N° 246, 2018/2   •  Ni potence, ni pitié !
Dossier

Ni potence, ni pitié !

Martine Hosselet-Herbignat
  • p. 3
  • publié en juin 2018
Texte intégral

Il y a plus de trente ans, l’historien Bronislaw Geremek publiait La potence ou la pitié1. Il expliquait comment la pauvreté n’avait jamais cessé d’inspirer des sentiments contradictoires. De la part des individus, compassion et répulsion. De la part des autorités et des pouvoirs publics, institutions de secours et institutions de répression. Ce livre est devenu une référence.

Pour le philosophe Paul Dumouchel, la question est : pourquoi si nombreux sont ceux qui approuvent les politiques répressives à l’égard de la pauvreté, et qui trouvent le principe de l’aide punitive à la fois rationnel et évident ? Michael Lambert, historien, déconstruit l’État-providence en Grande-Bretagne, qui peine à sortir des dilemmes engendrés par la « gérance » de la pauvreté et qui ignore superbement la parole des personnes affectées par les politiques sociales et leurs implications. Axelle Brodiez-Dolino observe les façons dont ce régime binaire « pitié-potence » a pu, au cours du siècle dernier, être contourné ou surmonté, et qui sont porteuses de pistes pour l’avenir. Comme juriste, Jacques Fierens constate lui aussi l’échec fréquent, pour le droit, à traduire une autre réponse que la répression ou la pitié, tant la crainte subsiste toujours de voir les acquis démantelés par le néo-libéralisme, et le principe d’équité battu en brèche. « Ce qu’affirme une très longue tradition, à laquelle le père Joseph Wresinski appartient, est que la seule manière d’échapper à la potence ou à la pitié est l’‘agapè’, qui peut prendre la forme d’une pauvreté cette fois consentie, en solidarité avec ceux qui subissent la misère. » conclut-il.2

À Gardanne (France), un maire et un collectif de citoyens choisissent résolument l’accueil et le logement de familles roms ; ils engagent d’importants moyens humains dans ce processus qui vise une coopération intelligente entre pouvoir politique et société civile. Depuis les années 60, le centre d’accueil Frimhurst, en Grande-Bretagne, révolutionne la manière d’accompagner les familles les plus en difficultés. Les membres de la Ferme Berthe Rousseau à Montréal, les parents et leurs enfants qui choisissent, à Paris, de vivre une colocation solidaire avec des personnes précédemment sans domicile fixe, expérimentent que « Le développement durable, c’est aussi le développement des personnes et du cœur, c’est le développement de la vie au sens large.3 » Représentations revisitées, qui font socles pour une réelle démocratie locale, nationale et internationale, comme le préconisait déjà il y a vingt ans le Rapport Wresinski.4 Ce matin un article m’interpelle : la Banque mondiale estime qu’ils seraient un milliard cent millions, les habitants de la terre qui ne peuvent prouver leur identité.

Comment s’y prend-on scientifiquement pour évaluer le nombre des personnes qui n’apparaissent pas dans les recensements ou les statistiques ? Je ne sais pas. Par contre, dans cette foule immense d’êtres humains privés du droit d’exister, je pense immédiatement à Élie et Wedline, enfants longtemps non scolarisés faute de papiers ; je pense à Kero qui ne peut donner une identité à ses enfants parce qu’il n’en a pas lui-même. Et je pense aussi à Jan, des Pays-Bas, que j’ai rencontré la semaine dernière. Comme d’autres de ses concitoyens sans domicile ou vivant de façon permanente dans des campings ou dans les bois, il a été radié des registres de la population. Pas de domiciliation, pas d’accès à la solidarité nationale.

Ils sont nombreux à être ainsi mis à l’écart par un système social pourtant considéré comme l’un des plus performants et protecteurs d’Europe. Soupçonnés d’être des fraudeurs potentiels, ces citoyens fantômes en sont réduits à vivre comme des clandestins dans leur propre pays. Ils deviennent invisibles. Nos sociétés semblent sans cesse réinventer la mise au ban des « mauvais pauvres », ceux dont on n’attend rien si ce n’est parfois qu’ils fassent des efforts, qu’ils prouvent qu’ils veulent s’en sortir, qu’ils s’éduquent.

En France, on entend certains ténors politiques crier à l’assistanat, comme si les pauvres avaient inventé la misère, tandis que des personnes qui auraient droit au RSA ne le demandent pas, tant son accès est difficile et perçu comme honteux. C’est aussi une façon de tenir à l’écart, hors du droit, hors de la communauté, ceux qui supportent de dures conditions de vie et portent ainsi nos manquements aux idéaux de justice et de fraternité.

Joseph Wresinski nous a appris que l’homme dans la misère est maintenu dans sa condition justement parce qu’on n’attend rien de lui, parce qu’il est empêché de donner ce qu’il porte de plus fort en lui, son sens de l’humanité, qui pourrait renverser les priorités et transformer nos façons de vivre ensemble. Les personnes dans la grande pauvreté nous apprennent l’exigence de la rencontre et des relations qui libèrent. Elles nous appellent à la rencontre « à hauteur des yeux » pour sortir des relations de domination qui détruisent, réduisent au silence, mettent à l’écart. Elles nous poussent à créer des liens qui permettent de nommer chacun pour qu’il soit connu et reconnu, afin de donner le meilleur de lui-même et d’exister pleinement avec les autres.

Notes

1 L’ouvrage a été rédigé en polonais, en 1978. Il a été traduit et publié en français en 1987 : B. Geremek, La potence ou la pitié. L’Europe et les pauvres du Moyen Âge à nos jours, Éd. NRF Gallimard, Paris, 1987. Une seconde édition a été proposée en 2010.

2 Voir son article p. 20.

3 Voir l’article des participants à l’Université populaire Quart Monde de Montréal, p. 30.

4 Voir l’article d’Huguette Redegeld, p. 25.

Pour citer cet article Martine Hosselet-Herbignat, « Ni potence, ni pitié ! », Revue Quart Monde, Année 2018, Ni potence, ni pitié !, Dossier, mis à jour le : 02/06/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/7207.