept. 2017, p. 29.

3 Les citations dans cet article sont extraites des interventions lors de la table ronde organisée à l’Organisation Internationale de la Francophonie

1 Ravine l’Espérance. Cette semaine-là à Port-au-Prince, Jean-Michel Defromont, Louis-Adrien Delva, Kysly Joseph, Laura Nerline Laguerre, David Lockwood, Jacques Petidor et Jacqueline Plaisir, Éd. Quart Monde, 2017, 400 p., 10 €.

2 Voir l’article de Jean-Michel Defromont dans la RQM N° 243, sept. 2017, p. 29.

3 Les citations dans cet article sont extraites des interventions lors de la table ronde organisée à l’Organisation Internationale de la Francophonie à Paris le 11 janvier 2018, animée par Eugénie Barbezat (journaliste à L’Humanité et à Radio-Alligre), avec Jean-Michel Defromont et Kysly Joseph, co-auteurs du livre ; Isabelle Perrin, Déléguée générale du Mouvement international ATD Quart Monde ; Gérald Bloncourt, photographe et poète haïtien ; Michaëlle Jean, Secrétaire générale de l’OIF.

©David Lockwood - ATD Quart Monde

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