N° 246, 2018/2   •  Ni potence, ni pitié !
Dossier

L’amitié, chemin de libération réciproque

Guillaume Grandgeorge et Sybille Grandgeorge
  • p. 16-19
  • publié en juin 2018
Résumé
  • Français

Choisir d’habiter, en famille, avec des hommes et des femmes au parcours parfois chaotique, loin d’un emploi stable, et marqués par la violence de l’exclusion, signifie pour les auteurs : « Nous sommes prêts à la rencontre… ».

Texte intégral

6h30, le réveille sonne.
Il fait froid au dernier étage de l’ancien monastère où nous habitons depuis bientôt quatre ans. Nous nous levons en faisant attention à ne pas réveiller nos enfants qui dorment encore. À 7h, plusieurs silhouettes traversent la grande salle du rez-de-chaussée, qui servait de chœur aux religieuses à qui nous avons succédé, pour rejoindre la chapelle. Comme chaque jour de semaine, c’est l’heure des laudes. Les uns après les autres, arrivent Matthieu, Pierre, Antoine, Sylvain, Colette, Claire, Fanny1, ainsi que Biscotte, notre chat, qui a passé la nuit dehors et réclame à manger. Vivent ici en colocation une petite dizaine de jeunes professionnels célibataires et une douzaine d’hommes et de femmes, souvent plus âgés, ayant connu l’expérience de la rue et de la précarité. Chacun y est arrivé avec son parcours, ses difficultés, ses espoirs, son histoire.

7h30, c’est l’heure du café dans l’appartement des hommes, un des moments que je préfère dans la journée. Nous y retrouvons une bonne partie de ses occupants (nombreux sont ceux qui ne participent pas aux offices). Autour de la table du salon, André, Jean-Pierre, Adam, Laurent, David, Ibrahim, Matthieu, Pierre, Antoine, Sylvain. Le café est déjà prêt, préparé comme chaque matin par Dany. Son odeur se répand le long du couloir et à travers les dix chambres que compte ce grand appartement.

Moment de convivialité, gratuit, où ceux qui sont encore à moitié endormis côtoient les plus matinaux, qui se préparent à aller au travail, à marcher dans les rues de Paris ou à aller donner un coup de main dans une association. Les blagues fusent, les nouvelles s’échangent, chacun est à sa place, « chez lui », avec son caractère plus ou moins facile et son rôle à jouer dans l’appartement. Il est temps pour nous de remonter préparer nos enfants pour l’école et de partir au travail ; notre engagement est bénévole et nous travaillons tous les deux à l’extérieur.

Une vie ensemble à construire

Notre site, au cœur de Paris, compte un appartement de dix hommes et un appartement de sept femmes, plus quelques studios (la proportion est d’environ 1/3 de jeunes professionnels et 2/3 de personnes ayant connu la précarité), ainsi que notre appartement familial. Nous y avons emménagé avec nos quatre (depuis, cinq) enfants à l’invitation de l’Association pour l’Amitié (APA), qui développe des sites de colocations solidaires à Paris. Démarrée en 2005 par une expérience de colocation atypique, l’association compte désormais vingt appartements partagés sur sept sites parisiens dans lesquels des familles ont été appelées à vivre une présence amicale et à être garantes de la vie commune.

Cette vie commune, entre jeunes professionnels pris par leur travail, souvent issus de milieu favorisé, et des hommes et des femmes au parcours parfois chaotique, généralement loin d’un emploi stable, et marqués par la violence de se retrouver sans logement, n’est pas tous les jours facile.

Comme un cadeau précieux

Ce n’est pas tant que les différences soient grandes entre les occupants des appartements, mais vivre ensemble demande beaucoup de bienveillance mutuelle. Cela explique que certains d’entre nous aillent puiser dans la prière cette amitié qui est à rebâtir chaque jour. Car qui aurait cru que Matthieu, jeune cadre venant des beaux quartiers, et André, ancien enfant de la DDAS, passé par la case prison et l’errance, puissent nouer une amitié qui se poursuive après le départ de l’un ou l’autre de la colocation ?

De fait, les colocataires font l’expérience quotidienne que la différence sociale, celle des diplômes, de la liberté que procure l’aisance financière, est souvent renversée lorsqu’il s’agit de cuisiner un bon repas, de réparer un robinet qui fuit ou d’installer de nouvelles étagères dans les locaux. Le renversement des rôles est fréquent et vivre ensemble est d’abord une école d’humilité.

Pour notre part, nous y expérimentons que l’amitié, qui révèle à chacun ce qu’il a de beau en lui, est un échange réciproque qui fait grandir et donne confiance. C’est un cadeau précieux que nous nous faisons mutuellement, à conquérir et à entretenir. En tentant cette expérience de vivre ensemble, nous disons simplement que nous sommes prêts à la rencontre…

Concrètement, pour notre famille, cela se traduit par des moments de rencontre très informels durant la semaine (par exemple passer dans un des appartements partagés au départ ou au retour de l’école, descendre prendre la tisane une fois que les enfants sont couchés, ou encore inviter tel ou telle à dîner en famille), mais également par un repas élargi en fin de semaine, auquel sont souvent invités des amis extérieurs qui apportent leur joie et leur présence. Nous organisons régulièrement des temps festifs au cours desquels la tablée monte à quarante ou cinquante personnes (je pense par exemple au baptême de notre dernier enfant), alors que sont rassemblés nos familles et nos amis de l’APA. Il y a aussi les fêtes, souvent costumées, où dansent sur la piste les couples les plus improbables. Du fait des déguisements, il est souvent impossible, au premier abord, de savoir qui appartient à quel monde, et c’est tant mieux !

Au-delà des peurs inévitables

Inspirée par les communautés de l’Arche de Jean Vanier, qui font vivre ensemble des personnes avec un handicap mental et des personnes valides, cette expérience de vie commune fait la part belle aux moments de convivialité : dîners partagés, séjours de vacances, sorties culturelles, fêtes multiples… Se retrouver dans un autre cadre rapproche et donne de dépasser ses peurs.

Car des peurs, nous en avons tous. Que ce soit du côté de nos familles, qui ont du mal à comprendre notre choix ; du côté des jeunes qui viennent habiter en colocation et qui se demandent si leurs affaires (ou eux-mêmes) seront en sécurité ; ou encore du côté des personnes qui arrivent de la rue et doivent affronter le regard de l’autre et la peur d’être jugés ; sans oublier nos propres peurs, pour nos enfants, pour nous-mêmes…

Il serait en effet malhonnête de nier les difficultés et les épreuves. Notre communauté est traversée de violence (principalement verbale), de méfiance, de mensonge, mais doit aussi affronter la maladie, les addictions, les fragilités psychiatriques, la mort parfois… À travers ces épreuves, nous avançons cahin-caha dans la vérité de nos relations et devenons plus proches les uns des autres.

À côté de cela, nous découvrons la générosité de personnes qui, en apparence, n’ont rien, mais sont riches de talents et de créativité : le skate-board trouvé dans la rue et offert pour Noël à un de nos enfants, les crêpes préparées au retour de l’école par un colocataire, les parties de jeux de cartes ou de ping-pong endiablées, le coup de main pour monter les courses...

Nous voyons certains s’ouvrir au fil des années, alors que, pour d’autres, le chemin est marqué de hauts et de bas. Nous ne sommes pas là pour juger, ni pour pousser coûte que coûte à des démarches vers un retour à l’emploi ou à un logement indépendant (une équipe d’assistantes sociales est chargée de cet d’accompagnement), mais pour vivre la gratuité de la rencontre et donner à chacun un espace où refaire ses forces, reprendre confiance, goûter à la vie, développer des relations d’égal à égal, basées sur la bienveillance.

La relation vraie, à travers le quotidien et les moments partagés, permet la rencontre, petit à petit, au rythme des histoires, des blessures, des confidences. Alors peut s’enraciner une amitié qui survit à un départ, une maladie, un décès…

Pour une libération réciproque

Cette réalité n’est pas sans nous rappeler l’expérience que nous avons vécue durant plusieurs années à Londres avec ATD Quart Monde, alliés participant avec nos jeunes enfants à des ateliers de parentalité avec des familles issues du Quart Monde. Les séjours passés à Frimhurst2, maison d’accueil du Mouvement en Angleterre, ou les nombreuses sorties et journées avec ATD, nous ont appris la richesse des rencontres avec des personnes vivant dans des conditions souvent précaires, le courage de parents déterminés à élever leurs enfants malgré les difficultés, la dignité de ceux qui ont très peu, et aussi la proximité que nous avons comme parents, hommes et femmes traçant notre chemin avec nos espoirs, nos rêves, nos peurs, frères et sœurs en humanité.

Ce changement de regard, nos amis et nos enfants l’expérimentent aussi : tout homme ou femme, si différent soit-il, est un ami potentiel, encore faut-il trouver le chemin jusqu’à son cœur… et réciproquement. Au final, il s’agit bien d’une libération réciproque à laquelle nous participons, plus ou moins consciemment : une libération du regard de l’autre perçu comme un jugement ou comme une menace, une libération des peurs qui peuvent nous paralyser.

Nos enfants, notamment les plus petits, se sont révélés des ambassadeurs formidables pour briser la glace et mettre de la spontanéité. Les plus jeunes ne voient pas la différence sociale mais la disponibilité de tel ou telle pour participer à une partie d’échecs ou à un tournoi de pétanque. Cependant, l’arrivée de l’adolescence fait qu’ils sont de moins en moins partie prenante de cette aventure ; ils ne se privent pas de nous le faire remarquer... Notre choix s’est imposé à eux et, s’ils reconnaissent qu’il est important que des familles s’engagent sur ce chemin de rencontre, ils trouvent qu’il est temps de passer le relais ! Au bout de deux mandats (de deux ans chacun), il nous faut songer à reprendre une vie de famille plus classique. C’est certain, nos premiers invités dans notre nouvelle maison seront nos amis de l’APA, pour que vive l’amitié !

Notes

1 Les prénoms ont été changés.

2 Voir l’article p. 9.

Pour citer cet article Guillaume Grandgeorge et Sybille Grandgeorge, « L’amitié, chemin de libération réciproque », Revue Quart Monde, Année 2018, Ni potence, ni pitié !, Dossier, mis à jour le : 02/06/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/7211.
Auteur

Guillaume Grandgeorge

Guillaume et Sybille Grandgeorge sont alliés du Mouvement ATD Quart Monde depuis 2001. Avec leurs enfants, ils ont vécu de 2013 à 2017 dans un immeuble proposant à Paris des colocations solidaires avec des personnes précédemment sans domicile fixe, dans le cadre de l’Association pour l’Amitié.

Sybille Grandgeorge

Guillaume et Sybille Grandgeorge sont alliés du Mouvement ATD Quart Monde depuis 2001. Avec leurs enfants, ils ont vécu de 2013 à 2017 dans un immeuble proposant à Paris des colocations solidaires avec des personnes précédemment sans domicile fixe, dans le cadre de l’Association pour l’Amitié.