N° 246, 2018/2   •  Ni potence, ni pitié !
Éditorial

Donner un nom aux invisibles

Isabelle Pypaert Perrin
  • p. 1
  • publié en juin 2018
Texte intégral

Comment s’y prend-on scientifiquement pour évaluer le nombre des personnes qui n’apparaissent pas dans les recensements ou les statistiques ? Je ne sais pas. Par contre, dans cette foule immense d’êtres humains privés du droit d’exister, je pense immédiatement à Élie et Wedline, enfants longtemps non scolarisés faute de papiers ; je pense à Kero qui ne peut donner une identité à ses enfants parce qu’il n’en a pas lui-même. Et je pense aussi à Jan, des Pays-Bas, que j’ai rencontré la semaine dernière. Comme d’autres de ses concitoyens sans domicile ou vivant de façon permanente dans des campings ou dans les bois, il a été radié des registres de la population. Pas de domiciliation, pas d’accès à la solidarité nationale.

Ils sont nombreux à être ainsi mis à l’écart par un système social pourtant considéré comme l’un des plus performants et protecteurs d’Europe. Soupçonnés d’être des fraudeurs potentiels, ces citoyens fantômes en sont réduits à vivre comme des clandestins dans leur propre pays. Ils deviennent invisibles. Nos sociétés semblent sans cesse réinventer la mise au ban des « mauvais pauvres », ceux dont on n’attend rien si ce n’est parfois qu’ils fassent des efforts, qu’ils prouvent qu’ils veulent s’en sortir, qu’ils s’éduquent.

En France, on entend certains ténors politiques crier à l’assistanat, comme si les pauvres avaient inventé la misère, tandis que des personnes qui auraient droit au RSA ne le demandent pas, tant son accès est difficile et perçu comme honteux. C’est aussi une façon de tenir à l’écart, hors du droit, hors de la communauté, ceux qui supportent de dures conditions de vie et portent ainsi nos manquements aux idéaux de justice et de fraternité.

Joseph Wresinski nous a appris que l’homme dans la misère est maintenu dans sa condition justement parce qu’on n’attend rien de lui, parce qu’il est empêché de donner ce qu’il porte de plus fort en lui, son sens de l’humanité, qui pourrait renverser les priorités et transformer nos façons de vivre ensemble. Les personnes dans la grande pauvreté nous apprennent l’exigence de la rencontre et des relations qui libèrent. Elles nous appellent à la rencontre « à hauteur des yeux » pour sortir des relations de domination qui détruisent, réduisent au silence, mettent à l’écart. Elles nous poussent à créer des liens qui permettent de nommer chacun pour qu’il soit connu et reconnu, afin de donner le meilleur de lui-même et d’exister pleinement avec les autres.

Pour citer cet article Isabelle Pypaert Perrin, « Donner un nom aux invisibles », Revue Quart Monde, Année 2018, Ni potence, ni pitié !, Éditorial, mis à jour le : 02/06/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/7206.